UU'EST-CE QUE L'ES JÉSUITES
PREMIÈRE LETTRE
LE PEOCÈS DE BUCK ET LtS JÉSUITES.
On fait grand bruit, en Belgique, du procès De Back et des jésuites. Avant cela, il n'était guère question des révérends pères. C'est à peine si les journaux, sentinelles du libéralisme, prononçaient leur nom. Gela prouve que les journaux font très mal leur métier de sentinelle. Est-ce que par hasard les débats de l'affiure De Buck ont révélé un mystère caché, inconnu? Nous ont-ils appris quelque chose de nouveau sur la compagnie de Jésus? Les jésuites ont chipé une riche succession, au préjudice des proches parents : voilà la grande nouvelle qui remplit tous les journaux , et dont tout le monde parle. C'est une nouvelle qui est aussi vieille que l'ordre de Loyola. Il y a plus. Est-ce que les jésuites sont les seuls oints du Seigneur qui captent les héritages? Qui ignore que c'est là le grand souci de tout ce qui s'appelle moine ? Pourquoi donc ce soulèvement de l'opinion publique contre les enfants de saint Ignace ?
Avouons-le, à notre honte ; tout ce tapage fait à propos de
quelques millions volés par les jésuites ne témoigne ni pour l'opinion publique ni pour ses organes. Ne dirait-on pas que le grand crime des jésuites, c'est de dépouiller les familles? Dans le long catalogue des crimes dont la compagnie de Jésus est chargée, la captation ne figure que comme un péché véniel. L'argent pour les jésuites n'est qu'un moyen, après tout, ce n'est pas le but. Si c'était leur but, il faudrait les mépriser, et se moquer de ceux qui se laissent duper par ces charlatans tonsurés. L'intérêt personnel et le bon sens suffiraient pour garantir la société de piégés aussi grossiers. Non, ce n'est pas de gros sous qu'il s'agit, c'est l'avenir intellectuel, moral, politique de la Belgique qui est en cause. Et il ne s'agit pas uniquement des jésuites, il s'agit de tous les ordres religieux. Oui, les moines sont la lèpre de la Belgique ; si la nation restait pendant plusieurs générations sous le régime malfaisant des corporations religieuses, elle ne serait plus qu'une race de crétins, abrutis par l'esclavage intellectuel et moral, indignes de former un peuple, bons tout au plus pour être absorbés par un voisin quelconque. Les moines sont à l'œuvre depuis 1830; notre Constitution a livré l'instruction à leur ignorance et à leur fanatisme. Quand je parle des moines, j'entends les religieuses aussi bien que les religieux, les frères ignorantins aussi bien que les jésuites. De fait, les corporations religieuses ont le monopole de l'éducation en Belgique : or celui qui a dans la main les générations naissantes, dispose de l'avenir de la société. Que la Belgique reste soumise à ce régime pendant un siècle, et elle sera une capucinière, elle sera ce qu'elle a été depuis le seizième siècle, jusqu'à la Révolution française, la Béotie de l'Europe.
qu'est-ce que les jésuites? 9
Voilà le danger qui nous meùace, voilà le crime qu'il faut dénoncer tous les jours aux Belges. Il faut crier sur les toits que nous sommes frappés du plus funeste aveuglement. Que ceux qui sont déjà crétinisés par la superstition, fruit de l'ignorance, livrent leurs enfants aux jésuites et aux jésuitesses, rien de plus naturel. Mais que dire des libéraux qui confient leurs enfants à des congrégations ? Voilà un crime infiniment plus grave que celui des révérends pères qui s'emparent de nos biens. C'est ce crime-là que les journaux doivent flétrir, et ne pas se lasser de * flétrir, jusqu'à ce que les Belges ouvrent les yeux , jusqu'à ce qu'ils reconnaissent leur inconcevable inconséquence. Sauf les béats, qui n'ont plus ni âme ni intelligence, il n'y a personne qui voudrait de propos délibéré se courber sous le joug des moines : s'il y a un instinct puissant dans notre société moderne, c'est l'aversion pour la domination cléricale. Eh bien , l'instrument le plus redoutable de la puissance que nous détestons tous, c'est l'éducation. Livrer nos enfants aux jésuites et aux jésuitesses, c'est donc élever de nos propres mains cette domination qui nous est si antipathique. Voilà certes un aveuglement qui touche à la déraison. On dirait qu'une fée malfaisante a enchanté l'esprit des Belges; victimes d'une illusion funeste, ils prêtent la main à un ennemi qu'ils haïssent : il dépendrait d'eux de faire mourir les ordres religieux d'inanition; au lieu de cela ils mettent un zèle singulier à leur fournir des armes contre euxmêmes. Secouons ce cauchemar léthargique , réveillons le malade ; il y va de ce que nous avons de plus précieux au monde, de notre intelligence, de notre âme, de notre liberté.
Bien ne prouve plus cet étrange aveuglement que ce qui se
passe en Belgique depuis la révolution de 1830. En 1830, il n'y avait pas un jésuite en Belgique. Aujourd'hui ils sont maîtres de renseignement moyen. Qui leur a livré la jeunesse ? Ce n'est pas la loi ; la Constitution ne leur donné que la liberté, elle ne leur donne pas le pouvoir. Pourquoi donc les collèges des jésuites regorgent-ils d'élèves, tandis que les athénées de l'État sont déserts ou peu s'en faut? Si les jésuites sont devenus une puissance, c'est par notre concours, par notre complicité. 11 a fallu une scandaleuse captation pour nous ouvrir les yeux. Encore crions- nous, sans trop connnaitre la caxise du mal dont nous souf&ons. Eaut-il donc que les jésuites mettent la main dans nos poches , pour que nous nous apercevions qu'il y a des jésuites ? Chose singulière ! Il y a précisément un siècle que les jésuites ont été expulsés de tous les Etats catholiques ; le pape lui-même finit par les abolir. Il faut qu'il y ait eu des causes bien graves, pour amener des princes catholiques, le roi de France, le roi d'Espagne, l'empereur d'Autriche, à expulser un ordre religieux qui partout dirigeait l'éducation. 11 faut qu'il y ait eu dans cet ordre des vices irrémédiables pour que le souverain pontife, désespérant de les corriger, ait eu recours au remède extrême de la suppression. Aujourd'hui les jésuites sont plus puissants que jamais. Ne sont-ils plas ce qu'ils étaient il y a un siècle? Le pape, en les rétablissant, a-t-il changé leur constitution ? Les abus, les excès qui, au dix- huitième siècle, soulevaient les parlements et les rois contre la compagnie, ont-ils disparu? Les jésuites sont ce qu'ils ont toujours été; ils peuvent changer de masque , mais le but qu'ils poursuivent est toujours le même. Pourquoi donc la haine ardente de nos pères a-t-elie fait place
qu'est-ce que les jésuites? il
à Tengouement? Il faut que toutes ]es cours de justice, il faut que tous les princes catholiques, il faut que le souverain pontife se soient trompés, quand ils supprimèrent Tordre des jésuites, ou 11 faut que nous, qui les tolérons, qui les choyons, nous soyons dans une inconcevable erreur. L'émotion qui s'est produite dans tous les rangs de la société, à la suite du procès De IÇuck, est un cri de la conscience publique qui répond à ma question. C'est nous qui sommes dans l'erreur, et il ne saurait y en avoir de plus dangereuse. Mais en quoi consiste-elle? où est le danger? que veut l'ennemi?
La réponse à ces questions est dans l'histoire, dans les faits. Il y aura bientôt trois cents ans qu'un avocat général au parlement de Toulouse disait : • Nous devons donc, messieurs, avoir
• un extrême regret, et pleurer en nos âmes, d'avoir nourri ces m serpents, les avoir enrichis et fomentés, non seulement aux « dépens de nos substances et facultés, et à l'exhérédation d'un
• infini nombre de familles, mais plus pour avoir causé les maux m que nous souffrons pae leues fausses doctrines (I). » Nous pouvons répéter en 1864 les paroles prononcées en 1595 : l'expérience de trois siècles les confirme. L'histoire à la main, je vais instruire un procès plus important que celui qui a ému à un si haut degré les esprits en Belgique. J'accuse la compagnie de Jésus de corrompre l'intelligence et le cœur des jeunes générations : je l'accuse de faire de l'éducation un instrument de domination pour l'Eglise, et avant tout pour son ambition : je l'accuse d'employer pour atteindre son but, la fraude et le
(1) Plaidoyer de M. de Bellay, pour le procurear géoéral aa parlement de Toaloose (1595). Mercure Jésuite, 1. 1, p. 563.
nieusonge : je Taccuse de vicier la morale et la religion ellemême dont elle se dit le défenseur : je l'accuse de poursuivre un but funeste, la destruction de toute liberté, par des moyens plus funestes encore, puisqu'ils tendent à ruiner les fondements de la société humaine.
DEUXIÈME LETTRE