‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 45 sur 73 · D E L’A T MO' SP H ÈRE. SU · texte numérisé non relu

D E L’A T MO' SP H ÈRE. SU

Dans le circuit de ces montagnes coniques, il y a d’autres fois des pentes douces ou des espèces d’appendices et de plates-formes en terrasses couvertes de neige, où elle fond et regèle. L’eau des sommets s’y épanche aussi et s’v congèle, ce qui couvre ces lieux d’une masse composée de couches alternatives de neige et de glace. Grouner appelle ces pentes douces et ces terrasses des champs de glace.

Passons au second genre de glaciers.

Entre les monts dont je viens de parler il y a des intervalles ou des vallons qui sont plus élevés que les sommets inférieurs, et au-dessus d’un niveau où fondent naturellement les neiges. Aussi cés vallons sont-ils toujours remplis de la neige qui y tombe dans toutes les saisons de l’année. Cependant les rayons du soleil, dans les longs jours d’été, réfléchis par les monts neiges , fondent la surface de cette neige , qui regèle pendant la nuit. Voilà une croûte de glace sur laquelle il va tomber delà neige nouvelle à quelques jours de là, car il ne pleut jamais sur ces vallons. Par ces alternatives , il se forme à la longue un amas considérable de neige compacte et de glace opaque qui en élève considérable» ment le fond. Si cette masse est soutenue et comme encaissée tout autour, il ne peut y avoir d’écoulement que par dessous, au travers des fentes des rochers et dans les vides de f intérieur des montagnes; si le vallon se comble jusqu’à une certaine issue ou une gorge, l’écoulement extérieur de l’eau produite par la neige fondue commence à se faire sur ce débouché.

Quelques-uns de ces vallons offrent, en été^ une sur-

face unie comme celle d’un lac gelé, où les yeux éblouis se perdent dans l’étendue de quelques lieues : on en a vu un qui avait jusqu’à 14 lieues sans interruption.

D’autres présentent plusieurs irrégularités : tantôt des avalanches ou lavanges de neige tombent des sommets environnants, et, grossis pendant leur chute, iis viennent former un monticule considérable sur la surface plane de la glace inférieure. La chaleur du soleil les arrondit et leur donne mille formes diverses; mais il suffit d’un été un peu chaud pour les faire fondre et changer ainsi totalement l’aspect du vallon qui les supportait. Voilà pourquoi les descriptions faites d’une année à l’autre de l’aspect de ces vallons se ressemblent si peu. Tantôt la neige , poussée par les vents lorsqu’elle tombe du ciel , ou enlevée des sommets supérieurs, se dispose par gradins ou par petites élévations qui ont quelque sorte de régularité. On croirait alors voir les ondes d’un lac agité par une furieuse tempête, et qui auraient été subitement surprises et endurcies par une congélation soudaine et simultanée.

Le soleil d’un été chaud efface, sur les Alpes, tous ces objets brillants, et on ne trouve plus l’année suivante qu’un spectacle totalement changé et des formes différentes qui annoncent l’ébauche de nouveaux glaciers, de nouveaux vallons , de nouveaux champs de glace et de nouveaux lacs.

Telles sont les causes bien simples données par Grouner aux changements éprouvés par les glaciers du second ordre, sur lesquels on avait fait, avant lui, mille hypothèses bizarres.

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Quelquefois les masses énormes des vallons de glace, légèrement déplacées par un grand dégel, et se trouvant porter à faux, se fendent avec un grand bruit, qui, répété mille fois par les échos des montagnes, frappe de surprise et d’admiration les voyageurs ou les paysans du voisinage. Plus d’une fois ces fentes ont servi de tombeau aux voyageurs et aux chasseurs imprudents. Il est remarquable que très-souvent 12, 24 ou 36 heures après le moment où les malheureux ont disparu dans une de ces fentes , on retrouve leur cadavre très-bien conservé et rejeté sur la glace dans le même lieu; ce qu’on ne peut attribuer qu’à des courants qui circulent sous la croûte solide, et qui ont un cours réglé. Au reste, on voit très-souvent, dans les fentes, l’eau liquide qui reste constamment à cet état sous la glace.

Les glaciers du troisième genre, qu’on peut nommer vallées ou amas de glaces qui cheminent > méritent peut-être plus que les deux autres le nom de glaciers , puisqu’ils sont uniquement formés par le regel de Peau qui coule des monts neigés et des champs de glaces.

Aussi la glace qui les compose est-elle beaucoup plus semblable à celle qu’on trouve partout en hiver que celle des glaciers supérieurs; car cette dernière, quoiqu’on la désigne partout sous le nom de glace, mériterait peut-être aussi bien le nom de neige durcie, ou plutôt formée par un mélange de glace rendue opaque par la grande quantité de matières terreuses qu’elle renferme, et de neige très-dure et très-comprimée; elle n’a guère de commun avec la neige et la glace ordinaire que

d’être de l’eau à l’état solide. Elle est poreuse et extrêmement dure; mais elle n’est point transparente, quoique Aristote ait cru qu'elle pouvait se changer en un véritable cristal.

Puisque je vous parle de la dureté de la glace -, permettez-moi de vous rappeler que, dans les régions où le froid est rigoureux et longtemps soutenu, elle parvient à un degré dont on se ferait difficilement une idée. Vous avez peut-être mille fois entendu parler de la salle construite à Saint-Pétersbourg avec de la glace; elle était longue de 52 pieds, large de 16, et haute de 20. On fit plus, on tailla avec la même substance six pièces de canon ; on les tira à 60 pas sur une planche épaisse de 2 pouces, qui fut percée de part en part, et les canons n’éclatèrent pas. Ceux qui seraient entièrement étrangers à la physique seraient peut-être plus surpris encore d’apprendre qu’un physicien anglais a construit avec de la glace polie et transparente une lentille dont il s’est servi pour enflammer , au moyen des rayons du soleil, de la poudre à canon, du papier, du linge et d’autres matières combustibles , à une distance de sept pieds.

Je ne m’arrêterai point ici à décrire les différents accidents que les localités peuvent produire dans la forme, l’apparence et la disposition réelle du troisième genre de glaciers, car il ne vous sera pas difficile de vous figurer comment, par suite de la diversité d’expositions au soleil, des parties, garanties par l’ombre des montagnes, restant intactes, tandis que d’autres, plus basses, sont fondues par l’ardeur de ses rayons, il en résulte ces arcs

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de glace éclatants que l’on contemple avec admiration d’une vallée inférieure. Quelquefois des causes semblables produisent des escarpements, des coupes presque verticales, de véritables murs de glace qui descendent fort' bas, et même dans des vallées profondes.

Dans d’autres lieux , on admire une multitude de quilles énormes qui se trouvent à l’extrémité des vallées, et surtout vers leurs débouchés dans une vallée inférieure ; ce sont quelquefois comme des stalagmites cylindriques ou pyramidales formées par l’eau qui tombe des lieux plus élevés, et que le froid a saisie à l’instant où elle a touché la glace.

Dans les Alpes, les glaces se maintiennent perpétuellement à une hauteur de '1,400 toises au-dessus du niveau de la mer ; dans les Andes, au Pérou, à 2,400. Si on va vers le nord , au contraire , le terme inférieur se trouve plus bas ; en Norvège , on trouve les glaces à 600 toises; en Laponie, elles descendent jusqu’au pied des montagnes, et plus loin , sous le pôle, tout est glacé.

Les montagnes couvertes de glaces perpétuelles deviennent de plus en plus communes , à mesure qu’on se rapproche des pays les plus voisins du pôle, quoique dans ces régions les montagnes soient beaucoup moins élevées que vers l’équateur.

En Norvège, les sommets de toutes les montagnes un peu élevées sont couverts de glaciers qui ressemblent, plus qu’en aucun autre lieu, à ceux des Alpes.

La Suède a aussi des monts couverts de glaces perpétuelles, d’où sortent de grandes rivières.

Les montagnes d’Islande présentent le même phénomène, mais elles offrent une circonstance bien remarquable, qui consiste en ce que ce ne sont pas les sommets les plus élevés qui conservent leurs glaces toute l’année, ce qui tient à des circonstances locales qui ne sont pas assez bien déterminées.

Quelques-uns de ces monts sont tout à la fois des glaciers et des volcans. L’Hécla est le plus célèbre de tous: quand il vient à s’enflammer, les glaces du sommet se fondent, et il en résulte des torrents qui se précipitent sur les campagnes, les inondent, et détruisent les villages qui se trouvent sur leur passage. Vous avez pu lire, il y a quelques années, dans les journaux, les détails donnés sur une éruption nouvelle de ce volcan, qui paraissait vomir, avec les flammes, les pierres et les glaces qu’il lançait au loin.

Les autres volcans de l’Islande sont beaucoup moins célèbres que l’Hécla, parce que leurs éruptions ont été jusqu’ici beaucoup moins fréquentes. Deux de ces derniers, quoiqu’ils soient très-élevés, n’ont point de neige à leur sommet, ce qu’on peut attribuer à la chaleur que leur sol conserve constamment. Dans une contrée qui paraît si éminemment volcanique, il me semblerait raisonnable de supposer que celte singularité, qui fait que des montagnes très-élevées sont exemptes des neiges qu’on rencontre sur d’autres qui le sont moins, doit être attribuée aux feux souterrains, qui, bien qu’ils ne fassent pas d’éruption, ont cependant assez de force pour fondre des amas de glace.

C’est également à la chaleur interne du sol que j’attri-

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buerais les changements de lieu des glaces, qui s’observent fréquemment en Islande.

Une chose qui vous étonnera sans doute, et qui tient peut-être en partie à la même cause, c’est que le climat de l’Islande est moins froid que celui de la Suisse, car, si les étés y sont moins chauds, les hivers y sont moins rudes : au reste, toutes les îles, en général , jouissent d’un climat plus doux et plus égal que les parties du continent situées sous une même latitude.

La Laponie offre un spectacle plus effrayant. On y trouve des marais et des lacs toujours glacés jusqu’à leur fond. Presque toute la terre y est absolument impropre à la culture.

Les côtes orientales et occidentales du Groenland sont couvertes de pyramides énormes et de masses de glace inaccessibles, mais surtout les côtes orientales qu’aucun navigateur 11’a pu encore' visiter.

Partout où l’on a pu pénétrer dans le pays, on n’a vu que des montagnes entièrement couvertes de neige. Dans tous les endroits qui ne sont pas trop escarpés, on n’y a vu que des vallées comblées par les glaces. Au plus fort de l’été, la neige fond un peu du côté du nord, derrière les brisants de la côte et les petits golfes, mais, du côté du midi, elle est toujours ferme.

Le Spitzberg a été pendant longtemps la terre connue la plus voisine du pôle; elle est inhabitée et inhabitable: les montagnes pointues dont elle est hérissée lui ont fait donner le nom qu’elle porte. Elles sont couvertes de glace depuis leur sommet jusqu’à leur pied, et rafraîchissent tellement l’air, qu’il est impossible de supporter

leur voisinage. Quand le soleil les éclaire, elles paraissent brillantes comme des flammes.

Les pôles sont très -probablement recouverts d’une couche très-épaisse de glace qui ne fond 'jamais. Nous ne pouvons avoir aucun détail sur cette partie inabordable pour nous; mais nous connaissons mieux la formation des glaces annuelles; et, à cet égard, il faut bien distinguer les glaçons spongieux flottants, peu considérables, des plaines ou champs de glaces, qui offrent une surface solide beaucoup plus durable. La superficie n’en est pourtant pas formée par la mer, puisque des navigateurs, pris au milieu de ces glaces, assurent que leur fonte donne de l’eau douce. Il est à croire que cela tient à ce que la partie su rpo rfî ciel 1 e a été formée par la fonte des neiges, qui, tombant sur une première couche d’eau salée congelée, se seront d'abord fondues, puis glacées.

Les grandes montagnes de glace sont beaucoup plus durables; elles paraissent remonter à une haute antiquité, et appartiennent au pôle même. Leur épaisseur est souvent de \ 00 à 1 20 mètres, et leur saillie au-dessus du niveau commun est de 15 à 20 mètres.

Ce qu’il serait surtout important de constater, relativement à toutes les espèces de glaciers, ce serait leur augmentation ou leur diminution; car on pourrait en tirer des inductions très-plausibles sur l’abaissement ou l’élévation de température dans les régions où ils sont situés. Or, si les hypothèses de Leibnitz, de Buffon et d’un grand nombre de naturalistes, étaient fondées, les glaciers devraient augmenter d’une manière sensible

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d’un siècle à l’autre. Dans leurs idées, en effet, les glaces qui doivent envahir un jour tout le globe ont déjà gagné une partie considérable de sa surface ; elles occupent, sous l’équateur même, tout ce qui s’v trouve élevé à 2,400 toises au-dessus du niveau de la mer. Dans les régions brûlantes de l’Afrique, on commence à les trouver à 2,000 toises. Elles s’approchent davantage du sol, à mesure qu’on s’éloigne de la zone torride. Sur les Alpes, elles ne sont qu’à 4,500 toises du sol; en Norvège, elles descendent déjà à 600; dans le Groenland, dans la Laponie, elles s’étendent jusqu’au fond des vallées, presque au niveau de la mer; enfin, plus loin, vers le pôle, tout est glace. Dans l’autre hémisphère, les glaces paraissent beaucoup plus tôt encore , de sorte qu’elles occupent déjà plus d’un dixième de la surface entière du globe ; et tandis qu’elles s’avancent ainsi d’une manière effrayante des pôles vers les régions tempérées, elles descendent également du haut des montagnes, et devenues, par leur masse énorme, une nouvelle cause de refroidissement, elles resserreront de plus en plus le règne de la vie, jusqu’à ce qu’elles le fassent disparaître entièrement de la surface du globe.

Ceux qui se livrent à ces sinistres idées croient pouvoir donner des faits positifs à l’appui de leurs opinions. Dans les régions polaires, disent-ils, bien des passages, autrefois parcourus par des navigateurs meme assez récents, sont maintenant impraticables, à cause des glaces qui les obstruent. Les mêmes effets, selon eux, se remarquent sur nos montagnes les plus élevées, où l’on voit, disent-ils, les glaciers gagner de siècle en siècle,

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