‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 79 sur 81 · PR EEE EE ET · texte numérisé non relu

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même que les végétaux et les animaux importés du vieux monde, aient pris une autre physionomie dans le nouveau.

En admettant que le continent de l'Amérique du Nord fût aussi anciennement peuplé et civilisé que l’Europe, il contiendrait aujourd’hui #4 ou 500 millions d'habitants, et il les contiendra probablement un jour; en attendant, il n’en a pas encore 50 millions. (est un immense dépôt, à peine effleuré, de richesses naturelles ; mais ces richesses, on ne les obtient point sans peine. À moins de se contenter, comme l'Indien son prédécesseur, du maigre produit de la chasse et de la pêche, le colon européen a dû préparer le sol et explorer le sous-sol, abattre Îles forêts, dessécher les marécages, endiguer les fleuves et créer de toutes pièces un réseau de voies de communication, indispensable à l'échange des produits de son travail. Si l'on a égard au petit nombre des hommes qui ont entrepris et poursuivi cette œuvre laborieuse de l'appropriation et de la mise en valeur d’un continent vierge ; si l’on songe à l’exiguité de leurs ressources et à l’immensité des difficultés qu'ils avaient à surmonter ; si l’on fait ensuite l’inventaire du travail qu’ils y ont accumulé sous toutes les formes en moins de trois siècles : défrichements, moyens de défense contre la nature et les hommes, habitations, ateliers, matériel agricole, industriel et commercial, routes, canaux, chemins de fer, etc., on restera pénétré d’admiration, car jamais effort

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aussi colossal n’a été accompli et jamais résultats aussi prodigieux n'ont été obtenus par l’industrie humaine. Les seules levées du Mississipi, dans la Louisiane, ont exigé plus de travail que les digues de la Hollande, et le réseau des chemins de fer des États-Unis est presque aussi étendu que celui de l'Europe. Cependant la création des assises matérielles d’une civilisation exige principalement le concours et la mise en œuvre de certaines facultés qui se développent alors plus que les autres, et fréquemment aussi aux dépens des autres. C'était, avant tout, une œuvre d'ingénieur qu’il fallait accomplir pour rendre le nouveau continent accessible, et cette œuvre, il fallait encore la mener à bonne fin avec des ressources relativement limitées en travail et en capitaux. Aussi l'Américain a-t-il acquis et possède-t-1l au plus haut degré les aptitudes de l'ingénieur, en même temps qu'il excelle dans les inventions et les combinaisons qui permettent d'obtenir un résultat industriel moyennant la plus faible dépense. Voyez, par exemple, la traversée des Alleghanys. A l’époque où l'industrie des chemins de fer était encore dans l'enfance, il s'agissait de traverser ce massif inextricable de hautes collines et de vallées pour mettre en communication les États de l’Est avec ceux du Centre. Des ingénieurs d'Europe auraient percé les collines et comblé les vallées, en dépensant 2 ou 3 millions par kilomètre ; les ingénieurs américains ont éludé les obstacles au lieu de les supprimer ; ils ont

contourné les collines, suivi les vallées, et réussi à établir, presque sans viaducs ni tunnels, un chemin de fer aussi économique que pittoresque. Les Américains ont, sinon inventé, du moins vulgarisé la machine à coudre, généralisé l'emploi des machines agricoles, multiplié les machines-outils, trouvé les procédés les plus propres à épargner le travail dans toutes les branches d’industrie et jusque dans l’économie domestique. En cela, ils nous dépassent de loin, et qui rapporterait du Centennial un inventaire illustré de toutes les in: :ntions et ingéniosités américaines rendrait un bon service à nos agriculteurs, à nos industriels et même à nos ménagères.

Ils n’ont pas acquis à un degré moindre, et sous l'influence de causes analogues, l'esprit d'entreprise. Toute création nouvelle constitue une entreprise, et dans un continent où tout était à créer, un débouché pour ainsi dire illimité était ouvert aux hommes. d'initiative. Pour une entreprise possible dans notre vieille Europe, il y en avait cent dans la jeune Amérique. Les Européens transplantés en Amérique devaient naturellement y devenir plus entreprenants, et cette aptitude, fortifiée par un exercice fréquent, ne pouvait manquer de s'augmenter encore, en s'accumulant, dans leur descendance. L'esprit d'entreprise développe à son tour des facultés, des qualités et des défauts particuliers, en même temps qu'il agit d’une manière générale sur les mœurs du monde des affaires. L’habitude de tenter des œuvres

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nouvelles donne à l'esprit une certaine justesse d'appréciation prompte que résume assez bien cette expression pittoresque : « avoir l'œil américain » : elle donne aussi un certain tour résolu au caractère, avec une insouciance peut-être excessive des risques attachés à toute entreprise; d’un autre côté, les gros prolits que procure, dans un pays neuf, une affaire judicieusement engagée et vigoureusement conduite, engendre des habitudes de prodigalité qui deviennent aisément contagieuses et qui contribuent à affaiblir, dans toutes les couches sociales, la propension à l’épargne. Sauf dans les États de la Nouvelle- Angleterre, dont la situation économique se rappro-

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que ; on vit largement, en comptant sur des chances heureuses, qui se présentent en effet plus souvent qu'ailleurs, pour soutenir un train de vie coûteux ; mais alors viennent les mauvais jours, — ils sont venus, hélas ! — et l’on est obligé de recourir à des expédicnts qui ne sont pas toujours irréprochables. Enfin, dans un pays où l'esprit d'entreprise a improvisé tant de merveilles, on se montre volontiers indulgent pour ses écarts et pour ses chutes. Une affaire est une bataille, et, comme telle, soumise, dans une certaine mesure, aux caprices de la fortune. Un industriel ou un négociant, aussi bien qu’un général, peut être malheureux, tout en déployant la même somme d'intelligence et d'énergie qui, dans d’autres circonstances, avaient été récompensées par le suc-

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cès. Dans les pays où l’on a l'habitude de la guerre, une défaite ne déshonore point, à moins qu’elle ne soit visiblement entachée par l'incapacité, la lâcheté ou la trahison. Aux États-Unis, une faillite est considérée comme une défaite, et si le vaincu a déployé dans la Jutte les qualités de l’homme d’affaires, s’il n’a péché notamment que par excès d’audace, nonseulement sa réputation ne s’en trouve pas entachée, mais encore il arrive fréquemment que les victimes de son imprudence elles-mêmes soient les premières à l’encourager et à l’aider à reprendre la campagne. On m'a nommé à Chicago un négociant qui venait, après une lutte énergique contre la fortune, de déposer son bilan en donnant 20 0/0 à ses créanciers. — Et maintenant, qu’allez-vous faire ? lui dit l’un d’entre eux. — Je n’en sais rien. — N’avez-vous pas une idée ? — Si, j'ai bien une idée, mais il me faudrait 25,000 dollars pour entreprendre l'affaire, et je ne les ai plus. — Dites-nous toujours de quoi il s’agit. Là-dessus il expose son idée. Ses créanciers la trouvent pratique, ils tirent leurs carnets de chèques de leurs portefeuilles et lui remettent, séance tenante, 25,000 dollars. — Les lois sont, sur ce point, d'accord avec les mœurs; elles se montrent particulièrement indulgentes pour les défaites de l’esprit d'entreprise. Ne faut-il pas bien, en effet, risquer d’être battu pour vaincre ? Et si l’on se montre impitoyable pour les vaincus, qui donc voudra encore courir les risques des batailles ? On craindra de s’ex-

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poser à la réprobation publique ; on deviendra timide, irrésolu, et l’on perdra ainsi les qualités mémes qui commandent le plus souvent la victoire. Qui voudra entreprendre, qui osera encore risquer les coups d’audace que le succès couronne si une affaire malheureuse entraine la perte de la considération et de l'honneur avec celle de la fortune? — Ces mœurs que l'habitude des entreprises a créées, sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les nôtres? Je ne me prononcerai point sur cette question délicate. Tout ce que j'ai voulu montrer, c’est qu’elles sont un produit naturel du milieu où s’est trouvée placée, dès l’origine, la société américaine, et des circonstances dans lesquelles elle a grandi. J'en dirai autant de ce culte du dieu Dollar, almighty dollar, qu’on lui reproche, à mon sens, avec quelque exagération. Et d’abord est-ce là un culte exclusivement américain ? Les Juifs adoraient le veau d'or; — probablement une pièce de monnaie à l'effigie d’un veau ou d’un bœuf, le dollar de ce temps-là. En Russie, j'ai entendu les moralistes gémir des progrès que fait tous les jours le culte du dieu Rouble. En Allemagne, le dieu Thaler est l’objet d’une adoration de plus en plus fervente. En Autriche, on a une vénération particulière pour le dieu Florin, et je crois bien qu’en France on ne méprise pas le dieu Cinq- Francs. Il faut bien vivre ! Et à une époque où chacun est chargé de la responsabilité de son existence, où il n’y a plus ni domination héréditaire d’une

classe, ni sujétion héréditaire d’une autre, faut-il s'étonner que la préoccupation générale soit de se procurer les moyens de vivre, autrement dit, de faire de l'argent ? Aux États-Unis, où les fortunes assises sont rares, cette préoccupation ne doit-elle pas être encore plus répandue et plus intense qu'ailleurs ? Que le dieu Dollar soit un plus grand dieu que le dieu Rouble, le dieu Thaler, le dieu Florin ou le dieu Cinq-Francs, je l'accorde ; mais il n’habite pas seul l’'Olympe monétaire, et tous les adorateurs du veau d’or ne sont pas en Amérique.

En tout cas, et quels que soient les défauts et les vices que des pédagogues naturellement irréprochables reprochent au peuple américain, il n’en a pas . moins accompli une œuvre prodigieuse en créant de toutes pièces les assises d’une civilisation dans un continent plus étendu que l’Europe. En visitant ces vastes contrées, naguère parcourues seulement par quelques tribus faméliques d’Indiens chasseurs , maintenant défrichées, assainies, couvertes d’habitations riantes et de moissons plantureuses, sillonnées de chemins de fer aboutissant à des cités géantes, je ne pouvais m’empècher de m’incliner devant le génie pratique et la puissante énergie qui ont accompli cette transformation merveilleuse, et je me disais : Voilà une grande œuvre et voilà un grand peuple !

Cependant, 1l y a un revers à cette splendide médaille. En dirigeant avec une vigueur sans pareille, mais peut-être d’une manière trop exclusive, leur

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ET LE CANADA, 9959 activité vers la création du matériel de la civilisation, les Américains ont négligé ou laissé sur le second plan les sciences et les arts, qui ont pour objet la culture de l’homme lui-même et le bon gouvernement de la société. La littérature américaine est pauvre à l’excès, et, depuis quelques années surtout, elle n’a produit que bien peu d'œuvres de science ou d'imagination qui vaillent la peine d'être citées. Les beaux-arts commencent seulement à être cultivés ; on fabrique aux États-Unis des pianos supérieurs, mais on n’y forme point d'artistes. Le matériel de l'instruction est irréprochable, les écoles sont vastes, bien chauffées et bien aérées, les pupitres et les sièges des élèves sont perfectionnés, mais les programmes sont simplement copiés sur les nôtres, et le seul progrès notable qu'on ait réalisé dans ces derniers temps, ça été d'apprendre le grec aux jeunes filles. Il ne semble pas que le communisme de l’enseignement gratuit ait contribué sensiblement à améliorer l'alimentation intellectuelle des jeunes générations. On puise dans les immenses gamelles des écoles publiques, primaires ou secondaires, une instruction uniforme, abondante sans doute, mais peu choisie et médiocrement substantielle. La multiplication des écoles privées, payantes, en concurrence avec les écoles publiques, gratuites, ne prouve pas, au surplus, que l’enseignement public mérite absolument aux États-Unis les éloges hypert : liques qu’on lui adresse dans les plat forms des partis ct dans

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les harangues des meetings, avec accompagnement de grosse caisse.

Chose plus grave encore! L’entraîneraent générai vers les entreprises matérielles, déterminé par l'élévation des profits qu’elles procurent dans un pays neuf, et surexcité encore par les primes énormes que le système prohibitif à allouées à un grand nombre de branches d'industrie, a détourné peu à peu l'élite de ia population de l'exercice des fonctions publiques et laissé tomber la direction politique et adrainistrative du pays entre les mains d’une classe aussi peu recommandable par sa moralité que par son éducation et ses lumières. À l’origine, les fonctions publiques, mal rétribuées, le plus souvent même gratuites, étaient exercées par les propriétaires riches ou aisés, pour lesquels elles n’éaient qu'un accessoire, et qui s’en chargeaient en vue de l'influence et de la considération qu'elles procurent. Mais à mesure que la population et la richesse se sont accrues, ei qu’elles ont exigé une protection plus attentive, ces fonctions souit devenues plus compliquées et plus absorbantes, pendant que, d’un äutre côté, l'extension de l'arène ouverte aux entreprises par le développement des voies de communication et par tant d’auires progrès qui ont marqué les quarante dernières années, a incessamment augmenté l'inégalité originalie des prolits de l’industrie privée c& des salaires des fonctions publiques. En conséquence, la classe

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