LKTTHEà SUR L’ES OUVRAGES
rable et profonde où elle explique soncarac 1 -
tère et sa vie, la confiance de ses derniers entretiens , Ja douceur de sà* résignation , la sirt- , cérilè qui’ termine- cetté vie dé dissimulation . q u i devait: être. plus estimable *et plus béure^a, tout est senti p tout est vrai dans le caractère de madame de Vernon , ét répand sur ses der- ‘ niers moments un intêrét mêlé dé douleur» et dé pitié- Ii est bien touchant le récit des sojas donnés par Delphine à son a haie repentante y dans Cesderniersihoments , toujours sombres, et que le retour de Léonce rend si «terribles. ;
Uhe belle et frappante circonstance de çelte mûri nous paraît surtout empreinte dé la .supé-- • 'rioritéjde 'madame de Staël : c’est celle qui pré*.
-sente Mathilde , la fille dé madame de Vernon, *
catholique. d’tane âmte étroite etd’une vive fer-
. veur , assiégeant sa.’ mère mourante "pour lui arracher .ce qui doit être librement acCordév v i’ènvironnânt sans pitié d’appareils effrayants ; • ne songeant, dans son -affection égarée,’ qu’à ‘ne pas ménager son éorps au* dépens de son
• DE MADAME D&'StÂJKI^ ' 43
âme; et madame de Vernon refusant, à la der-
nièrc heure d’une vie de perfidie , de donner 1 exemple d’une croyance et d’une confession qui ne seraient point réelles ; pardonnant à sa fille , mais adressant au prêtre qui la dirige les plus sévères reproches, dans un discours admirable de raison , de force et d’éloquence.
De pareils tableaux valent des ouvrages de morale; c’est la raison humaine mise en action.
Mais pourra-t-on jamais faire comprendre à certains caractères plus ardents quesensibles où
la religion doit S’arrêter ; comment elle est
faite pour consoler, soutenir, rassurer, et non
pas épouvanter? La foi complète n’admet point ces clartés.
De Jà la nécessité que tout soit bien précisé
dans une croyance; car ceux qui n’en com-
prendront pas le but, et qui n’auront pas la sensibilité qui supplée à tant de choses, ne
sauront jamais l’interpréter favorablement.
Puissent les lumières , qui croissent chaque
jour, et au succès desquelles madame de Staël a
r txx.Mi» sjük ues ouvrages
. ^puissamment contribué , faire qué de tels fa* bleaux soient, désormais pour nous plutôt dos souvenirs qpé ides leçotost ^ • ‘ > .
x 'jte caractère de eette Mathilde , filie dç madame de Verftdn, esfcneuf et remarquable.
C’est une pcraonne peu sensible, peu spin* toeile; mais .qui' a une' volonté prononcée ,• et à. laqueiiç^a mère a donné' le frein de la rçligioii catholique , persu^dée-que les femmes sont liées . pour' ta contrainte ou lé malheur, tl ne *ol& lant pas l’élever dans la triste dissimidaliop où . elle-même a vécu. Ç‘est une idée forte que d’avoir donné ame télle fille el d’avoir attribué uiie4ellë' éducatiqn' à madame de Yernoti. / ** be çaraçtère deMathilde s’élève dansla suite^ lorsque, avec la seule influence dé sa moralité, -eHe soutient la réputationdejfeiphjne ; et il -y -, a du mérite à ayoir ainsi montré quelle est 1» • puissance que donne une conduite irrêprù*
• chable, quels'que soient ses travers.,-.:; G' ' a Une chose qui .est bien, dans Iç caractère de
* Mathilde, c’est la ©mpficité avec laquelle elle '
demande à Delphine de fuirLéonceet de triompher de la plus vive passion : c'est le senti-
ment qui instruit de la portée du sentiment , de la valeur des sacrifices; Mathilde n’était pas
capable d’admirer dignement Delphine ^ car la
profonde admiration prend sa source au foyer
de l’àme et de la pensée.
La seule circonstance où le caractère de
Mathilde nous semble perdre de sa vérité ,
• • , ' (■ c’est lors des approches de sa mort,, où elle
déploie plus de sensibilité que sa nature n’eri comporte. ' v'-v :
Une antre femme dévote comme Mathilde , mais dont l’âme tendre a puisé à la, même • sohrde .des . sentiments, tout différents , c Vs$ TWrèsc , dont l’histoire est d’un si triste intérêt. Qu’elle êst touchante cette Thérèse ! quelle réunion de faiblesse et de puissance dans ïâ passion de cette femme , qui fit et meurt d’amour , sans antre idée dans le monde ; qui se sent si inférieure? à son amant, qu’elle cotisent à s’avojicr quelle est «eril fois .moins aimée
46 Lettres scb-üs ouvrages .
qu’elle n’aime ! Que de sentiment dans celle
dévotion douloureuse qui ne peut triompher
de l’amour qu’elle combat qu’en se confondant avec lui! et que d’âme dans cette conversation avec Delphine, où pour la dernière fois Thérèse se livre aux mouvements trop vifs, trop tendres cf’un cœur rempli qui va se fermer pour
jamais ! '
C’est cette Thérèse qui est la cause innocente des malheurs de Delphine. Celle-ci, en permettant , dans sa générosité, quç le monde lui attribuât les torts de son amie, a fait que Léonce ,
abusé sur ses sentiments , et déterminé par des circonstances fatales, épouse Mathilde, qu’il
n’aime point. Depuis ce moment le caractère
de Delphine atteint toute la hauteur dont il ne
doit plus descendre. Quelle éloquence , quel désespoir, quel mouvement dans ces belles lettres A à mademoiselle d’Albemar, sur le mariage de;.
Léonce et sur les jours aflréux qui lui succèdent! Quel énergique acceiît d’une passlfm profonde , vive , et toujours vqpie! et dans la
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DK MÂPAME DE -ST^t: .
suite que d’actions généré uses, que de dévoue- *roent,quc d’oubli de soi , quelle volonté sîjrtcèreetdésespérante d’échapper à Léonce; quelle vie. d’cntÜOüsiaSrae ■ et . de sublimes • élahs, et qùelle maniéré simple et touchante de déplorer sa propre faiblesse ! Le développement de ce’ caractère n’est qu’une Suite., de beaux et no-
, . ' ti •, ■ * i
blés sentiments; -c’ est une conception complète, que rien ne. dépare,, qui est dans tout es ses parv lies fourrage d'une même impulsion. Delphine, ne fait rien que son caractère ne commande , et r rien dé' ce qu’iLpêut commander n’est omis.
Sa grandeur, sa faiblesse , les qualités de. l'esprit,. 1 de l’àme, tout est en harmonie, tout est empreint de la même chaleur. Ce caraetere est Vrai , «éminemment vrai ; et il frappé -, pat" la franchise de ses. couleurs, au milieu d’un ouvragè t ou t rem p 1 i de véri t é. Mais dans cepôr trait de Delphine, il y a plus que de, la vérité, il y a de la nature; on sent l’àme de l’écrivain
• -la, . • a ^ , ■ *. •
dans ses expressions, on le sept lüi^tout entier’ et. lui seul ; rien n’est ajouté* rien d'est faible ;
. ^.E.'rt'kes, SÜR IÆ 6 /OUVRAGES
aûcuite. peinte n’ea fait pâlir une autre. Aussi
nulle création n 'honore plus son auteur, et il* i'.'üi- \ .. * / ■ j 1 * •
suffirait de cet admirable caractère de Delphine pour ,que madame de Staël inspirât un ■ \ éternel respect. - .- .’t v •
. Cétait une situation difficile à rendre à la fois noble. et d’un effet inoral, que celle d’unfe femme acceptant la tendresse elles soins d’un, bomme marié. Il fallait peindre én rtiême temps tdnt rêxeès’d’amQur qui peut faire comprendre
la conduite de Delphine, et tout Jè danger et
le malheur que çètte conduite entraîne il failai^quevles ï^intuées enh r rantes de la pas-. Pion-né remportassent pas - spr celles des sou f- ■ f rances. Madame de Staël a complètement ( réussi , ci personne n£ voudrait acheter les „ profondes joies de Delphine au pri£ dont elle ' 1 es a pa y es . « Le t aideau d une passion violente " est sans doute dangereux avait dit madamede Staël dans sa lettre sur Héloïse 4 personne n’a su mieux; qu’elle balancer le danger de ce tableau :.ét cependant combien il y a de gran-
(leur et de charme dans le détail de ces premiers temps heureux , lorsque Léoijce a subjugué la volonté de Delphine, après ce retour ravissant à Paris. Quelle sensibilité de passion dans la lettre admirable de Léonce ! Toutes
.cel\esde Delphine sont des modèles de vertu, de tendresse etd’éloquerice. La vingt-quatrième est noble efcbelle ; quelle touchante pudeur! quelle innocente confiance! quels tendres, quels adorables aveux, et comme elle sait tout Sentir et tout ennoblir dans l’amour! Mais bientôt tout prenâ une teinte sombre. La vertu de Del-r phine ne ld sauve ni des murmures de Léonce ni des calomnies de la société : et l’un des plus grands tourments de sa position est la crainte
de la voir changer, qui en fait partie. Sa con^. - • ' * . * * science aussi l’inquiète. Dans les élans d’ùne
passion profonde , on peut se croire au-dessus
de tout ce qui ne sait pas vous comprendre ;
niais l’âmê ne peut pas se maintenir ainsi èri
dehors des choses de la vie; elle est ramenée
dans le cercle où il faut vivre : alors çlle juge
selon la raison humaine ce qui est redevenu humain , et c’est le propre ' de la vertu habituelle que de rendre la conscience délicate.
Toutes les vertus comme tous les talents se perfectionnent et s’affermissent par l’usage . ’ Mais un antre malheur de sa position est d’avoir fait succéder à la vertu simple et certaine une multitude de tlevoirs. On ne peut plus agir selon des principes fixes , pareequ’en sortant des principes on a, Compliquée ses ob'lîgations. Il ne s’agit plus de faire franchement vie bien ; un trop prompt retour pourrait avoir un effet funeste. Ce' qu’il faut, c’est faire le ' moins de mal possible*; et non plus le plus .grartd'bien possible. v-y ‘
Cette vertu imparfaite qui soutient encore, nuit dans là résistance qu’on oppose à ta malveillance de la soeiété. Cette société ne punit que ce qu’elle voit et que ceux qui la craignent. Mais, pour la tromper ou.Ja braver avec succès, il faut une certainé adresse ou une certaine vigueur que les généreuses intentions peuvent
seules inspirer à la vérin. Elle ést belle et iraposante dans sa ligne , mais-dès qu’elle èn sort elle ne sait plus triompher dans aucun chemin., et tout ce -qui' lui reste d’elle-même est un entraye à sa nouvelle marche., ;> -
De funestes 'circonstances on la générosité de Delphine vient encore exposer sa réputation, et lui donner des apparences coupables, redou- .hlent les murmures de la société ; et Delphine, à l’âme si fièrfr , au çœursLgrand, est réduite à rechercher ert coupable l’estime des gens qui ne la valent psEs. U- •
Elle reçoit les conseils d’une madame d’Àr-
tenas, dont le caractère, tracé dès, le commen-
cernent du roman, est une composition excel-, lente. C’est une femme qui connaît bien lé
monde-, qui n’a ni enthousiasme ni méchanceté,
et qui est au niveau des choses ordinaires de la
vie. Ses lettres à Delphine, où elleconseille tou-,
jours ce qui^stuLile, sans songer- auxtentiments
dej’âme, sont pleines d’esprit et souvent fort
amusantes. Tant qu’elle parle sur les rapports
5 2 LETTRES SUR LES OUVR/WiÈs
de la société, elle dit juste , car elle est maîtresse. de son sujet; dès qu’elle, veut diriger les sentiments, tout -ce qu’elle dit est faux, parcequ’elle n’est point à la hauteur des choses qu’elle veut traiter. ' ;
Enfin , Delphine se relève , ef son admirable' bonté lui rendant la force des sacrifices, elle fuit Léonce à la prière de Mathilde , et écrit à
celle-ci cette lettre digne de faire répandre tant de pleurs. Pour une personne qui a de la grandeur, il doit y avoir une sorte de satisfaction à se porter pat son imagination et par son
tarent dans des circonstances où l’on se sent /toute son élévation , où l’on voit* jusqu’où iraient sa* force et sa générosité , où d’on s’éprouve soi-même dans des situations où l’on rie; sera jamais. * •;> •/ ÿ v .• • •
Üjl autre personnage qui donne aussi a . Delphine ses conseils est un M. de Lebenser, caractère fhârdiment tracé. C’est,, un homme qui , malgré les erreurs des nations et des individus., n’a soumis sa conduite qu’aux premiers
et immuables principes de la morale. Observateur èt penseur profond , il puise la sienne dans la nature. Il a épousé une femme divorcée, et, indépendant par caractère', il souffre moins du blâme'dfe là société que dés sacrifices auxquels la crainte de ce blâme l’aurait condamné. Son histoire et celle de sa fçmme, racontée par celle-ci dans le commencement dii roman;
est un modèle dé sagesse - et de sentiment, Le
• personnage de M. de Lèbensei est opposé à
Léonce , et fort supérieur à lui pard’esprit.’ , Une des lettres les.plüs remarquables de l’ouvrage est celle qu’il écrit à Delphine sur de divorce, dans lé dessein de décider Léonce à
se dégager des liens qui Tilnissent à Math'jlde.' * . . . * ‘ . \
: Il se fonde sür cette idée que le but et le -
moyen de la -nature étant lé bonheur, c’est-àdire ;que la nature nous menant à l’aCcOmpIis^
sement de nos premiers . devoirs par l’instinct et la tendresse même, n’a pais pu vouloir l’indissolubilité de liens' que ne commanderaient •nS l’amour ni l’affection. Il examine les prin-
5/4 LJETTKE5 SU* CJS OUVRAGES
çipes du culte protestant, qui, voulait le bonheur selon la nature, est fort.de sa puissance,
et durable par elle, passant ensuite à la sévérité de Ta religion catholique , il remarque quelle, a pris ses principes en dehors de la nature ; et que, d’âulant plus' puissante si élle triomphe , elle sera plus facilement rejetée si
l’on vient à douter de sa justesse. L’excès de
rijgueur produit de toute .façon l’égarement.
Ce qui est. selon l’évangile et la nature est •
dohc ce qu’il y a dè plus moral et de plus durable. ' v . •;. •
Getle lettre renferme des beautés d’un grand ordre, et respire l’innocence et la- vertu; c’est la plus touchante interprétation des volontés d’une providence bienfaisante. ; . ;•
‘La réponse de Delphine, qui présente la circonstance où les principes de M. de Lebenséi. ne sojit plus applicables, la circonstance où il faut savojr .se vaincre soi-même , parceque Ig bonheur qu’on obtiendrait serait payé de celui d’un autre , est aussi un modèle de vertu et de
DK MADAME UE STAJ8E-
raison;. elle vientbien aprps la première, et ces deux lettres renferment les seuls et vrais principes qui peuvent faire l’honnête homme, soit qu’il ait besoin d’une générosité coûteuse, soit qu’il n’ait qu’ù obéir à une nature toujours sage.- Une autre lettre admirable de M. de Leb.ensei
est celle écrite plus tard à Léonce , sur le parti qu’il doit prendre dans la révolution française. Démontrant comment if oc faut pas, dans des troubles, civils , prendre pour guide. l’opinion qui varie, selon les partis , et qui ne se laisse pas déterminer par la vertu, 1 mais par le succès, il met au premier rang des biens qu’on peut désirer sans craindre de se tromper l’indépendance nationale et la liberté.. « C’est un grand malheur, je le sais, dit-il, que d’exister dans le temps des dissensions politiques : les actions ni les principes d’aucun parti ne peuvent contenter un homme vertueux et çàjsonr nable. Cependant toutes les fois qu’une nation
s’efforce d’arriver à la liberté, je puis blâmer ' *' ! ' profondément les moyens quelle prend , mais
il me serait impossible de ne pas m’intéresser
à stm but. La liberté, vous l'avouërez avec moi,
est le premier bonheur, la seule gloire de l'ordre ■ ' ■> •»
social; l’histoire n’est décoréeque parles vertus
des peuples libres-, les seuls noms qui retentissent de siècle en siècle à toutes les âmes généreuses, ce sont les nopas de ceux qui ont aimé la liberté ! ISousacops en nous-mêmes une conscience pour la tiberté comme 'pour la moraie; aucun homme n’ose avouer qu’il veut la servitude, aucun homme n’en peut être accusé sans rougir. » ; - *. - •. . . .
Le roman de Delphine pourrait être divisé en deux parties, dont la seconde est bien inférieure à la prèmière. Çéllè-ci est admirable d’un bout à l’autre ; et , excepté 4a scène de Léonce et de Delphine en habits dë bal sur la place Louis XV , et celle de Delphine et de Mathilde au tombeau - de madame Vernon , il n’y. aurait rien dans cette première partie qui
méritât le blâme ou le ridiéule.- • *-« •• >, •
11 n’en est pas ainsi de la seconde moitié de. .
l’ouvrage. Quoique le talent de' l’auteur ,/Sc’ÿ-
retrouve, quoiqu'on y reconnaisse la même
main, les événemehts ne sont plus aussi bien conduits; ils sopt forcés ou pressés, et il semble que le génie se soit fatigué de produire.: Quelques fragments des pensées de Delphine , qui commencent ce que nous appelons cette seconde partie , renferment des .choses ravissantes ou
admirables. ••••;.•.
On trouve analysé chez madame de Staël ce qu’on n’avait fait que sentir; elle vous rend compte de vos propres impressions., elle vôus dit les secrets de votre tœur; on se trouve Inexpliqué' soi-même ellij sait tout ce qui est sensible , tout ce qui est touchant, tout ce qui va vous ébranler au fond de l’àme.
Le personnage de madame de Ternan se fàit
remarquer par sa vérité , et l’on se demande comment le même esprit qu^a conçu le sublime caractère de Delphine a pu peindre avec tant de mesure et de talent un caractère constamment insensible, égoïste et frivole. Mais on est
58 LETTRES SUfl LES -OUVRAGES
pçu satisfait d’un nouveau personnage encore,,
madame de Cerlèbe, et des événements qui
décident Delphine à se faire religieuse. M. de
Valorbc , cet ancien adorateur de madame d’Al-
bemar^ devient tout-à-coup un être extraor- > * * . • dinaire et important. Il n’y a pas de vérité dans
le développement de ce caractère ; c’est une
conception qui s’agrandit sans proportion et
sans force. Cependant ce n’est qu’en tremblant
que j’avoue un tel avis; lorsqu’il faut critiquer
madame de Staël, je m’effraie de ma témérité;
quand je n’approuve pas ses créations, je crains
de ne pas la comprendre, et je ne marche avec
confiance et sûreté qije dans mon admiration
pour elle.
Le dénouement du roman a été fait deux fois par l’auteur; et le second, quoique beaucoup meilleur que . le premier, n’est pas plus
satisfaisant.
Elle suit une grande pensée , mais elle ne la soutient pas avec des, moyenà également bons. Son plan est en général meilleur que les évé-
, ÜK BÎAD.V M K I>F S I A Kl..
nements qui y .concourent. Je ne dis point cela pour le commencement. de. ses deux romams, mais pour la fin. Cette remarque est surtout applicable à Delphine. Depuis l’instant où Delphinc quitte Paris, les événements Sont forcés, et.’ concourent àla vérité de l’idée principale, sans être vrais en eux-mêmes.
J’ai voulu ici présenter l’ouvrage dans sou ensemble, et faire sentir les beautés générales. Dans un tel examen mille beautés de détail vous échappent i et vous pourriez faire encore un ■’. ouvrage sur toùteS les, choses dont l’analyse n’entrait pas dans votre plan. •„ V. ' >
L’ouvrage est utile par les vérités qu’il ensoigne , et’ son but est moral , mais il ne prouve en rien la justesse de l’épigraphe : Un homtnm doit savoir braver V opinion , une femme sjÿ' soumettre. Ce principe serait peut-être juste si l’opinion était la meme pour tous deux ; mais puisque la société a traeé de différents devoirs à chacun , ni l’ün ni l’autre ne doivent s’écarter de ces devoirs , et ni l’un ni l’autfe n’y doi-
6o LETTRES SUR LES OUVRAGES
vent rester fidèles quand un devoir supérieur s’y Appose.
Mais, à tout prendre, l’ouvrage est utile, ence
qu’apprenant quelle est la vie telle que le monde • * ' , * ' la conçoit , il peut suppléer à l'expérience'.
Suppléer à l’expérience ! quel plus grand peut
être l'effet d’un livre ? On peut mettre à profit
pour soi les leçons qu’il offre, et dont'd’autres
supportent' la peine. Il présente la société telle
qu’elle est, avec ses lois spuvént cruelles^
La société est arrangée pour la ihultitude, qui est médiocre ; elle, est proportionnée aux moindres facultés. Cet arrangement est peutêtre très, sage, mais il gène .le développement des grands caractères- En -l’adoptant , oh n’a pas tenu compte des êtres qui font exception, et. le travail de ces êtres est de sé régler sur des lois qu’ils seraient souvent portés à violer. Ce roman vous présente à la fois Ceux qui onf a souffrir des - lois de la société ‘et ceux qui s’en arrangent. Différents Caractères parfaitement tracés vpn* font sentir- à tour moment ces
Digitizecf by Geogle
Dfe MADAME DE STAËL.’
bornes de l’esprit et des sentiments que vous retrouvez dans les natures véritables, et qu’il eût été d’autant, plus facile à l’imagination de dépasser involontairement , qu’on s’accoutume difficilement dans la vie à les retrouver toujours les mêmes.- •. r-
Un caractère généreux apprendra là. 'que ses vertus sont peu communes ; il saura , sans en être instruit par de cruelles épreuves, que parmi des gens qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous pardonner j il faut souvent contenir en soi ce qui serait honorable ; il sentira l’utilité de la>défiance, de la réserve, et comment enfin l’inégalité des qualités qui se trouver# dans la société y rêttd quelquefois jusqu’aux
vertus relatives. Gardant la même estime potin v 4 ■> .
la franchise , respectant toujours les premières
et nobles impulsions de l’âme , restant le même
ab fond-du cœur , un être élevé apprendra à se
modifier quand il le faudra dans ses rapports.
Il apprendra qu’cm doit , en mettant à profit
les moyehs de bonheur qu’on a , respecter
(i & LETTHfcS SUR LES OUVRAGES
pour ce bonheur même les lois qu’a établies la société, au milieu dé, laquelle on veut vivre - il faut les respecter pour l'intérêt desa famille
comme pour lé sien ; autaril que de certain»
devoirs supérieurs ne vous tracent pas upe route à part.de la route ordinaire. Gomme té' qu’il y à de méritoire c’est de se sacrifipr soiraème, on saura facilement quand on peut braver l’opinion publique sans remordsl v- . * Sans do,ute un être- supérieur, soutenu par la • pureté de. son âme , peut tout mépriser et braver; il y p dans son cœur plus que cette société
ni personne ne peut lui donner.; mais comme il vit dans le monde , il souffrira tôt ou tard de la position où il se sera mis. Il faudrait une volonté bien forte , une énergie bien grande pour soutenir victorieusement une désapprobation continuelle ; et le plus court et le plus facile . est dp respecter ce qu’on ne peut pas brise'*.' • V • ' - .y •' •( < ■■■■ ■ r . y '
La jeunesse a surtout besoin de tels avertissements. Il semble . qu?én entrant , dans -lè
Dfe MADAME I>E ST A EL. 163
monde clic va tout changer , tout soumettre ,
tout élever jusqu’à son caractère,. Il ne doit . . • .* , point y avqir d’obstacles à ses volontés. Le
premier mot dVne renonciation quelconque, l’idéo de la résignation la- ferait. frémir et remplirait son cœtir- d’impatience et dé- chagrin.
Cet ouvrage , comme le temps, révèle doucement les- mille motifs de soumission ; et;-lès jouissances intimqs et . sérieuses que le sentiment apporte à la jeunesse la consolent en partie dés biens et de la franchise auxquels ü faut renonce*.’..; - -
La jeunesse n’a point d’idée non plus de ce qui peut succéder au honheur. Elle croit tou* jours rester triomphante et heuredse; - elle ne voit point de lendemain à sa félicité. .
Enfin elle ignore qu’on peut vivre encore -après un premier amoiïr. Elle ignore qu’à des années d’enivrement peuvent succéder des années (l’ennui et de désespoir, et que cette confiance dans le bonheur , cette sorte de courage qu’on éprouve, tiennent au bonheur