‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 50 sur 73 · ÉRUPTION DE L’ETNA, EN · texte numérisé non relu

ÉRUPTION DE L’ETNA, EN

(Détails donnés par des commerçants anglais, extraits des Transactions 'philosophiques , vol. iv, p. 1028. )

Le ciel parut noir pendant dix-huit jours avant l’éruption; il y eut de fréquents tremblements de terre, accompagnés d’éclairs et de tonnerre, dont le peuple faisait des rapports effrayants. Je n’ai cependant pas vu ni ouï çlire que ces secousses eussent renversé aucun édifice, à l’exception d’un petit village appelé Nicolosi, situé environ à un demi-mille de la nouvelle bouche, et de quelques autres petites maisons pareilles, dans les villages qui furent ensuite atteints par le feu. On observa, outre cela, que l’ancienne bouche, ou le sommet de l’Etna, avait vomi des flammes plus qu’à l’ordinaire pendant deux ou trois mois auparavant, ce qui était arrivé aussi à Vulcano et à Stromboli , deux îles brûlantes situées à l’ouest, et que le sommet de l’Etna s’était aussi affaissé dans son ancien cratère. En effet, tous ceux qui avaient vu cette montagne auparavant conviennent que sa hauteur a été fort diminuée à cette époque.

La première éruption se fit le 11 mars 1669, deux heures avant la nuit, du côté du sud-est,' sur les bords de la montagne, environ vingt milles en dessous de l’ancien cratère, et à dix milles de Catane. On dit d’abord que le courant de lave embrasée parcourait trois milles en vingt-quatre heures ; mais nous étant avancés, le 5 avril, à un mille de Catane, nous vîmes qu’il faisait à peine un stade par jour. La lave continua de se mouvoir avec ce degré de vitesse pendant quinze ou vingt jours, passant auprès des murs de Catane, et entrant

assez avant dans la mer. Mais, vers la fin de ce mois et au commencement de mai, soit que la mer ne pût recevoir toute la matière, soit que le volcan en vomît alors une plus grande quantité, elle tourna ses efforts contre la ville; et, s’étant amoncelée jusqu’à la hauteur des murs, elle se fit un passage par dessus en divers endroits ; mais sa principale fureur tomba sur un très-joli couvent de bernardins, qui avait de grands jardins et d’autres terrains entre la maison et le mur de la ville. La matière embrasée, ayant comblé cet espace, porta toute sa force contre l’édifice; elle éprouva une résistance qui la fit monter fort haut, comme cela arrivait, pour l’ordinaire, dès qu’elle rencontrait quelque obstacle. Quelques parties du mur cédèrent tout entières et s’enfoncèrent presque d’un pied, comme il parut par la saillie des tuiles vers le milieu du comble, et par la courbure que prirent les pièces de fer qui le traversent. Il est certain que, si ce torrent fût tombé dans quelque autre partie de la ville, il aurait fait un grand ravage parmi les maisons ordinaires. Mais sa furie s’étant apaisée le 4 de mai, il ne coula plus que par petits courants, qui se dirigèrent principalement vers la mer. Il a détruit dans la contrée supérieure environ quatorze villes ou villages, dont quelques-uns assez considérables, contenant trois ou quatre* mille habitants, et s’est étendu dans un pays agréable et fertile, que le feu n’avait jamais dévasté. Maintenant on n’y retrouve plus la trace de l’existence de ces villes; il n’en reste qu’une église et un clocher qui se trouvaient isolés sur une petite éminence.

La matière de cet écoulement n’est autre chose que différentes espèces de minéraux liquifiés dans les entrailles de la terre par la violence du feu , qui bouillonnent et sourdent comme la source d’une grosse rivière. Lorsque la masse liquide a coulé l’espace d’un jet de pierre ou plus, son extrémité commence à se figer et à se couvrir d’une croûte qui, lorsqu’elle est froide, forme ces pierres dures et poreuses que les habitants du pays appellent sciarri. La masse ressemble alors à un amas d’énormes charbons embrasés qui roulent et se précipitent lentement l’un sur l’autre ; lorsqu’elle ren-

NOTES

contre quelque obstacle, elle monte, s'amoncelle, renverse par son poids les édifices ordinaires, et consume tout ce qui est combustible. La principale direction de ce torrent était en avant; mais il s’étendait aussi, comme fait l’eau sur un terrain uni, et formait différentes branches ou langues, comme on les appelle dans ce pays.

Nous - montâmes à deux ou trois heures de nuit sur une haute tour à Gatane , d’où l’on voyait pleinement la bouche du volcan : c’était un spectacle terrible que la masse de feu qui en sortait. Le lendemain matin , nous voulûmes aller à cette bouche ; mais nous n’osâmes en approcher de plus d’un stade, de peur que, le vent venant à changer, nous ne fussions abimés sous quelque portion de l’immense colonne de cendres qui s’élevait, et nous paraissait deux fois plus épaisse que le clocher de Saint-Paul de Londres, et d’une hauteur infiniment plus considérable. L’atmosphère, dans le voisinage, était toute remplie de la partie la plus subtile de cette cendre; et, depuis le commencement de l’éruption jusqu’à satin (pendant cinquante-quatre jours), on ne vit ni le soleil ni les étoiles dans tous lés environs de la montagne.

Des côtés de cette colonne retombaient quantité de pierres de grosseur médiocre ; nous ne pûmes distinguer si elles étaient embrasées, et il nous fut impossible aussi de voir la source du torrent de feu , à cause d’un grand banc de sable qui se trouvait devant nous. L’orifice par où sortaient le feu et les cendres faisait entendre un mugissement ^continuel , comme le bruit des vagues de la mer lorsqu’elles se brisent contre les rochers, ou comme les roulements d’un tonnerre éloigné. J’ai entendu ce bruit plus d’une fois à Messine, qui en est à soixante milles , et située au pied de hautes montagnes. On l’a entendu jusqu’à cent milles au nord, dans la Calabre, où l’on a vu aussi tomber des cendres. Quelquesuns de nos gens de mer ont rapporté que leurs ponts avaient été couverts, quoiqu’il y ait apparence que la couche n’était pas fort épaisse.

Vers le milieu de mai, nous retournâmes à Gatane; la face des choses y était bien changée : la ville était aux trois

quarts entourée de ces sciarri à la hauteur des murs , et en quelques endroits ils avaient passé par-dessus. La première nuit de notre arrivée, un nouveau courant de feu sortit du milieu de quelques sciarri sur lesquels nous avions marché une heure ou deux auparavant, et qui étaient de niveau avec la hauteur des murs; il coula dans la ville, formant un petit ruisseau d’environ trois pieds de largeur et de neuf pieds de long, ses extrémités se figeant en sciarri: mais ce courant était éteint le lendemain matin, quoiqu’il eût rempli de ces sciarri une grande place vide. Le lendemain au soir on découvrit un courant beaucoup plus fort, qui se précipitait d’une autre partie du mur dans le fossé du château , et qui dura, à ce qu’on nous apprit, encore plusieurs jours après notre départ. Il y avait en même temps d’autres courants de lave qui se rendaient à la mer.

Ayant passé deux jours auprès de Catane, nous retournâmes vers la bouche, où alors, sans avoir rien à craindre du feu ou des cendres, nous pûmes découvrir pleinement les anciens et les nouveaux canaux de laves et l’énorme monceau de cendres qui avait été vomi. Nous vîmes un espace triangulaire d’environ deux acres d’étendue, qui nous parut être l’ancien lit ou canal du feu : le fond était couvert de sciarri , et la surface avait une croûte de soufre ; il était bordé de chaque côté par un grand banc de cendre. La montagne dont nous venons de parler s’élevait derrière, et il paraît que Je feu avait passé entre ces deux bancs, au coin supérieur, sur une petite élévation de sciarri, et il y avait un trou d’environ six pieds de large, par où il est probable que le feu sortait; il doit y avoir eu plusieurs de ces trous qui, dans la suite, se seront encroûtés ou auront été couverts de cendre. On voyait le feu couler au fond de ce trou, et plus bas il y avait un ruisseau de feu au-dessous des sciarri, qui, étant fondus dans une certaine étendue, nous permettaient de voir couler le métal. La surface de ce courant pouvait avoir une brasse de largeur, quoiqu’il pût fort bien en avoir davantage au-dessous, le canal étant évasé par le baL Nous ne pûmes en mesurer la profondeur, parce qu’il était impénétrable aux instruments

NOTES

de fer. Nous aurions bien voulu nous procurer de cette matière à la source , mais il nous fut impossible de l’entamer : peut-être y avait-il des courants dont la matière était plus molle. Il sortait du canal , mais surtout du grand trou qui était au-dessus, une fumée sulfureuse, par laquelle quelques personnes de notre compagnie faillirent être étouffées. Il s’élevait, d’un quart d’heure à l’autre, une colonne de fumée ou de cendre du milieu du sommet de cette nouvelle montagne; mais elle n’était nullement comparable à celle dont nous avons parlé ci-devant.

La dernière fois que nous fumes à Gatane, les habitants s’occupaient à barricader certaines rues et passages par où l’on présumait que le feu pourrait entrer : ils démolissaient pour cela les vieilles maisons des environs, et ils en entassaient les pierres sèches en forme de murailles, prétendant qu’elles résistaient mieux au feu , parce qu’il n’y avait pas de chaux.

On assure que jusqu’à présent la lave s’est avancée d’un mille dans la mer, et qu’elle a tout autant de front; elle en avait beaucoup moins lorsque nous y étions. Le bord de la mer va en baissant légèrement ; elle a environ cinq brasses de profondeur à l’extrémité des scictrri, qui s’élèvent de la moitié autant au-dessus de l’eau.

La surface de l’eau était si chaude à vingt pieds ou plus de ces ruisseaux de feu, qu’on ne pouvait pas y tenir la main, quoiqu’elle fût plus tempérée au-dessous. Les sciarri conservaient leur feu sous l’eau, comme nous le vîmes lorsque la mer se retirait dans le reflux.

La vue générale de ces sciarri ressemble assez à des glaçons amoncelés sur une rivière dans les grandes gelées ; ils présentent de même un amas de gros flocons raboteux , mais leur couleur est toute différente : ils sont la plupart d’un bleu obscur, et renferment des pierres et des rocs très-gros , qui s’y trouvent engagés d’une manière très-solide.

Mais, malgré leur âpreté et le feu que nous voyions luire à travers les fentes, nous nous hasardâmes à les parcourir en grande partie. On dit que d’autres en font autant dans la plus

grande violence de l’éruption ; car d’un côté, tandis que la partie brûlante et mouvante de ces sciarri, ou courants de feu, est si dure et si impénétrable , qu’ils supportent les plus grands poids, de l’autre leur surface est assez froide pour qu’on puisse la toucher et la manier sans s’apercevoir du feu qui est en dedans, à moins qu’on n’en approche de très-près, surtout pendant le jour. C’était une chose étrange à voir que la lenteur du mouvement d’une aussi grande rivière; car, lorsqu’elle approchait d’une maison , on avait le temps d’en emporter non-seulement les meubles, mais encore les tuiles, les poutres, et tout ce qu’on pouvait en enlever.

J’ajouterai que tout le pays, jusqu’à vingt milles de Catane, est couvert de ces vieux sciarri que l„es éruptions précédentes y ont amenés, quoique personne ne se souvienne d’aucune éruption aussi forte que cette dernière, ou qui se soit faite dans une partie aussi basse de la montagne. Malgré cela , le pays est bien cultivé et bien peuplé , soit que le temps ait amolli les vieux sciarri , soit qu’ils aient été recouverts de terre plus meuble : il reste cependant beaucoup de cantons dont on ne pourra sans doute jamais tirer parti.

Le feu s’est étendu d’environ dix-sept milles de longueur sur trois milles de largeur.

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