‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 77 sur 81 · TE RÉ TT on 8 Tu nl 2 8 eme 8 pe · texte numérisé non relu

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d'empêcher les témoins de manquer à l'appel ; en revanche, est-il bien propre à multiplier les témoignages? Je me souviens d'avoir assisté un jour, à Moscou, à une course désordonnée d’istvochicks (conducteurs de traîneaux) fuyant dans toutes les directions comme si le diable avait été à leurs trousses, Un crime venait d’être commis auprès de leur station, et ils redoutaient, non sans raison, d’être obligés d’aller attendre en prison, à titre de témoins, le jugement du coupable. Il est permis de croire que ces braves gens auraient été moins prompts à dérober leur témoignage à la justice s'ils avaient eu en perspective une indemnité au lieu d’une arrestation.

Les témoins qui défilent sous mes yeux, tous du sexe féminin, sont interrogés contradictoirement par un jeune substitut vêtu d'un élégant paletot bleu et par l’avocat des accusés ; le juge résume brièvement l'accusation; l’avocat fait un court plaidoyer; le jury se retire et rend, au bout d’un quart d'heure, un verdict de culpabilité ; le juge prend de nouveau la parole : il déclare qu’en considérant les hovriles révélations qui se sont produites dans cells cause, il s'étonne que le Tout-Puissant n'ait. encore fait subir à la ville de New-York le sort 1e Sodome et de Gomorrhe pour la punir de ses débauches et de ses iniquités, après quoi il prononce la sentence. Les accusés, un homme et une femme, sont condamnés à une année de hard labor (travail dur) et

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à une amende de 250 dollars, pour avoir tenu une disorderly house. Jugement sévère, mais qui n'empêchera pas les disorderly houses de continuer leur commerce à la condition assez facile à remplir, à New-York du moins, de rester en bons lermes avec les autorités. En sortant de la cour nous passons par une salle des Pas Perdus inachevée, — on n’a pas laissé à ce pauvre Tweed le temps de la terminer. Un bureau télégraphique y est installé à l’usage des avocats et du personnel judiciaire. Mon cicerone expédie une dépêche à son Office et il reçoit la réponse en moins de cinq minutes.

Le lendemain matin, je vais visiter les Tombes, massive prison, en style pseudo-égyptien, où l'on enferme les accusés, et d’où les condamnés sont dirigés sur les autres établissements pénitentiaires, à l'exception des condamnés à mort, que l’on pend dans la cour. Un tribunal de police est annexé à la prison. Les policemen de service amènent tous les matins devant le juge leur récolte de la nuit. C’est le déversoir des égouts de New-York. Les pouvoirs de ce juge sont très-étendus : 1l peut condamner à un an de prison et à 250 dollars d’amende ; il peut encore imposer une caution jusqu’à concurrence de 4,000 dollars. — Les prévenus sont, pour la plupart, des ivrognes, des perturbateurs nocturnes, de jeunes vagabonds et des femmes de mauvaise vie. Chaque policeman amène ses clients à la barre, prête serment sur la Bible et expose l'affaire en

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deux mots. Voici deux enfants de dix à douze ans qui ont volé du chocolat et des mouchoirs aux étalages : ils sont envoyés dans une maison de correction jusqu’à leur majorité. Voici un défiié d’ivrognes : ceux qui comparaissent pour la première fois devant le juge sont renvoyés avec une simple réprimande ; les autres, en état de récidive, sont punis de dix jours de prison et 10 dollars d'amende. — À dollar d'amende se rachète par un jour de prison. — Un mari qui a battu sa femme sans ménagements : 45 dollars d’amende et 500 dollars de caution pendant six mois; s’il récidive dans intervalle, sa caution sera confisquée. — Une prostituée qui demande à s’amender : envoyée à l'établissement du Bon Pasteur. — Une autre prostituée, d’un âge et d’une figure invraisemblables, 10 dollars. Ghaque cause prend en moyenne une minute : exposé de l’affaire par le policeman, 30 secondes ; tentative infructueuse de justification du prévenu, 10 secondes ; jugement avec ou sans admonestation, 20 secondes. La déposition du policeman fait loi, et, sur les quarante prévenus qui viennent de comparaître en quarante minutes, pas un seul n’est renvoyé complétement absous. Cela s'appelait autrefois de la justice à la turque, c’est de la justice à l’américaine; la seule différence, c’est que le cadi est nommé ici par le suffrage universel. Après tout, les sentences que je viens d'entendre prononcer à la vapeur n’ont rien d’excessif ; le juge, j'allais dire le cadi, paraît

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être un homme de bon jugement. Mais ne pourraitil pas accorder à la défense 10 secondes de plus ? — On entre dans les Tombes par un guichet fortement grillé; on traverse un jardinet et on se trouve devant un bâtiment rectangulaire à quatre étages de cellules. Portes grillées à l’entrée de l'escalier de chaque étage. Cellules closes par une grille et une porte en tôle que leurs habitants ferment à volonté : ia plupart sont entre-bâillées ; l’intérieur des cellules est proprement blanchi à la chaux ; quelques-unes sont ornées de. photographies : un républicain y a affiché le portrait de Hayes ; un lit en fer, une cruche, des objets de toilette élémentaire, aucune mauvaise odeur ; mais la prison étant devenue insuffisante, presque toutes les cellules contiennent deux prison-

niers. Leurs noms sont écrits au-dessus de l’entrée

de la cellule. Les noms irlandais dominent. Les jeunes gens de seize à vingt-cinq ans me paraissent malheureusement en majorité, symptôme peu rassurant pour l'avenir. Les condamnés à mort n’ont pas de cellules spéciales, mais pour le moment les Tombes n'en contiennent aucun. Il ÿ a quelques cellules capitonnées. La plupart des prisonniers sont en train de lire les journaux; la seule demande que quelquesuus nous adressent, c’est de leur donner des timbresposte. Les visiteurs ne sont pas admis dans le quartier des femmes. En revanche, nous entrons dans une annexe où l’on enferme les accusés de moins de seize ans. Les cellules, étroites et humides, sont bien

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044 LETTRES SUR LES ÉTATS-UNIS | dignes d’une prison qui porte ce funèbre nom de Tombes. Allons-nous-en !

De ces Tombes mornes et silencieuses je passe, sans transition, à ce qu'il y a de plus vivant et de plus bruyant aux États-Unis, je veux parler des Journaux. Îl y a à l'Exposition de Philadelphie un bâtiment — et ce n’est pas le plus petit — qui leur est exclusivement consacré. An point de vue du nombre, du tirage, de la masse et de la célérité des informations, de la quantité des annonces, la presse américaine laisse loin derrière elle la presse européenne, et nous aurions, sous ces divers rapports, plus d’un emprunt à lui faire; mais une étude sur la presse des États-Unis exigerait un volume, et me voici au bout de mes notes. Ai-je besoin de dire que j'ai reçu partout chez mes confrères américains, à New-York, à Baltimore, à la Nouvelle-Orléans, à Chicago, le plus cordial accueil ? Dans les bureaux du Herald, je traverse une salle où les vingt-cinq reporters ordinaires du journal, sans parler de l’extraordinaire, exécutent à toute vapeur leur besogne quotidienne ; dans la bibliothèque, je remarque un casier servant d’obituaire où s’accumulent les matériaux propres à composer sur l’heure, comme les billets d’enterrement , les notices nécrologiques. A la Tribune, dont le bâtiment à huit étages domine de haut tout le voisinage, l'administration occupe le rez-de-chaussée, la rédaction le septième, et les compositeurs le huitième. Un ascenseur transporte le personnel en quelques

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ET LE CANADA. 310 minutes de la, base au sommet, et une machine pneumatique fait parvenir la copie en quelques secondes des salles de la rédaction à l’atelier des compositeurs. Inutile d'ajouter qu’un télégraphe met en communication le bureau du rédacteur en chef avec les parties les plus reculées du globe. À côté de ces géants de la publicité, le Courrier des États- Unis, le Messager franco-américain et l’Abeille de la Nouvelle-Orléans représentent honorablement la presse française aux États-Unis. Aux remerciments qui reviennent de droit à mes confrères de la presse, qu’il me soit permis de joindre ceux que je dois aux membres du corps consulaire, dont l’accueil hospitalier et les aimables prévenances m'ont fait si souvent retrouver sinon Paris, — notre éminent et spirituel collaborateur M. Laboulaye lui-même ne l'y retrouverait plus, — du moins la France en Amérique.

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