Les paragraphes numérotés sont de différentes mains
ce qui était du côté du quai en moins d’une minute. Très-peu de personnes y échappèrent. Je perdis tout ce qui était chez moi, gens et effets, mon épouse et deux hommes, madame B*** et sa fille. Il ne se sauva qu’une servante blanche. La maison s’enfonça verticalement ; elle est maintenant à plus de trente pieds sous l’eau. J’étais parti avec mon fils le même matin pour Liguania; le tremblement de terre nous surprit à notre retour à mi-chemin entre cette place et Port-Royal, et nous fûmes sur le point d’être engloutis par la mer, qui s’était élevée avec une extrême rapidité à six pieds au-dessus de son niveau ordinaire, sans qu’il fît le moindre vent. Nous nous sauvâmes, forcés de retourner à Liguania, où je trouvai toutes les maisons entièrement abattues, et où il ne restait d’autre abri que les huttes des nègres. La terre continue (le 20 juin) d’être agitée cinq à six fois dans les vingt-quatre heures, et souvent elle tremble. Une grande partie des montagnes est tombée, et tombe journellement.
II. Nous avons éprouvé une grande mortalité depuis le grand tremblement de terre (car nous en avons journellement de petits). Presque la moitié des personnes qui échappèrent au Port-Royal sont mortes depuis d’une fièvre maligne, causée par le changement d’air, le manque de maisons sèches, de logements chauds, de remèdes convenables, et d’autres com modités nécessaires. (Le 3 septembre 1692.)
III. Une grande partie de Port-Royal est engloutie. Celle où étaient les quais est maintenant à quelques brasses dans l’eau. Toute la rue où était l’église est submergée, au point que l’eau est à la hauteur du dernier étage des maisons qui sont restées debout ; la*terre, en s’ouvrant, engloutit des personnes qui reparurent dans d’autres rues, quelques-unes au milieu du port, et qui cependant furent sauvées, quoique dans le même temps il en pérît environ deux cents, tant blanches que noires. Du côté du nord, plus de mille acres de terrain s’approfondirent, et treize personnes y perdirent la vie. Toutes les maisons furent renversées dans toute l’île , en sorte que nous fûmes forcés d’habiter des huttes. Les deux grandes montagnes qui étaient à l’entrée du Sixteen-mile-walk tombèrent,
NOTES
et, se rencontrant dans leur chute, arrêtèrent le cours de la rivière, en sorte que son lit demeura à sec depuis cet endroit jusqu’au bac, pendant un jour entier. On y prit une énorme quantité de poissons, qui furent d’un grand secours pour beaucoup d’infortunés. A Yellows une grande montagne se fendit et tomba dans la plaine, où elle couvrit plusieurs habitations et écrasa dix-neuf blancs. La plantation d’un habitant (M. Hopkins) fut portée à un demi-mille de l’endroit où elle était auparavant, et maintenant elle est en bon rapport. De tous les puits qui ont depuis une brasse jusqu’à six ou sept de profondeur, l’eau s’éleva au delà de l’ouverture dans la grande secousse de la terre. Nous en avons depuis deux ou trois par jour, et autant dans la nuit, tantôt plus, tantôt moins : mais , grâce à Dieu, elles sont petites. Nos gens ont formé une ville à Liguania-side . Il y est déjà mort environ cinq cents personnes, et la mortalité continue tous les jours.
( Le 20 septembre 1692. )
IV. Entre onze heures et midi, nous sentîmes la maison oùnous étions plusieurs personnes rassemblées s’agiter ; les carreaux de brique commencèrent à se soulever; au même instant quelqu’un cria dans la rue: Un tremblement de terre! Nous courûmes aussitôt dehors; nous vîmes tout le monde les mains élevées, implorant la miséricorde divine. Nous continuâmes à courir vers le haut de la rue, voyant à nos côtés des maisons englouties, d’autres renversées. Le sable s’élevait dans la rue comme les vagues dans la mer, soulevant les personnes qui étaient dessus, et s’enfonçant aussitôt dans des creux; et, au même instant, l’eau, faisant irruption, roulait en tous sens ces pauvres malheureux, dont les uns saisissaient des poutres et des chevrons des maisons, les autres se trouvèrent dans le sable (qui reparut lorsque l’eau se fut écoulée, avec les jambes et les bras emportés: nous étions témoins de ce spectacle funeste. Le petit morceau de terrain sous lequel nous étions, au nombre de seize ou dix-huit, ne s’enfonça pas. Aussitôt que la secousse fut passée, chacun désira savoir si quelque portion de sa famille était encore en vie. Je m’efforçai d’aller vers ma maison sur les ruines des autres
qui flottaient sur l’eau , mais je ne pus y parvenir. Enfin je me procurai un canot, et je ramai du côté de la mer pour m’y rendre. Je rencontrai dans le trajet plusieurs hommes et femmes qui flottaient sur des débris: j’en reçus autant que je pus dans mon bateau, et continuai de ramer jusque vers l’endroit où je pensais qu’avait été ma maison; mais je n’eus là aucune nouvelle de ma femme et de mes gens. Le lendemain matin, j’allai d’un vaisseau à un autre, jusqu’à ce qu'enfin j’eus le bonheur de retrouver ma femme et deux de mes nègres. Elle me dit que, lorsqu’elle avait senti la maison s’ébranler, elle avait couru dehors en criant à toute la maison d’en faire autant. Elle ne fut pas plus tôt sortie que le sable s’éleva, et sa négresse s’étant attachée à elle, toutes deux furent englouties dans la terre: au même instant, l’eau les ayant soulevées, elles furent ballottées jusqu’à ce qu’en fin elles se saisirent d’une poutre qui les aida à attendre qu’un vaisseau espagnol qui était à leur vue envoyât un bateau pour les délivrer.
Toutes les maisons, depuis Jews-Street jusqu’au parapet, furent renversées, à la réserve de huit ou dix qui sont restées dans l’eau jusqu’au balcon. Aussitôt que la forte secousse fut finie, les matelots ne manquèrent pas de piller ces maisons. Une seconde secousse fit tomber deux de ces voleurs la tête en bas, et ils périrent.
Plusieurs vaisseaux et chaloupes furent renversés, et se perdirent dans le port. La frégate le Cygne, qui était au radoub à côté du quai, fut lancée, par le mouvement de la mer et l’approfondissement du quai, par dessus les toits de plusieurs maisons ; et, tandis qu’elle passait à côté de celle où demeurait mylord Puke, une partie de cet édifice tomba sur elle et enfonça la cabine; mais elle ne coula pas à fond, et aida, au contraire, à sauver la vie à plusieurs centaines de personnes.
Quant aux boules de feu qu’on a dit avoir vues dans l’air, c’est une fausseté; mais on entendit dans les montagnes un mugissement si fort et si effrayant, que beaucoup de nègres qui s’étaient enfuis depuis quelques mois en furent épouvantés au point de retourner à leurs maîtres.
NOTES
L’eau qui sortit du morne des salines s’ouvrit un passage en vingt ou trente endroits, en quelques-uns plus violemment qu’en d’autres; car en huit ou dix elle sortit avec autant d’impétuosité que si on eût lâché tout à la fois autant d’écluses. La plupart étaient à 18 ou 20 pieds de hauteur dans la montagne, et nous en observâmes trois ou quatre moindres qui étaient à près de 36 pieds. Je fus moi-môme, avec deux autres personnes, témoin de cette éruption. Nous goûtâmes l’eau dans plusieurs points, et la trouvâmes saumâtre. Elle continua de couler l’après-midi et toute la nuit jusqu’au lendemain matin au lever du soleil, et alors les salines étaient entièrement submergées.
Deux montagnes entre Spanish-town et Sixteen-mïle-walk se joignirent dans la secousse du tremblement de terre, ce qui arrêta le passage de la rivière et la força d’en chercher un autre à travers les bois et les savanes. Plusieurs m’ont rapporté que la ville se trouva privée de la rivière pendant huit à dix jours, et qu’avant que les eaux reparussent, les habitants songeaient à changer leur établissement, persuadés qu’elle avait été engloutie comme Port-Royal. Les routes, le long de la rivière, sont si encombrées, que tout le monde est forcé de passer par Guanaboa pour aller à Sixteen-milewalk.
M. Bosby nous dit qu’étant allé la même après-midi à ses plantations, il avait trouvé la terre ouverte en plusieurs endroits, et que deux vaches avaient été englouties et étouffées dans une de ces crevasses.
Le temps fut beaucoup plus chaud après le tremblement de terre qu’auparavant , et il y eut une quantité de mosquites telle qu’on n’en avait jamais autant vu depuis la découverte de l’île.
Les montagnes à Yellows n’ont pas été mieux traitées qu’à Sixteen-mïle-walk. Une grande portion d’une de ces montagnes charria au-devant d’elle tous les arbres qu’elle rencontra dans sa chute, et une plantation qui était au pied de la montagne a été entièrement détruite et ensevelie.
L’eau ne jaillit pas dans les rues de Port-Royal, comme on
l’a rapporté ; mais dans la violente secousse, à mesure que le sable s’ouvrit dans plusieurs endroits, où il y avait des personnes qui furent englouties, l’eau s’éleva d’entre le sable, en noya plusieurs, et en sauva quelques-unes.
V. Quoique le Port-Royal ait été si maltraité par le tremblement de terre, il y est resté encore plus de maisons que dans tout le reste de File. Il fut si violent dans d’autres endroits, que les personnes qui étaient debout furent violemment renversées, et demeurèrent ventre à terre, avec les jambes et les bras écartés, pour s’empêcher d’être roulées et froissées davantage par l’incroyable mouvement de la terre, qu’on a généralement comparé à celui des vagues de la mer. Il laissa à peine une habitation ou un moulin à sucre debout dans l’île. Il ne laissa point de maisons à Passage-Fort, une seule à Liguania, et aucune à Saint-Iago, à l’exception de quelques maisons basses bâties par les prévoyants Espagnols.
Du côté du nord, les habitations, avec la plus grande partie des plantations (qui sont assez loin les unes des autres), furent englouties avec les arbres et les personnes dans un seul abîme, au lieu duquel se vit, pendant quelque temps après, une grande mare ou lac ayant environ 1,000 acres d’étendue ; il s’est desséché depuis, et ne présente maintenant autre chose qu’un sable ou un gravier mouvant, sans le moindre indice qui puisse faire juger qu’il y ait jamais eu dans cet endroit une maison, un arbre, ou toute autre chose.
Mais les plus violentes secousses furent, à ce qu’on dit, dans les montagnes; et c’est l’opinion reçue que, plus on approche des montagnes, plus la secousse est vive, et que la cause, quelle qu’elle soit, gît dans leur sein.
Non loin d’Yellows une portion de montagne, après avoir fait plusieurs sauts successifs, écrasa et ensevelit une famille entière, avec une grande partie de la plantation qui était à un mille de distance. Une grande et haute montagne, à une journée de Port-Morant, a été, dit-on, entièrement engloutie, et au lieu où elle était il y a maintenant un lac de quatre à cinq lieues d’étendue.
NOTES
La montagne Bleue présente de loin la moitié de sa surface privée de verdure; les rivières, retenues quelque temps par les débris, en ont charrié d’énormes quantités de bois, qui, quelquefois, flottaient en mer comme des îles mouvantes. J’ai vu plusieurs de ces grands arbres sur le rivage, dépouillés de leur écorce et de leurs branches, et très-maltraités par les rocs contre lesquels ils ont été froissés par la force des eaux, ou par leur propre pesanteur dans leur chute. J’ai vu entre autres un gros tronc d’arbre qui était aussi aplati qu’une canne à sucre au sortir du moulin.
On compte que le nombre des morts a été de deux mille dans toute l’île ; et si le tremblement de terre fût arrivé dans la nuit, il ne serait peut-être resté personne en vie.
Il est à remarquer que la moindre secousse est aussi sensible à bord d’un vaisseau que sur le rivage, l’eau secouant aussi bien que la terre.
On observe que, quand le vent souffle, il n’y a jamais de secousse; mais on en attend toujours dans le temps calme. Cette observation s’est confirmée dans toutes les secousses qui ont eu lieu depuis la grande.
Après la pluie elles sont communément plus vives qu’en tout autre temps. On éprouve souvent dans la campagne des secousses qui ne se font point sentir au Port-Royal ; et quelquefois il en arrive dans les montagnes ou au voisinage, et nulle part ailleurs.
On observe que depuis le tremblement de terre les brises de terre manquent souvent, et à leur place les brises de mer soufflent souvent la nuit: chose rare auparavant, et commune depuis.
On a trouvé au Port-Royal , et en beaucoup d’autres endroits par toute l’île, beaucoup de matière combustible sulfureuse, qu’on suppose avoir été vomie par les ouvertures de la terre.
L’île de Saint-Christophe était ci-devant très-sujette aux tremblements de terre : ils ont entièrement cessé depuis l’éruption d’un grand volcan qui continue de brûler, et on n’y en a plus éprouvé. D’après cet exemple, bien des gens attendent
quelque éruption semblable dans une de nos montagnes. Mais nous espérons que cet événement ne sera pas nécessaire, les secousses ayant perdu de leur force, et devenant toujours moindres depuis celle qui fut si funeste; il y a même si longtemps que nous n’en avons éprouvé que de très-petites et presque insensibles, de temps à autre, que nous nous flattons qu’elles vont bientôt cesser entièrement.
Après la grande secousse, les personnes qui se sauvèrent montèrent en grand nombre sur les vaisseaux qui étaient dans le port, et plusieurs y demeurèrent plus de deux mois après. Les secousses pendant tout ce temps étaient si violentes et si fréquentes (quelquefois deux ou trois dans une heure), accompagnées de bruits effrayants qui venaient de l’intérieur de la terre, de la rupture, de la chute continuelle des montagnes, qu’on n’osait se hasarder de descendre à terre. D’autres se rendirent à l’endroit nommé Kingstown (ou Killkown). Là, le défaut de commodités dans des huttes mal couvertes, où les pluies excessives qui suivirent le tremblement de terre entretenaient l’humidité, et le manque de remèdes et d’autres secours, occasionnèrent une grande mortalité. II. mourut dans toute l’île environ trois mille personnes, la plus grande partie à Kingstown, qui d’ailleurs est un lieu malsain ; et la grande quantité de cadavres que le vent amenait d’un côté du port à l’autre, et qui étaient quelquefois entassés cent ou deux cents à la fois, ajoutait sans doute à son insalubrité naturelle. (3 juillet 1693.)
NOTES