Ô LKTTB.ES SUR LES OUVRAGES
s’honorent les nations"; et son exil , si douloureux en lui-même, agrandit encore sa gloire et sa réputation , en la forçant à aller visiter les nations étrangères ; sa présence lui obtint ainsi ce que le tçmps seul eût acquis de célébrité’ à son nom.
(Quelle destinée que celle de madame de Staël ! quelle destinée grande , remplie , et belle dans son ensemble ! Pourquoi la douleur
est-elle venue la troubler si souvent ? Ce fut
comme un bienfait du ciel d’avoir fait naître madame dei Staël de M. Necker, de lui avoir . donné pour père et pour première adoration un homme public vertueux, et de l’avoir ainsi placée dans une position en rapport avec ses , facultés. Quelle' aurore pour une personne d’une âme si généreuse et d’une imagination si forte , qu’une aurore qui commençait avec celle de la révolution ! Gomment ne se serait-
elle pas enivrée de ce qu’elle voyait., et de ses propres facultés si heureusement exercées? Les . malheurs publics' qui suivirent vinrent changer
en dôuleur extrême toute tette félicité ; mais l’impulsion était donnée à su vie » et madame de Staël devait tput , éprouver et tout peindre.
Quel étonnement plein de bonheur cedut être pomselle.de se trouver dès sa jeunesse àla hauteur despremiérs penseurs politiques du temps,
de voir ses essais poli tiques cités dans le pârié-
tnentd’ Angleterre pàr5Î.. Fojt !, Quedgsu^cèè,
que de trouble , que d’espéra/xees !- £nta»ft:ée
de tout ce que ta France renfermait d’hommes
-remawjüabïeé-, capable d'amitiés zélées et fi-, dëles, douée dTù*r caractère propre, à la' faire chérir, de qualités ravissantes, adorables, qtu
plaisaient indépepdiühmeift de son génie ; vivement et profondément bonne et indulgente ,’ comme on l’est auyee uto grande Sensibilité ç\. une haute intelligence; possédant enfin Tni cœur passionné, ett,é avait- tout ce qui fait les incommensurables, joièsçt les incommensura-
feles douleurs A '■ ^
Femme elle a eu ’ l’esprit’ d’un .homme -, et : cette cnefgië de. pensée réume',à#i’impo8si-
]50 LETTB BS, sor tes OUVRAGÉS
bilité d’agir est- Un, supplice , quà^ndune raisor* forte, qui n’est pas du domaine de la jeunesse, ne règle paS les mouvéraents de l’âme. Elle a beaucoup souffert d’être une femme; mais
elle a dû peut-être à son organisation même
cette excessive sensibilité et cetfe délicatesse qui , unies à tant de vigueur d’idées , en font un : être uniqüe.
Hélas îles besoins de la supériorité sont autant . de dangertj les qualités mêmes sont périlleuses; tout moyen de jouissance est un moyen de peine. * ..L’ineîtpérience,, les circonstances , concourent à développer d’une manière souvent funeste, toutes; les puissances de l’âme.
-Trop de femmes ont été blâmées pour des torts dont, elles n’étaient pas seules comptables.
. : Si l’on trouvait toujours, l’êfre qui peut attacher. pour la vjç; si la, nature ne commandait pas ce choix bienâ^antepie > l’âme et la raison ne sôient.en état de défaire , «ans doute U y auçait moins d’excuse pour, la supériorité ; mais ce q*i fait le malheur des fenufces supé-
' tfE ’ ma'd/ucé dé stÂkl. t5«
rieureS, c’est ce peu de proportions entre les
devoirs qu’on leur a assignés dès. leur première
jeunesse, et ce-besoin progressif des grandes facultés qui se : déploient. Elles seules ne trouvent pas leurs pareils, elles' seules les cherchent, elles seules souffrent cruellement de l’absence, ët, tourttïentées pâr leur élévation
même, ne peuvent pas remplacer qui les aban- % donne. Un degré de supériorité de moins aurait rendu le calme par lequel l’ordre se maintient sans effort, comme un degré de supérip-
rite de plus aurait tout fait marcher sur la même • 9 ligne. Mais ce dernier degré, ce degré qui •, complète la perfection morale,' qui comporte la force et l’égalité dans les vertus, combien doit-il être difficile à atteindre, et quel être, à .l’aurore de sa vie petit, s’il n’est pas complètement ignorant des passions, répondre fiardi-
fnent de lui-mêmç ? Savons-nous si quelques
facultés importunes rte nous troubleront pas ? '
Savons-nOus ce que peuvent inspirer les besoins ou la gêne de l’âme et de la pensée? Plaignons
! *)2 v LETTRES SUR OUVRAGES
profondément les femmes supérieures qui s'égarent, car les femmes supcriearês seules com-
. prennent avec l’âme. et l’-csprit les vérités morales, et' connaissent dans toute leur; étendue • les fautes et les malheurs où leurs facultés les entraînent. v /. < • ' \*'
Elles" sont au&i faites pour sentir tout le
charme et tout le bonheur de la vertu. A!h1
A ". . Vi * .
dansun.ordre de choses qui leur serait propre,
quoi dé plus doux et dfe plus grand pour elles
que dc ; se sacrifier pour le bien de tous ! AVeC § quel zèle et quelle ardeur rte fortifieraient-elles . -'pas une vertu qùeÜes verraient comprise el appréciée ! Entourées d’êtres dignes d’elles , de quelle pure et austère félicité ne s'éraient-elles L
pas capables 1' ’ * ' ■
’ Telles autrefois des-spciétés qui avaient me- • sure leurs lois sur les g rapides facultés, dffri.rçnt l’exemple des plus sublimes vertus", et montrèrent dans leurs habitudes cé qui ne se trouve chez nous que ! daç$ un héroïsme hors
de tous nos usages. ,v f .' :
dej»ài)amej>«$ïàbl: ,-i33
Et si l’on rencontrait ce que l’âme et Tesprit désirent, quôi de plus heureux que d’être doué
comme elle! sentir profondément, et analyser
avec talent ses impressions; tirer, pour ainsi
dire , son génie d« ses propres émotions ”, jouir doublement, d’abord par sa sensibilité , et ensuite par le sentiment qil’pn en a ! •
• ,Les résultats de Jacurtidjiite. de. inadatne de Staël furent de lui faire sentir l’utilité^omme la beauté de la morale. Quand ses passions Faüï'aienteatraînée quelquefois horsde larOuté,
ceci ne “prouverait rien contre la sûreté de sa conviction et la vérité de ses diseours. Loin de là, elle serait un, audacieux et malheureux éclâireür qui aurait été braver, le danger , et qui, victime de son entraînement et de sa témérité, saurait mieux dire . ce que coûte l’audace , et nous apprendre à' rêstèt unis pour rester inébranlables.
■ Les êtres sensibles en qui la passion précède le raisonriéinênt aurbnt en elle un exemple frappant. S’il est vrai qu’ils ne peuvent plus
l3i LEETHES SUR >IÆS OUVRAGES
triompher des passions qui sè sont emparées de leur âme, du moins, âvant que la passion /ait fait sentir ses atteintes ; chacun est-il libre de choisir la route qu’il veut. C’eS|t alors qu’un ’ salutaire effroi de là douleur , tel que madame
de Staël peut le donner, que la crainte d’abuser de tous les dons /lu eiél , doivent faire réfléchir , sur soi. Elle vous apprend la direction que vous devez choisir. Elle a , pour ainsi dire, ense igné la vie* Sans être pi us fort qu’un autre, mais sachant les maux qui menacent l’imprudemie, on so met dans' une route sage, quitte à S’y livrer trop, vivement aux passions mêmes que la nature et la société approuvent.
Ceux qui doivent avoir une sensibilité semblable à la sienne ne sauraient trop méditer ses leçons. Que les écrivains froids parlent <le
diriger sagement ses passions, -on n’en croira
ni leur accent ni leur science;' mais elle , disant
avec ses expressions passionnées ce q,ue c’est que la douleur, nous révélant qu'avec tout son génie, tous Ses moyens de bonheur, elle a plus
DE MADAMp DE STAËL. ' 1 35
souffert que joui,, elle effraie et convainc à la
■fois. V ‘ • . • , ■ ■ : - , •
Que si on y ajoute des considérations plus
hautes, et la morale publiqqe qu’elle présente
ressortant de la morale particulière , alors elle
•convainc à la fois comme moraliste et comme
politique, c’est-à-dire comme penseur profond;
car c’est lui seul qui peut tout distinguer et
tout confondre. , • . .
Madame de Staël a senti profondément l’a-
mour de la liberté et des institutions qui ënno- Missent l’espèce humaine , amour qui doit , . comme tout sentiment, se proportionnée aux facultés qu’on a pour le sentir^ et qni sera d’au-
tant plus prononcé qu’on aura plus de grandeur d’âme , de portée d’esprit et de bonne foi. Elle a aimé la liberté, ,e,t on lui doit de dire qu’elle l’eût toujours aimée dans toutes les circonstan-, ces. Quelques justesifàveurs de l’empereurNapoléon auraiènt pebt-étre changé ses sentiments
pour lui, mais elles n’auraient pu changer la trempe d,e sonâmect de son caractère; et quand
un auteurprofessedans son dernier oüvrage lés
principes qu’il a professés dans le premier , on
lui doitrd’attribuer à la conviction de sa raison la conduite de sa vie." • • V . . ..
C’était la vérité que madame de Staël cherchait, ce sont des vérités'qu’elle a soutenues; et quand on les a senties et', comprises dans leur pleine force et leur pleine, étendue, il n’est plus guère de puissance capable dë vous les faire abandonner. ■Qïi ne. sadrait se uientir à 6oi-même, on n’est plus libre de s’aveugler ; et cette dépendance
où l’on se trouve des choses donne auSsi üao
certaine indépendance des hommes , qui sort de quelques faiblesses humaines. Elle, a rendu , pour ainsi, dire , les idées libérales familières ; elle les a présentées sous toutes les formes et dans tous ses écrits ; elle, en a fait la base de .ses' principes et de ses croyancês v .. -s
On a beaucoup dit qu’elle n 'était pàs Française ; mais ce reproche, .qui s’appuie sur quelques motifs, n’est cependant pas juste. Peut-être a-t-cjje eu et.montre quelquefois trop d’hu-
tqeur contre un peuple dont elle ne partageait point l’enlhousiâsme et dont elle n’approuvait' pas la conduite; peut-être, lui opposant l'Angle*terre , a-t-elle vanté cette nation au-delà même de la juste admiration qu’elle mérite : mais souhaiter à la Francé des institutions libérales dans le but de son bonheur, employer toute la puissance de son travail et de sa raison à lui en
faire comprendre l’importance et à lui prouver qu’elle esi,digne de les posséder, certes e’est se montrer Française, è’est bien mériter de la patrie, c’est la servir. Que n’ avons-nous , en plus grand nombre des citoyens qui aient sa bonne- foi ! Nous ne nous arrêteroùs. pas plus
long-temps à un reproche trop peu fondé. • ' 4
LSndépendance d’esprit qui fait juger les
sentiments que fe cœur dicte conduisit madame de Staël à examiner les littératures étrangères,
* comme elle l’avait portée à raisonner ses principes ; et cet examen fortifia son indépendance d’esprit, réaction natureUe de tout mobile juste et vrai. Cettc impartialité qui lui faisait partout