‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 7 sur 73 · SYSTÈMES · texte numérisé non relu

SYSTÈMES

J’ai cherché a réunir dans cet ouvrage une partie des documents qu’une observation éclairée peut nous fournir relativement aux révolutions dont notre globe a dû, à différentes époques, être la victime. Mais, avant d’exposer les opinions auxquelles les naturalistes modernes ont été conduits sur ce sujet, il ne sera peut-être pas inutile de donner ici, en peu de mots, une idée des principaux systèmes qui ont été hasardés depuis environ deux siècles sur l’origine de notre planète, les modifications qu’elle a pu éprouver, et les causes qu’on peut raisonnablement présumer devoir la détruire.

Toutes ces questions, qui ont si fort occupé les auteurs qui ont écrit dans le dix-huitième siècle sur la théorie de la terre , trouvent à peine une place dans les ouvrages modernes sur la géologie > et nos savants les plus distingués, malgré les nouvelles lumières qu’ils

ont acquises, ou plutôt à cause de ces lumières, ont cru devoir s’abstenir de les traiter.

Il peut être curieux cependant de connaître celles qui ont joui de la plus grande vogue, ou qui ont été proposées par les naturalistes les plus célèbres ; elles appartiennent en elfet à l’histoire de ia marche de l’esprit humain sur le sujet qui doit nous occuper; et les exposer en abrégé, ce sera, sous un certain rapport, imiter les historiens de tous les temps, qui ont jugé convenable de faire précéder le récit des événements certains d’un exposé des fables qui ont eu crédit chez les différents peuples, et qu’ils n’ont données que pour ce qu’elles sont.

Burnet est le premier auteur qui, dans les temps modernes, ait cherché à expliquer par un système les changements généraux que la terre a subis, et ceux qu’elle doit subir encore, ou du moins il est le premier dont le système ait excité l’attention publique et donné lieu k une controverse soutenue. Voici quelle esta peu près sa théorie.

La terre d’abord n’était qu’une masse fluide, un chaos composé de matières de toute espèce et de toutes sortes de figures; elle commença à prendre une forme régulière quand les parties les plus pesantes, descendant vers son centre, y eurent formé un noyau dur et solide autour duquel les eaux, plus légères, se rassemblèrent en l’enveloppant de tous côtés. L’air s’échappa au-dessus de ce lit superficiel et aqueux. Au-dessus de l’eau s’éleva encore, comme plus légère, une couche assez mince de matières grasses et huileuses çyiiasurnagèrent

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d’abord pures, mais auxquelles bientôt vinrent se réunir des particules terreuses qui d’abord s’étaient élevées dans l’air, mais qui retombèrent peu à peu, à mesure que l’atmosphère se purifia. Ce mélange de la couche huileuse superficielle avec les parties grossières retombées de l’atmosphère forma la première terre que les hommes cultivaient avant le déluge. Cette terre était légère^ extrêmement fertile, sans montagnes ni inégalités, enfin unie sur toute sa surface.

Mais les premiers hommes ne jouirent pas longtemps de cet heureux séjour. La chaleur du soleil, desséchant peu à peu le sol qu’ils cultivaient, finit, au bout de quinze ou seize siècles, par le faire fendre entièrement, et la croûte terrestre tout entière tomba dans l’abîme des eaux qui se trouvaient au-dessous d’elle.

Telle fut, suivant Burnet, la cause du déluge. Nos continents actuels sont, dans ses idées, les grandes masses de l’ancienne croûte, qui ont comblé l’abîme des eaux ; les îles et les écueils en sont les petits fragments ; et la confusion avec laquelle s’est faite la chute de cette croûte est la cause des inégalités, des éminences et des profondeurs qui régnent sur notre sol. Quant à l’Océan, c’est une partie de l’ancien abîme; le reste est entré dans les cavités intérieures avec lesquelles communique l’Océan.

Ce système, comme on voit, ne repose sur aucune observation, ni sur aucun fait positif* Il n’explique rien, ne conduit à rien, et on ne peut le considérer que comme un simple produit de l’imagination de fauteur. Cependant, comme Burnet avait de l’esprit, et qu’il'

écrivait d’une manière agréable, son livre fut beaucoup lu, et fit naître certainement plusieurs des systèmes cosmogoniques qu’on vit apparaître vers cette époque. La première édition, qui est de 4 681 , a pour tilre : Telluris theoria sacra; l’auteur en donna , neuf ans plus t$rd, une seconde écrite en anglais. En désignant ses bizarres hypothèses sous le nom de théorie sacrée de la terre, Burnet avait voulu faire entendre qu on ne trouverait rien dans ses explications qui ne pût s’accorder avec le récit de la création donné dans les livres de Moïse. Il avait pris, pour éviter ces contradictions, un parti bien simple, c’était de laisser de côté certains faits qui depuis longtemps avaient piqué la curiosité des savants justement à cause de la difficulté qu’on trouvait à en donner une explication orthodoxe. Un de ces faits, le principal sans contredit, c’était l’existence de débris d’animaux marins dans des couches situées à une distance souvent très-grande de la mer et au sein des roches les plus dures.

Les premières recherches sérieuses à ce sujet paraissent avoir été faites en Italie, et elles remontent jusqu’au commencement du seizième siècle.

Des excavations faites en 1517 pour les réparations de la ville de Vérone amenèrent la découverte dune multitude de curieux fossiles *, qui devinrent pour les

1. On appelle fossiles les débris d'êtres organisés qu’on trouve dans l’intérieur des couches terrestres, et qui font, pour ainsi dire, corps avec elles. On trouvera plus tard, dans les lettres où il est spécialement parlé des animaux fossiles, des idées précises sur la fossilisation.

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savants du pays l’objet de conjectures plus ou moins ingénieuses, plus ou moins hasardées. Dans le nombre des écrits qui furent publiés à celte occasion, on doit distinguer celui du célèbre Fracasfor. Ce philosophe soutint que les coquilles fossiles provenaient toutes d’animaux qui, au temps jadis, avaient vécu et multiplié dans les lieux mêmes où l’on trouvait maintenant leurs dépouilles. Il fit sentir l’absurdité d’une des explications qu’on avait proposées, et dans laquelle on avait recours à une certaine force plastique qui aurait eu le pouvoir d’imprimer à des sucs pierreux des formes organiques ; il prouva aussi, par des arguments convaincants, la futilité de l’explication qui prétendait rendre compte de la situation de ces corps au moyen du déluge mosaïque. Cette inondation, disait-il, aurait eu tout au plus pour effet, dans sa courte durée, de disperser les coquilles à la surface de la terre, mais n’aurait pu les enfouir aux grandes profondeurs où nous les trouvons. Nous verrons plus tard comment, dans un système qui parut après celui de Burnet, on prétendit éluder cette objection.

La doctrine de la force plastique conserva, malgré les raisons de Fracastor, de nombreux partisans, qui d’ailleurs la modifièrent à diverses reprises, mais bien plus dans la forme que dans le fond. On est tout étonné de trouver parmi les écrivains qui la soutinrent des hommes d’un mérite éminent, et que leur genre d’étude aurait dû mettre à l’abri de cette erreur; tels sont le minéralogiste Georges Àgricola et l’anatomiste italien Fallope. Ce dernier, malgré tout ce qu'il avait dû ap-

prendre sur l’organisation des animaux en général dans ses belles recherches sur la structure du corps humain, s’obstina à ne voir dans des défenses fossiles d’éléphant qui furent découvertes de son temps dans la Pouille autre chose que des concrétions terreuses. De même, Mercati, qui, en 1574, publia de bonnes figures des coquilles fossiles conservées au musée du Vatican, exprima l’opinion que ces corps étaient seulement des pierres qui avaient pris, sous V influence des corps célestes , la configuration qu’on leur voyait. D’autres, sans se mettre en peine de déterminer l’influence sous laquelle s'étaient produites ces pierres figurées, restaient pleinement satisfaits quand ils avaient déclaré qu’elles étaient de purs jeux de la nature .

Cette commode explication suffit longtemps aux savants de notre pays ; d’ailleurs, ils attachaient assez peu d’importance à cette branche de l’histoire naturelle^ et ils pensaient en général que la connaissance des substances dont se compose la croûte de notre globe ne devait intéresser que les artisans qui y trouvent les matériaux pour leur travail, des terres, des pierres ou des métaux. Ce fut en effet un artisan qui leur montra l’intérêt que pouvaient avoir ces recherches qu’ils dédaignaient, et la futilité des théories qu’ils avaient adoptées.

Cet homme se nommait Bernard Palissy. Longtemps simple potier de terre à Saintes, les livres n’avaient pu être pour lui d’aucun secours; il ne fut point guidé par conséquent dans ses recherches par les travaux des savants italiens que nous avons nommés, et cependant il

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alla plus loin qu’eux tous peut-être dans la connaissance des débris organiques que recèlent les couches terrestres. Aussi grand physicien, dit Fontenelle, que la nature seule puisse en former, il fut le premier en France qui osa dire, à la face de tous les docteurs, que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles déposées autrefois par la mer dans les lieux mêmes où elles se trouvent, et non pas des minéraux, des corps singuliers, de simples jeux de la nature.

Palissy réussit à convaincre presque tous ceux qui voulurent prendre connaissance de ses preuves ; mais il ne parvint pas à se faire parmi eux un seul disciple qui poursuivît ses recherches. En Italie, au contraire, ce sujet d’étude ne fut point abandonné, et les écrivains qui s’en occupèrent successivement sont trop nombreux pour que nous puissions donner ici même une briève indication des observations qu’ils ont faites ou des opinions qu’ils ont soutenues. Nous ne pouvons cependant oublier les noms de Majoli, de Fabio Colonna, de Scilla, et surtout de Stenon.

Majoli mérite d’être cité, parce qu’il est le premier qui ait songé à faire intervenir l’action de causes analogues à celles qui produisent les volcans, pour rendre raison, dans l’histoire des coquilles fossiles, de certaines circonstances qu’on avait voulu expliquer jusque-là, mais avec peu de succès, par l’abaissement des eaux de la mer. Majoli , qui écrivait en 1597, avait été très-frappé d’un événement survenu moins de soixante ans auparavant dans le voisinage de Pouzzoles, où l’on avait vu, dans l’espace de quelques heures, surgir une montagne au milieu d’une plaine , le Monte-Nuovo.

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Fabio Colonna ne s’occupa guère de ce genre de questions ; les services qu’il rendit consistèrent à mieux faire connaître les divers signes par lesquels les anciens habitants des mers avaient laissé dans les roches la preuve de leur existence. Il montra que dans les pierres figurées on avait tantôt l’empreinte de l’extérieur, tantôt le moule intérieur, tantôt enfin la coquille elle-même dans un état plus ou moins parfait de conservation.

Scilla ; peintre sicilien, fit paraître en 1670, c’est-àdire vingt ans environ après l’ouvrage de Colonna, un livre sur les fossiles de Calabre, livre qui se recommande surtout par de bonnes figures. Ce n’est pas au reste que le texte soit sans mérite, et nous aurons plus tard occasion d’en citer quelques passages.

Un ouvrage bien autrement important encore que celui de Scilla avait paru l’année précédente, le traité de Stenon : de Solido intra solidum contento naturaliter, ( du solide contenu naturellement dans un solide) . L’auteur avait voulu annoncer par ces mots qu’il s’occuperait des différents corps, gemmes, cristaux, débris organiques végétaux ou animaux, que l’on trouve renfermés dans l’intérieur des roches. Il était difficile de le deviner, et le peu d’effet que produisit alors un livre qui aurait dû faire avancer beaucoup la science tient vraisemblablement en grande partie à l’obscurité du titre.

Stenon était, comme on le sait, Danois de naissance; mais il avait été déjà professeur d’anatomie à Padoue, et l’on doit le considérer comme appartenant à l’école italienne.

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Bernard Palissy avait rapproché les coquilles fossiles de celles qui vivent dans nos mers. Stenon insista aussi sur cette comparaison entre les parties des animaux des temps anciens et celles des animaux vivants. Ses connaissances en histoire naturelle lui permirent de ne pas se borner aux dépouilles des mollusques testacés. Ainsi, certains corps en forme de fer de flèche étaient considérés par le peuple comme des langues de serpent converties en pierre par je ne sais quel miracle, et les savants les avaient désignées en conséquence sous le nom de Glossopetre. Stenon annonça que ce n’était autre chose que des dents d’une espèce de Squale, et il le prouva par la comparaison qu’il en fit avec les dents d’un individu appartenant à ce genre, qui avait été pris sur les côtes d’Italie.

Quant aux coquilles , Stenon montra qu’elles sont à différents états dans les différentes couches, les unes n’ayant d’autre caractère de fossilisation que l’absence de matière animale, et ce sont les moins profondément altérées, tandis qu’à l’autre extrémité de l’échelle on en trouve qui sont pétrifiées dans le sens propre du mot, c’est-à-dire qui , tout en conservant leur forme, ne conservent plus rien de la matière qui les formait primitivement. Il fit pressentir qu’on pourrait , au moyen de ces débris, parvenir à reconnaître si le lieu où on les trouvait avait formé le fonds d’un amas d’eau douce ou d’une portion de mer. Enfin il dit très-clairement que les fossiles qu’on trouvait dans des couches très- inclinées, situées sur le penchant de certaines montagnes , et ceux que renfermaient des couches presque horizontales situées

au pied de ces mêmes montagnes, ne pouvaient être considérées comme provenant d’animaux qui auraient vécu à la même époque.

Fracastor, avons-nous dit, avait soutenu qu’il était impossible d’expliquer par une inondation passagère la présence des coquilles fossiles dans la profondeur des roches; mais cette proposition excita , à ce qu’il paraît, les scrupules des gens religieux qui crurent qu’elle était en opposition avec le texte des livres saints. Aussi, depuis cette époque, nous voyons les géologues italiens ou laisser de côté la question ou la résoudre dans le sens opposé. Ainsi Fabio Colonna et d’autres dirent expressément que les coquilles fossiles avaient été portées dans les lieux où on les trouvait par les eaux du déluge ; Stenon, que sa qualité d’étranger obligeait à plus de précautions encore , fit une déclaration toute semblable; exprimait-elle bien son opinion ? Il est permis d’en douter.

L’objection de Fracastor resta ainsi sans réponse jusqu’au moment où un médecin anglais en proposa une solution qui ne lui aurait pas fait un nom très-illustre dans l’histoire de la géologie , s’il n’avait, d’autre part, travaillé utilement pour cette science en lui fournissant des faits nouveaux bien étudiés, ce qui vaut un peu mieux que des hypothèses.

Celle de Woodward ( c’est le nom de notre géologue ) consiste à supposer qu’à l’époque du déluge , Dieu , par un acte de sa volonté, suspendit la force de cohésion qui unit entre elles les molécules de tous les corps solides ; que tous ces corps furent ainsi réduits en poussière , et que les eaux du déluge, humectant cette poussière, en

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formèrent une espèce de pâte molle, dans laquelle pénétrèrent facilement tous les corps marins.

Si Woodward eut recours à cette hypothèse, c’est qu’il sentit bien qu’il serait impossible de supposer que toutes les couches, qui, à diverses profondeurs, renferment des fossiles, se fussent formées par dépôts réguliers dans l’espace d^une année, et que, d’une autre part, il avait assez bien observé ces débris d’animaux pour voir que leur accumulation n’était point le résultat d’un transport tumultueux.

Woodward, en effet, ne s’était pas borné à recueillir à la hâte quelques faits pour servir de base à ses conjectures; il avait beaucoup observé, et son ouvrage renferme une foule de remarques dont le temps n’a fait que confirmer la justesse, il dit avoir reconnu par ses propres yeux que toutes les matières qui composent le sol en Angleterre, depuis la surface jusqu’aux plus grandes profondeurs où il a pu descendre, sont disposées par couches; que, dans un grand nombre de ces couches, il y a des coquilles et d’autres productions marines. Il ajoute que, par ses correspondants et par ses amis, il s’est assuré que dans les autres pays la terre est composée de môme, et qu’on y trouve des coquilles, non pas seulement dans les'plaines, mais sur les plus hautes montagnes, dans les carrières les plus profondes, et en une infinité d’endroits. Il remarque que les couches sont le plus souvent horizontales et posées les unes sur les autres, comme le seraient des matières transportées par les eaux et déposées en forme de sédiment.

Whiston, compatriote de Woodward, écrivait vers le

même temps un ouvrage1 moins riche en observations positives, mais remarquable par des idées ingénieuses et quelquefois singulièrement bizarres. Il s’efforce surtout de rester scrupuleusement d’accord avec le texte de la Genèse. Suivant lui, la terre était autrefois une comète 2, où tous les, éléments confondus ne formaient qu’un vaste abîme. Les vapeurs grossières qui l’entouraient de toutes part y jetaient une obscurité éternelle : Et les ténèbres couvraient la face de l'abîme.

Dès le lendemain de la création, tout fut plus stable sur notre terre, qui devint planète et prit une forme sphérique. L’atmosphère fut débarrassée des parties grossières qui l’obscurcissaient, et qui retombèrent à la surface du globe; et l’air épuré, laissant un libre passage aux rayons du soleil, lui permit de briller, pour la première fois, à la surface de notre terre. Ainsi fut exécutée la volonté du Très -Haut lorsqu’il dit : Que la lumière soit 3.

1. Nouvelle théorie de la terre, conforme au texte des saintes Écritures sur la création du monde en six jours, le déluge universel , la conflagration générale. Londres, 1696.

2. The ancient chaos, dit Whiston, the origine of our earth, was thé atmosphère of a cornet.

Le caractère distinctif d’une comète était, suivant lui, l’existence de vapeurs épaisses qui, en disparaissant, les transformaient en planète.

3. Une interprétation peu différente de ce texte de l’Écriture est encore aujourd’hui admise en Angleterre par plusieurs géologues, et l’un d’eux en particulier, s’appuyant sur l’autorité du professeur royal de langue hébraïque à Oxford, le docteur Pusey, fait remarquer que l’hébreu ne dit point (comme on pourrait le supposer d’après la plupart des anciennes traductions) que la lumière fut créée à ce moment, mais seulement qu’elle remplaça les ténèbres qui couvraient alors la surface du globe.

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Whiston , après avoir cherché à expliquer d’une manière analogue tous les détails de la création, arrive au déluge. Suivant lui , ce grand désastre fut le résultat du passage d’une comète dont la queue rencontra notre terre; notre globe, se trouvant enveloppé pendant quarante jours dans sa vapeur épaisse et aqueuse, fut inondé, durant tout ce temps, d’une pluie si abondante, qu’en deux jours elle aura pu verser autant d’eau qu’il y en a aujourd’hui dans l’Océan tout entier. Les vapeurs de la queue de la comète furent donc les cataractes du ciel que bieu ouvrit, suivant les paroles de la Genèse : Et les cataractes du ciel furent ouvertes .

L’auteur aurait pu, avec cette pluie seule, prolongée pendant quarante jours, rendre raison du déluge, quand même on supposerait que l’eau eût couvert la terre à une hauteur encore plus grande que celle qui est fixée pai l’Écriture sainte. Mais, pour ne pas s’écarter du texte sacré, il ne donne pas pour cause unique du déluge cette pluie tirée de si loin; il prend, dit Buffon, de l’eau partout où il y en a, et il suppose que la comète, en approchant de la terre, aura exercé sur toute sa masse une attraction en vertu de laquelle les liquides contenus dans le grand abîme (car lui aussi admet un grand abîme d’eau au-dessous de nos 'continents) auront été agités par un mouvement de reflux si violent, que la croûte superficielle ne pouvant résister, elle se sera fendue en divers endroits, et les eaux de l’intérieur se seront répandues à sa surface : Et les sources de V abîme furent ouvertes , dit encore la Genèse.

Ainsi Whiston explique avec la même facilité la créa-

tion et le déluge, tels qu’ils sont racontés par Moïse. Il n’est pas plus embarrassé pour rendre compte de la figure de la terre, de la longue vie des premiers hommes, même de leurs passions désordonnées. Qui pourra donc l’arrêter? quelle difficulté sera pour lui insurmontable? L’arche de Noé, qui fut le salut du genre humain, est l’écueil contre lequel vient se briser son système. Gomment, en effet, expliquer, par des causes naturelles, sa conservation au milieu du bouleversement de toute la nature, quand les eaux de la queue de la comète d’un côté, et les torrents du grand abîme de l’autre, inondaient, renversaient, détruisaient tout, jusqu’aux plus grandes profondeurs de la terre? « On sent, dit Buffon, combien il est dur, pour un homme qui a expliqué de si grandes choses sans avoir recours au miracle ni à une puissance surnaturelle, d’être arrêté par une circonstance particulière. Aussi notre auteur aime mieux courir le risque de se noyer avec l’arche, que d’attribuer, comme il le devait, à la volonté du Tout-Puissant la conservation de ce précieux vaisseau. »

Pour expliquer comment il pouvait se faire que des couches remplies d'animaux marins, et qui, par conséquent, avaient été formées ou au moins remaniées au sein des eaux , se trouvassent maintenant à sec et souvent même à une grande hauteur au-dessus du niveau de la mer, Whiston avait admis avec Burnet un changement dans l’axe de rotation de la terre, changement en vertu duquel les mers auraient en partie abandonné leur ancien lit ; mais Newton ayant fait voir toute l’impossibilité de cette supposition, Whiston y renonça, el

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il eut recours à une diminution progressive des eaux 1.

Cette évaporation des eaux se produirait, suivant notre auteur, sous la double influence de la chaleur solaire et de la chaleur centrale du globe. Il admettait en effet que la terre, n’étant encore que comète, s’était prodigieusement échauffée en approchant très-près du soleil, et qu’elle conservait depuis ce temps une -grande partie de la haute température qu’elle avait acquise.

Pour n’être pas trop étonné d’une pareille opinion , il est important de ne pas perdre de vue jusqu’à quel point les comètes s’échauffent quelquefois. En 4 680, il en passa une si près du soleil, qu’elle dut, par ce voisinage, suivant les astronomes, acquérir une température deux mille fois plus élevée que celle d’un fer rouge 2, et qu’il lui faudra cinquante mille ans pour se refroidir. On peut donc bien supposer que le noyau de notre terre soit encore brûlant, surtout si l’on suppose que l’époque de son

1. Whiston admettait/ par des raisons tirées de l’Écriture sainte, que la rotation de la terre a commencé après la chute de l’homme. C’est sans doute cette hypothèse à laquelle les critiques de Newton l’ont conduit à renoncer. Quant au changement dans l’axe de rotation, l’impossibilité n’en est nullement démontrée ; un savant ingénieur a même cherché de nos jours à en faire la base d’un sj^stème de géologie. (Voyez Boncheporn, Etudes sur l’histoire de la terre.)

2. Ces chiffres donnés par Buffon dans la Théorie de la terre ne reposent sur aucune donnée sérieuse, et ne doivent pas même être admis à titre d’approximation grossière M. Pouillet, qui a le premier mesuré avec précision la quantité de chaleur qui nous est envoyée par le soleil, évalue à 1,800 degrés environ la température de l’astre lumineux. Si l’on pouvait connaître le pouvoir émissif de la surface solaire, il y aurait peut-être lieu de modifier ce résultat, mais en restant toujours bien loin des chiffres admis par Buffon, qui supposeraient une température d’au moins 30,000 degrés.

échauffement ne remonte pas à plus de six mille ans.

Quoi qu’il en soit, une des observations les plus curieuses de ces dernières années est celle qui montre que la température s’élève d’une manière graduelle et constante à mesure qu’on s’enfonce davantage vers le centre de la terre, et qui conduit à la supposition d’une chaleur interne qui ne peut manquer d’être très-considérable. Mais je ne veux pas anticiper sur ce que j’aurai à dire à cet égard.

On peut sans inconvénient passer sous silence les autres systèmes qui, avant Buffon, ont été inventés sur la formation des planètes, le déluge, le sort futur de la terre, etc. Cependant Leibnitz ayant donné son avis sur ce sujet, je ne peux m’empêcher de dire ce qu’il en a pensé.

Suivant lui, les planètes sont autant de petits soleils qui, après avoir brûlé longtemps, ont fini par s’éteindre, faute de matières combustibles, et sont ainsi devenus des corps opaques. Aussi le feu a-t-il, par la fonte des matières, produit, selon lui, une couche vitrifiée, et tous des corps qui se trouvent à la surface des planètes sont ou du verre réduit en très-petites parties comme le sable, ou du verre mêlé aux sels fixes et à l’eau. Dès que la surface de la terre fut refroidie, une très-grande quantité de l’eau qui avait été réduite en vapeur retomba, et forma les mers et la totalité de la masse des eaux, telle que nous la voyons aujourd’hui.

Vers le milieu du xvme siècle, un écrivain [Maillet), qui jugea à propos de se déguiser sous ie masque d’un philosophe indien, exposa ses idées sur la formation de notre globe, ce qu’il a été et ce qu’il doit devenir. Son

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ouvrage obtint un grand succès, et il le méritait à quelques égards. Il est, en effet, écrit avec esprit, et rempli d’observations très-justes, particulièrement au sujet des débris marins. Quant aux conséquences qu’il en tire, elles ne sont pas admissibles, il est vrai, dans l’état actuel delà science; mais elles sont en partie ce quelles pouvaient être à l’époque où l’auteur écrivait. Voyant des traces du séjour de la mer jusque sur les plus hautes montagnes, et se croyant même autorisé à regarder tous les continents, sans exception, comme formés dans l’intérieur des eaux; s’appuyant d’ailleurs sur des observations qui lui paraissaient prouver, d’une manière irrécusable, que toutes les mers diminuent encore progressivement et abandonnent leurs rivages, il ne pouvait guère supposer autre chose, si ce n’est que notre globe ayant d’abord été entièrement recouvert d’eau, cette mer immense avait peu à peu formé dans son sein les montagnes, dont le sommet commença à se trouver à découvert par la retraite des eaux ; que cette retraite continuant toujours, la surface entière de nos continents s’était enfin trouvée à sec; qu'elle augmente encore tous les jours, et que de nouvelles îles sortiront bientôt du sein des flots, tandis que Jes anciennes ne tarderont pas à se réunir aux continents par la retraite des portions de mer qui les en séparent. Ces conséquences, auxquelles quelques géologues paraissent vouloir revenir, sont au moins très-hasardées, et ne reposent que sur des faits ou mal observés, ou entièrement faux ; car l’étude plus éclairée des débris fossiles a prouvé, comme nous le verrons bientôt, que si la mer a réellement recouvert

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tous les continents, elle n’a très-probablement jamais pu les inonder qu’en laissant à sec une partie de son ancien fond ; en un mot, qu’elle a souvent, et quelquefois d’une manière subite, changé de lit, mais que, suivant toute apparence, elle n’a jamais couvert à la fois la surface entière de la terre.

Une chose assez curieuse, c’est que ces idées de retraite progressive de la mer, et même de révolutions produites par un changement de lit de l’Océan, se trouvent dans plusieurs auteurs anciens. Hérodote était persuadé que la mer avait autrefois couvert toute la basse Égypte jusqu’à Memphis; il avait la même opinion de plusieurs autres pays, tels que les campagnes d’Ilion, de Theutrane et d’Éphèse , et les plaines qu’arrose le Ménandre 1.

Sénèque, qui, dans des vers devenus célèbres, paraîtrait au premier aspect avoir prédit la découverte de l’Amérique, n’a probablement voulu dire autre chose, si ce n’est que quelque jour la mer, se retirant des lieux qu’elle couvre aujourd’hui, découvrira de nouvelles terres, en sorte que Thulé ne sera plus regardée comme l’extrémité du monde2.

1. « Si quidem quod inter prædictos montes supra Memphim urbem positos medium est, videtur mihi sinus maris aliquando fuisse quemadmodum ea quæ sunt circa Ilium, et Theutraniam, et Ephesum, et Meandri planitiem. » (Herod. lib. 2.)

2. Venient annis sæcula seris Quibus Oceanus , vincula rerum Laxet , et ingens pateat tellus ,

Thetysque novos detegat orbes ,

Nec sit terris ultima Thule.

Senec. Med., act. ii.

Cette interprétation du passage de Sénèque ne peut se soutenir

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Pline fait une longue et exacte énumération des terres que la mer a abandonnées, de celles qu’elle a couvertes, des îles qui ont paru nouvellement, et de celles qui ont été jointes aux continents *.

« Nous savons, dit aussi Apulée, que des continehts ont été changés en îles, et que, par la retraite de la mer, des îles ont été jointes aux continents 2. »

Parmi les auteurs anciens qui ont mentionné des changements de cette nature, les uns n’ont rattaché les faits à aucune idée systématique , les autres ont cru,' comme de Maillet, à une diminution progressive de la masse des eaux. Mais il en est aussi quelques-uns qui ont aperçu la véritable cause et reconnu que là plupart des faits observés s’expliquaient naturellement par l’exhaussement ou la dépression du sol survenant, tantôt d’une manière brusque, et tantôt par un mouvement lent et gradué ; c’est ce qu’a mis en évidence un célèbre géologue anglais, M. Lyell, et je crois ne pouvoir mieux faire que de vous traduire le passage où il traite de cette question 3. Quant à ce que dit le prétendu Telliamed sur la des-

quand on a lu le morceau entier, qui se compose de quatre-vingts vers et qui a tout entier rapport aux progrès de la navigation, art au moyen duquel l’homme réunit des mondes que la nature avait séparés. Il s’agit ici réellement de pays que l’on découvrirait un jour en franchissant les mers, et non point de nouvelles terres qui sortiraient du sein des eaux.]

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