‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 76 sur 81 · APS A · texte numérisé non relu

APS A

Hayes et Tilden sont fraternellement accouplées, ou simplement séparées par une belle femme en costume grec, qui les enveloppe, avec une sollicitude impartiale, dans les replis du drapeau étoilé. Le soir, on n’a que le choix des mectings avec ou sans processions et flag raising. La fièvre électorale a gagné le paisible Brooklyn lui-même, cette « chambre à coucher de New-York », comme le nomment familièrement ses voisins. J’assiste, à l’Académie de musique de Brooklyn, à un double meeting démocrate : l’un dans la salle, où se pressent 3 à 4,000 personnes; l’autre dans la rue, où l’affluence n'est pas mindre. Les orateurs les plus notables, le sénateur Bayard entre autres, se font entendre dans la salle; mais le spectacle est plus animé au dehors. Il n’y a pourtant ni procession ni flag raising. C'est un meeting sérieux.

Une baraque en planches, avec estrade, a été élevée au milieu de la rue. L’estrade est occupée par un bureau composé de diverses notabilités ; derrière est installé un orchestre, avec une grosse caisse majestueuse; non-seulement la scène est éclairée à giorno par des becs de gaz, des torches et des feux du Bengale, mais un Tildeniste enthousiaste a eu l'inspiration ingénieuse et brillante de dresser juste en face de l’estrade un phare électrique. Les orateurs, qui se succèdent de quart d'heure en quart d'heure, projettent de leur côté des torrents de lumière sur les questions

plées, ou en cos- Ilicitude toilé. Le ou sans torale a « chamomment cadémie ting déent 3 à {fluence tables, ntendre imé au ag rai-

y) à été CCcupée ilités ; grosse 1e est orches e en- Ilante phare quart leur tions

ET LE CANADA. 399 à l'ordre du jour, et, après chaque discours, l’orchestre lance ses fusées de notes éclatantes. Le lendemain, le compte rendu de cette manifestation imposante remplissait six colonnes en petit texte du Brooklyn Eagle. Cependant on ne saurait contenter tout le monde. Des journaux qui se piquent d’impartialité et de modération, tels que le New- York Herald et la Tribune, trouvent quelque chose à reprendre, même dans ces meetings sérieux. Ils accusent les orateurs de chercher à passionner la foule plutôt qu’à l’éclairer; ils reprochent aux démocrates d’abuser des personnalités et de se servir trop souvent des expressions peu parlementaires de concussionnaires et de voleurs; ils sont d’avis, d’un autre côté, que les républicains ont le plus grand tort d’agiter la chemise sanglante, the bloody shir! ; autrement dit, de renouveler les souvenirs de la guérre civile et d'employer trop volontiers les qualificatifs peu fraternels de traîtres et d assassins. Ces feuilles sages conseillent aux orateurs des deux partis d'abandonner les controverses irritantes et de renoncer aux expressions offensantes pour discuter d'une manière calme et approfondie les questions politiques, économiques, financières et administratives à l’ordre du jour. Évidemment, le conseil est bon; mais est-il bien facile à suivre? La mise en scène des meetings américains n’est pas précisément celle d’une Académie des sciences morales et politiques, et il faut bien que l’éloquence se monte,

tes ñ | (4 RS

dans ces assemb. ‘es populaires, au diapason de l’éclairage et de la musique.

Jusqu'à présent, les chances des candidats rivaux paraissent se balancer, et les politiciens les plus expérimentés eux-mêmes n’osent s’aventurer à prédire qui l’emportera, de Tilden ou de Hayes. En attendant, voici venir un troisième parti et un troisième candidat, le parti des Greenbacks, qui porte à la présidence M. Peter Cooper, un philanthrope émérite, fondateur du Cooper Institute, et à la viceprésidence, M. Cary, de l’Ohio. Le parti des Greenbacks s’est constitué, comme l'indique son titre, pour conserver et perpétuer le régime du papiermonnaie; il est inflalioniste, ce qui signifie qu’au lieu de réduire la quantité du papier en circulation, il se propose de l’augmenter, en vue de faire renaître l’activité industrielle et commerciale. Il y a passablement d’inflationistes dans les États de l'Ouest : les uns démocrates, les autres républicains. Il s’agit d’en faire un parti indépendant, et c’est à quoi travaillent activement M. Peter Cooper et ses amis. [ls ont tenu, dans ce but, une première Convention à Indianapolis le 17 mai, et ils viennent d’en tenir une seconde le 26 septembre à Albany. Îls ne s'appliquent pas moins que leurs concurrents, démocrates ou républicains, à soigner la mise en scène. À New-York, leur quartier général, situé au coin de Chatham street, chez un chapelier, est décoré d'une immense pancarte avec cette inscrip-

nJ on de l’é-

lats rivaux »s plus exer à préayes. En t un troiqui porte lanthrope à la vices Greenon titre, Papierfie qu’au culation, faire ree. Il ya États de blicains.

| c’est à 1r et ses re Coniennent \bany.

rrents, iise en tué au

st désCrip-

tion caractéristique : « Si vous voulez le travail et l'abondance, votez pour Peter Cooper; si vous voulez le chômage et l'émeute, votez pour Hayes ou pour Tilden. » À Albany, la salle où se tenait la Convention était ornée d'images et d’emblèmes non moins propres à frapper les. esprits et à conquérir les votes. Sur le devant de l'édifice était suspendu un énorme tableau qui représentait d’un côté le Diable conduisant une lourde charrette traînée par Grant et Tilden, tandis que, de l’autre côté, on voyait un boa monstrueux, ouvrant une gueule énorme pour avaler Peter Cooper, lequel se tenait majestueux et impassible sur une plate-forme de greenbacks. Les 450 délégués environ qui composaient la Convention étaient décorés de larges rubans avec cette inscription : « Candidats du Centennial, Cooper et Carry. » Quelques-uns y avaient ajouté un emblème plus significatif encore en cousant sur leur habit un billet d’un dollar. Après les discours et les résolutions de rigueur, la Convention a nommé un « Comité central », et entendu la lecture d’une lettre d'acceptation de M. Peter Uooper. Dans cette lettre-manifeste, le candidat des Greenbacks se plaint de ce que la circulation du papiermonnaie a été réduite de 58 dollars par tête à 15 depuis la fin de la guerre ; il attribue à cette « contraction » de la circulation la crise dont souffre actucllement l’industrie américaine, et il se présente aux suffrages des électeurs comme le champion de

DOS DS De de © A VEUT À

la monnaic du peuple et des véritables principes d'une saine économie financière. Les greenbackers reconnaissent toutefois qu'ils n’ont pas la certitude de l’emporter dans l’élection actuelle, — l’éducation financière et monétaire du public n'étant pas encore assez avancée; — mais ils sont le parti de l'avenir, et, s’ils échouent cette année, ils sont assurés de vaincre en 1880.

Je n’ai pas, malheureusement, le loisir nécessaire pour étudier d’une manière approfondie le manifeste de M. Peter Cooper et me rendre compte des chances du parti des Greenbacks. Il ne me reste plus que deux jours à passer à New-York, et je les consacre de préférence à visiter les cours de justice, les prisons et les journaux. La Cour de justice de New- York, située en face du Post-Office, a été construite par le plus illustre voleur de l’Union, le fameux Tweed, que l'Espagne, où il s'était réfugié après son évasion, vient de restituer aux États-Unis, et il a fait œuvre de connaisseur : c’est un bâtiment spacieux ct confortable ; les salles sont vastes et bien aérées; il n’y a pas de couloirs tortueux et infects ; et les accusés que je vois descendre de la voiture cellulaire, quoique un peu gènés dans leurs allures par les menottes qui les enchainent deux à deux, montent facilement l'escalier en fer par lequel ils arrivent à la salle du recorder. L'aménagement de cette salle ne diffère pas sensiblement de celui de nos tribunaux, si ce n’est qu’on n’y remarque aucun

principes emblème religieux ou autre. Le juge ou recorder se mbackers tient seul dans une sorte de chaire ; à sa gauche sont certitude les siéges du jury; plus bas se trouve la table du - l’éduca- greffier et de ses assistants; puis vient une Halus- ‘étant pas trade devant laquelle les accusés sont amenés sous parti de la conduite d’un gardien sans uniforme, après avoir s sont as- été préalablement débarrassés de leurs menottes; derrière eux, une série de bancs réservés aux avo- 1écessaire cats et aux témoins ; enfin, une seconde balustrade le mani- où se tient un huissier, toujours sans uniforme ; 4 mpte des puis un vaste espace garni de bancs en amphithéâtre N4 reste plus pour le public. Absence complète de costumes. Le fl : les con- recorder, en paletot, entre, un chapeau de paille à 4 istice, les la main; les avocats sont en habit du matin; mais (4 de New- tout le monde s’est découvert à l’entrée du juge, et L: onstruite il n’est pas nécessaire d'imposer silence à l’audi- ' e fameux toire. Je demande à un jeune avocat qui a défendu î après son la veuve et l’orphelin en Europe et en Amérique si 4h € 1l a fait cette absence de costume ct d’apparat ne diminue Li spacieux pas le prestige de la justice. Il n’a pu constater à cet 1 aérées ; égard aucune différence appréciable, et il prétend s; et Îles même que les robes de nos avocats forment avec le re cellu- costume moderne une dissonance plus bizarre qu’imlures par posante. Le personnel judiciaire pourrait avoir aux ï ax, mon- États-Unis une tenue plus sévère, mais on n’y pren- cl ils arri- drait pas au sérieux des costumes datant de la reine de cette Élisabeth. Au surplus, on attache peu d'importance | de nos à la forme, et on s’eflorce de simplifier autant que e aucun possible lus formalités de tout genre. Il n’y a point

{à j aout de 2 don eu TR US LT LU © AS OUR, À

de juge d'instruction; c'est un jury qui décide, après une enquête sommaire, s’il y a lieu ou non de poursuivre l'accusation. On ne fait pas languir les accusés en prison ; d’ailleurs, la mise en liberté sous caution est admise pour tous les cas, à l'exception de ceux qui entraînent la peine capitale. On amène l'accusé devant le tribunal, et on lui demande s’il plaide coupable ou non coupable. S'il y a flagrant délit ou si la culpabilité est évidente, l’accusé plaide presque toujours coupable, et, en ce cas, son affaire est terminée en quelques minutes, le juge prononçant seul dans tous les cas où la pénalité ne dépasse pas cinq années. Si l’accusé plaide non coupable, on procède, quand il ya lieu, à la formation du jury. J'assiste à l’appel des jurés, qui ont été choisis sur la liste des électeurs par le shérif, conjointement avec la municipalité. Ceux qui viennent prendre place sur leurs siéges sont, en général, des gentlemen de bonne mine ; ils prêtent serment sur la Bible, à l’exception d’un seul, qui est exempté de cette formalité en sa qualité d’israélite. Les accusés ont un droit de récusation fort étendu; j’en ai pu juger dans l’affaire qui a occupé presque toute la séance et dont je ne puis malheureusement parler qu'avec discrétion, C’est une affaire qui aurait certainement exigé le huis clos de l’autre côté de l’Atlantique. L'avocat ayant demandé insidieusement à un juré dont la mine ne lui revenait point « s’il avait une mauvaise opinion des gens qui tiennent une maison de tolé-

ide, après n de pourr les accu-

sous cauception de On amène mande s’il a flagrant usé plaide son affaire ze prononne dépasse

coupable, n du jury.

oisis sur la ment avec e place sur lemen de ble, à l’extte formait un droit r dans l’afice et dont vec discrénent exigé e. L'avocat ré dont Ja » Mauvaise yn de tolé-

rance », et le juré ayant répondu d’une manière affirmative, l'avocat a réclamé sa récusation, par le motif qu’il avait manifesté des préventions défavorables aux accusés, et il a été fait droit à sa demande. On ne met à l'amende les jurés absents que dans le cas où il n’y a pas assez de jurés présents pour remplir les douze siéges du jury.

L’unanimité est nécessaire pour la condamnation, ce qui n'empêche pas, au dire de mon cicerone, les tribunaux américains de condamner pour le moins aussi souvent que ceux d'Europe. Je lui demande encore si le mode de recrutement des juges par le suffrage universel ne présente pas d’inconvénients. À son avis, ces inconvénients n'ont pas le caractère de généralité qu’on leur attribue : les juges jouissant d’une réputation de capacité et d’honorabilité sont presque toujours réélus. Il m'en cite un qui siège depuis près de trente ans. Il convient toutefois que les choix sont viciés par des influences politiques, surtout quand il s’agit des magistrats d’un rang inférieur; mais on hésite à confier à des gouverneurs élus pour un an ou deux ans au plus la nomination de juges inamovibles. Le jury installé, on procède à l'interrogatoire des témoins, que l'on ne croit pas nécessaire d'isoler. Seulement, tout n’est pas rose dans le métier de témoin, la justice américaine ayant, comme la justice russe, le droit de retenir sous clef les témoins dont la présence lui paraît indispensable. Ce système a sans doute l'avantage

Page 1