LETTRE VII
’ f? ' ' SUR MADAME DE STAËL. ■■
On a publié depuis la mort de madame de Staël des ouvrages empreints de son talent , que la njort l’a empêchéç d’achever ou de revoir j et dont nous nous abstiendrons de parler ici., Ils ne serviront qu’à nous faire mieux connaître à la fois elle et son talent.
Au moment de parler d’elle , nous éprouyons cette émotion et cét ébranlement qu’on éprouve en abordant ce qui est sacré. Certes ,
aucun être n’est tellement supérieur à un autre , qu’il s’en distingue par toute sa nature ; mais le génie a des élans que nül ne peut suivre ; un instant de cette pure élévation mérite le pardon pour mille erreur^, et, lorsqu’il faut le juger, on craint de n’avoir pas urt assez cüm- ‘ plet sehliment de sa hauteur. En apprenant
mille choses qui se sont insensiblement révélées au coeur ou à l’intelligence , on a compris com- ' bien d’autres mystères peuvent encore être en dehors ou au-dessus de sa connaissance ; en sortant d’une' entière ignorance , on a senti comment on avait pù y vivre jusqu’alors ; on’ redoute enfin sa propre médiocrité, et l’empêchement qu’elle doit mettre à certains aperças.
Enfin, quand on a reçu d’elle tant de bien ■ tant d’émotions généreuses , tant de nobles pensées, quand on lui a dû l’activité de son cœur, lorsqde avec elle on s’est trouvée supérieure à soi-même , on craint de ne pas avoir 1 assez préseiit à la mémoiré des bienfaits qui font partie de son talent, de la juger comme une indifférente , quand la reconnaissance vous attache déjà à elle, et de ne pas parler de celle qui vous a fait verser tant de pleurs d’une manière qui lui convînt si «lie vivait. Je me suis efforcée d’être sage en exprimant mon admiration; j’ai contenu des paroles trop vives ; ,
mais quelquefois cet enthousiasme contenu se
I â(j LETTRES SUR Ti^ES OUVRAGES
ranime dans toute sa puissance, et me reproche une modération si pénible. ' • r • - '■
' C’est ici le moment de contempler l’ensemble de sa nature morale. Il faut , comme dans la vie de tout homme , voir d’abord quelles furent ses intentions r ensuite quels furent' ses * * , <r . * *, # . / *, « .
moyens, et enfin ce qu’elle a accompli et laissé ..après elle..;;V. s *'> ' ~’y •
Il semble que, parcequ’on est contemporain d’un individu, on ne puisse en parler si on -ne l!a çonqu - f mais comment la postérité , dernier appréciateur des hommes, pourrait-elle donc juger? N’étant sous l’influence d’auéune liaison passée avfec madame de Staël , soiis l’influence d’aucun dp ses amis , ne connaissant d’elle que son talent et sa renommée , je parlerai comme pourrait parler la jeunesse d’un siècle à venir qui l'aurait, lue attentivement plusieurs fois. , ‘
, - Madame de Staël est peut-être un des auteurs qu’on peut le mieux juger sur ses ouvrages. De tels accents parlent de l'âme., et l’auteur .se
montre tpüt entier ; elle a même mis dans ses écrits jusqu’à §es inimitiés , jusqu’à celte haine implacable que la vuedesplus grandes infortunes n’a point calmée. Certes, la blessure était profonde; et cette femme qui éprouvait tout si vivementn’apaspuse délivrer desa manière de sentir pour apprécier ses propres maux. On voit dans ses écrits combien la satire mordante, l’ironie lui est facile; il semble que sa bonté seule, ait amorti en elle les traits de ce talent puissant. Qn dit que sa conversation était plus étonnante encore que ses ouvrages. Je me permettrai d’en douter pour mille raisons, jet je ne verrai là que l’excès de regrets qu’inspire la perte de ce qui ne pent plus se recommencer. . ' .
Nous ne suivrons pas madame de Staël dans les différents événements d,e sa vie, car telle n’est pas notre intention dans cet ouvrage ; nous ne voulons que présenter- les. considérations générales qu’elle nous fournit naturellement. Elle a reçu les hommages de EEurope entière , par la voix des hommes les plus distingués dont