U 6 LETTRES SUR LES OUVRAGES
Un système né en Angleterre, répandu en Europe, accueilli , adopté , exagéré en France , * attribua toutaux Sensations; et, rejetant les idées innées , rejeta jusqu’aux notions naturelles du bien et damai, dujustèetdel’injuste. L’Allemagne repoussant ce système , Leibnitz prononça ces mots sublimes : « Il n’y a. rien dans l’intelligence qui ne vienne par lçs sens, si ce n’est' rirttplligence èlle-même. » L’Allemagne ,, convenant qu’il n’y avait point d’idées innées, combattit donc sur tout lè reste le nouveau système ; elle en créa d’autres, elle' en appela api, sentiment, et soutint qu’il précède l’expérience,
et que lui seul peut révéler certaines vérités.
, C’est à l’examen des différents systèmes de .
'l’AUernagne qu’est consacré le livre de la philosophie. Madame de Staël en adopte de toute son âme les premiers principes ; elle se trouve ici d’accord avec elle-même, en cherchautdans le sentiment un aide pour la raison.
Eclairé par, l’observation naturelle , chacun a. pu faire soi-même au système de Locke la
DE MilHME DE ST4EL.
modification que les Allemands y ont mise. Il •semble donc, an premier abord, qu’on dojve adopter leurs idées ; mais ees idées ont donné naissance à tant de systèmes différents, qu’il est plus facile de s’en former un soi-même que de choisir entre les leurs. Nous n’entrerons dans aucun détail; il nous suffira dë remarquer, eu contemplant tous ces systèmes plus ou moins différents, que ce qui fait la faiblesse de la méta-
physique, c’est que chaque penseur qui s’en occwpe étant obligé de la traiter d’après sa propre nature , ses propres impressions , elle est , pour ainsi dire, une sciencerelative à chaque individu qui l’explique. Du moins ces recherches, qui s’offrent d’abord à l’esprit étonné delui-même,
sont elles utiles à l’intelligence comme exercice. L’auteur passe ensuite à l’examen des différentes influences qu’a eues cette philosophie. Elle n’en voit point de plus favorable au déve- Ipppement delà pensée, par la puissance d’analyse qu’elle exige , et reproche seulement aux
philosoidics allemands de ne ’ pas savoir se
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faire comprendre et de mépriser trop facilemfent ceux qui ne les entendent pas et ne pensent pas comme eux. Le commerce des hommes ne leur apprenant pais quels sont les rapports . de leur esprit avec celui dés autres , il» manquept de clarté et, de méthode. • ' ' , J '. :•
■ Si le plus admirable des chapitres consacrés â cet examen est celui qui traite de l’influence de cette philosophie sur le caractère des Allemands , le plus frappant sans doute est celui, qui traite de son influence sur les sciences:
Les Allemands ont rattaché à un système l’étûde des sciences comme celle des facultés . de l’horrime ; art lieu de remonter, comme les Français, de rexpérience 5 la théorie , ils descendent de la théorie à l’expérience ; vils tendent à réunir la philosophie expérimentale et la philosophie spéculative ; et de même qu’en
métaphysique ils rapportent tout à Târhc , de meme en physique ils croient que ï 1 uni vers estfait sur le modèle de l’âme humaine jet que la meme - idée se" réfléchit du tout dans chaque-
• • DE MADAME 1)F. SÎAEL. - ' M O
partie, et de chaque partie dans le tout. Frappés des' analogies qui existent entre les divers élé<inents de - la: nature physique , ils y voient déjà les preuves de la vérité de leur système, et, devançant une plus grande expérience, ils se fient à leur imagination et à leur sentiment pour xleviner la vérité avant de l’avoir trouvée.’ Cette philosophie comprenant l’universalité des Connaissances, et nécessitant l’universalité des facultés, exigeant toujours qu,’on voiel’ensemhle en décrivant les détails , -intéresse tous les esprits et tous Jestalenls. Le poëtc , l’artiste , comme le savant, peuvent espérer dè. trouver dans la sphère de leurs connaissances quelque vérité générale et relative au grand tout.
Madame de Staël ne peut qn’applaudir à
cette confiance dans les' facultés de l’homme., à celte hardiesse de 1^ pensée.
Certes, unsystèmequitend-à l'urtitédu monde est sans doute une grande pensée , mais peutêtre madame de Staël aurait-çlk duFaire .sentir le dangex- de le rendre général.
L’intelligence qui conçoit une idée peut la
diriger, mais 'donner une grande idée à tous
les philosophes d’un pays, ce n’est pas élever
leur intelligence à la hauteur de fcetté idée ; .
çt comme en métaphysique l’impulsion des
Allemands vers des idées sans bornes ne donné
souvent lieu qu’à des résultats communs, il
est à craindre aussi que la philosophie spécu-
. lative n’égare la médiocrité. , t
Oui, ces systèmes peuvent conduire à de
grandes découvertes ; oui , l’imagination toute- < puissante peut aider la raison. Mais les routes immenses ne doivent s’ouvrir que pour le génie;, y diriger la foule, c’est donner naissance à mille pensées fausses, dangereuses ou ridicules. Il est certains moyens d’avancer qui doivent être réservés à la- supériorité ; il faut des idées eu rapport avec la force naturelle, et ce qui* est le plus simple et le plus ordinaire est ce qui convient le mieux ^ la multitude. .; . • *; v -y
En exposant àvec clarté cette philosophie ,
madame de Staël a bien mérité de la- république des lettres. C'était y n travail à la fois utile et difficile. Jl* faut beaucoup de talent pour /
faire un extrait en métaphysique ; chaque aur teur créant dé nouveaux termes et de nouvelles divisions n’est intéressant que par ses développements , et qui abrège ne donne pouraiiisi dire que des mots. Madame de Staël s’est habi- ,
lement tirée de cet inconvénient, et si fort *
veut relire deux ou trois, fois ses chapitres süf-‘
la philosophie allemande, on admirera cette exposition dans ses détails comme dans son ensemble ètSA. distribution. . ■: -
Oh pourrait lui reprocher un peu de partialité pour lesidéés plusoû moins hardies ou hasardées des Allemands ; le point où eWé se place , par rapport à leurs opinions , n’est peut-être pas assez marqué; enfin on. ne retrouve plus cette indépendance rigoureuse qui, l’affranchissant des préjugés littéraires de laFrance, devait aussi la préserver des égarements de l’Allemagne.
Nous nous abstiendrons d’examiner ses opi-