‹ Lettres sur les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 80 sur 81 · NE CE EE · texte numérisé non relu

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supérieure s’est retirée de ces fonctions ingrates pour s’adonner d’une facon de plus en plus exclusive aux affaires. Qu'est-il arrivé alors? C’est que la direction politique de la société américaine, avec la disposition des budgets de l'Union, des États et des cités, est tombée entre les mains d’un personnel mêlé, recruté soit dans le rebut de la classe supérieure, parmi les déclassés qui avaient perdu, faute d'intelligence, d'activité et d'esprit de conduite, la fortune et la considération, soit parmi les aventuriers des couches sociales inférieures que leur apütude à l'intrigue, leur faconde oratoire: et leur audace peu scrupuleuse rendaient particulièrement propres aux besognes troubles de la politique. Ainsi s’est constituée la classe des « politiciens » qui a graduellement accaparé depuis trente ou quaranie ans le gouvernement de l’Union. À mesure que cette nouvelle classe dirigeante, formée d'éléments inférieurs ou suspects, acquérait plus d'influence, elle travaillait naturellement à consolider sa situation, comme aussi à reculer les barrières qui limitaient son débouché; elle élargissait le droit de suffrage qu'elle manœuvrait à son gré, et étendait les pouvoirs des électeurs en allongeant la liste des emplois soumis à l'élection. Elle est arrivée à ses fins, et l’Union américaine se trouve aujourd'hui sous le rgime de la démocratie illimitée. Tout Américain, blanc, noir ou coloré, est électeur, et tous les emplois iriportants sont confiés à l’élection. Seulement,

les élections sont faites par les politiciens et pour eux ; et telle est la puissance de leur organisation, que la masse électorale est entre leurs mains comme un troupeau de moutons sous la houlette du berger. Il faut voter pour les candidats qu’ils ont élus dans leurs Conventions après les avoir préalablement triés sur le volet dans leurs comités, ou se résigner à perdre sa voix.

Cependant, les politiciens avaient ici un écueil à éviter : c’est que l'électeur, dépouillé de l'essentiel de son droit pour n’en conserver que l’apparence, ne renonçât à l'exercer, c’est que cette machine à voter ne cessât de fonctionner. Qu’ont-ils fait? Mettant à profit le goût naturel pour les fêtes et les spectacles qui a caractérisé de tout temps et sous tous les régimes ce grand enfant qu’on appelle le: peuple, ils ont transformé la période électorale en un immense carnaval. Ils ont costumé les agents électoraux en garibaldiens, en seigneurs vénitiens ou en Indiens Moliawks; ils ont organisé des processions électorales, à pied et à cheval, avec des torches, des étendards et des bannières multicolores, ornées de toutes sortes d’emblèmes et d'images ; ils ont institué des flag raising, plantations patriotiques de drapeaux, avec accompagnement de pétards et de feux du Bengale. Comment résister à des attractions aussi enivrantes? Comment ne pas assister au feu d'artifice et au flag raising? Comment ne pas suivre la procession, infanterie et cavalerie avec

et pour isalion, comme berger.

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équipements de campagne et {orchlicht? Or la procession conduit au meeting, et le meeting lui-même est un spectacle. Les orateurs parlent au milieu de guirlandes de lanternes chinoises, la face illuminée par des projections de lumière électrique ; leurs discours sont scandés par les ronflements de la grosse caisse et des éclats de cuivres à faire danser les morts. D'ailleurs, ces orateurs sont des gentlemen bien mis et polis : ils n'hésitent pas à rendre au peuple la justice qui lui est due; ils lui disent qu’il est le plus puissant, le plus intelligent etle plus vertueux des peuples, et il est toujours agréable d’entendre faire son éloge. À quoi il faut ajouter que ces gentlemen bien mis et polis se donnent tant de peine uniquement dans l'intérêt du peuple : ils savent, de source certaine, que si cet intrigant de Smith venait à être élu maire, shérif ou président de la république, au lieu de l’incorruptible Jones, les finances seraient ruinées, le commerce et l’industrie anéantis, les salaires abaissés et l’Union irrévocablement perdue. On ira donc voter pour l’incorruptible Jones! Et voilà comment il se fait que les élections américaines ont fini par ressembler à des farces de carnaval ou à des parades de saltimbanques. Voilà comment, à mon indicible stupéfaction, j'ai vu préparer l'élection du chef futur d’une des nations les plus civilisées et les plus puissantes de la terre, avec le même appareil dont on se sert dans les foires pour aturer la foule à l’exhibition extraordinaire du ca-

niche qui joue aux dominos, de la sirène du Tropique et de l’Albinos de Madagascar.

Mais ce n'est pas impunément qu’une nation abandonne la direction de ses affaires à une classe d'hommes au-dessous de cette tâche. Depuis que les politiciens gouvernent les États-Unis, les catastrophes ont succédé aux catastrophes; ils ont déchaîné la guerre civile, ruiné le Sud par la confiscation et la rapine, élevé à un niveau fantastique le budget de l’Union, gaspillé les revenus publics et introduit jusque dans les sphères les plus élevées la concussion et le vol. Le budget des États-Unis, en y comprenant l’ensemble des dépenses de l’Union et des États particuliers, atteint aujourd'hui le chiffre énorme de 3 milliards 500 miilions de francs; 1l dépasse, pour une population à peine supérieure à celle de la France, de plus de 500 millions le budget français, quoique la dette américaine soit inférieure à la dette française, quoique l'armée permanente de l’Union ne soit que de 26,000 hommes, quoique, aux États- Unis, la plupart des travaux publics dont l'État est chargé en France soient exécutés aux frais et risques de l’industrie privée. En outre, on peut évaluer, sans exagération aucune, au tiers du budget des dépenses le coulage résultant des pratiques véreuscs auxquelles le personnel gouvernant et administrant a recours pour suppléer à l'insuffisance des émoluments attachés aux fonctions publiques. Total, © milliards au plus bas mot. Voilà ce que coûte au

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peuple américain une classe dirigeante de qualité inférieure.

Ce revers de la médaille de la grande république, il n’est pas inutile de le montrer aux autres nations, et particulièrement à celles qui sont entrées dans les voies de la démocratie. Mais faut-il y lire la condamnation de la république? Non, à coup sûr. L'école que les Américains sont en train de faire à leurs dépens prouve seulement, à mon avis, que les institutions républicaines sont corruptibles comme toute chose en ce monde ; peut-être aussi que le régime de la démocratie illimitée n’est pas le dernier mot de la sagesse des nations. Toutelois, je n'irai même pas

* jusque-là, et je me bornerai à tirer du spectacle sin-

gulier dont j'ai été témoin deux conclusions qui me paraissent de nature à être acceptées par les esprits modérés de tous les partis : la première, c’est qu'il ne nous suffirait pas d’aller à nos réunions électorales, costumés en troubadours ou en Turcs, pour améliorer sérieusement la composition de notre personnel politique; la seconde, c’est que, s’il y a beaucoup à admirer et même à emprunter aux États-Unis, il y a aussi quelque chose à laisser.

Mais le moment est venu pour moi de prendre congé des lecteurs qui ont bien voulu m’accompagner jusqu’au bout dans mes pérégrinations transatlantiques. Le Labrador est un solide navire bien commandé et confortablement aménagé, qui fait régulièrement ses 12 nœuds à l'heure, Le temps est

excellent, la mer est calme. L’équinoxe paraît avoir épuisé toute l'activité de l'Océan; il goûte et nous fait goûter jusqu'aux abords de la Manche le far niente le plus complet et malheureusement aussi le plus monotone. Nous relâchons à Plymouth, et nous voici en vue du Havre, ayant fait nos 3,200 milles (5,926 kilomètres) en un peu moins de onze jours. Dans une heure, le Labrador débarquera ce que la cuisine et les moustiques américains ont laissé de votre collaborateur dévoué.

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