‹ Lettres sur les roches du jura et leur distribution géographique dans les deux hémispheresChapitre 2 sur 41 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Pourquoi j'ai écrit et publié ces Lettres? — Leur but. et leurs défauts, — M. (fArchiac, écrit-il une Histoire des Progrès de la Géologie, ou une Description géologique du Globe? — Ses attaques contre la géologie allemande, — Les joies du Silliman's Journal. — Dana, Meek et Newberry appellent Crétacé inférieur des roches miocènes. — Un cauchemar de Sir Roderick^ L Murchison; dyas et permien.

Plusieurs de ces lettres ont été écrites sans aucune intention de les publier; c'est ce qui explique, en partie du moins, le sans gêne et l'abandon qui y régnent. Le style épistolaire est rarement employé, en géologie, pour des tra* vaux de longue haleine; des formes sévères et froides conviennent mieux à la science, que ces allures un peu décolletées et sans façon que prennent volontiers de simples conversations jetées sans ordre sur le papier. Cependant, si ce genre a ses inconvénients , il n'est pas sans présenter aussi des avantages; car il permet de dire bien des petites choses, qui seraient déplacées dans un livre visant au sérieux; puis des lettres, autant en emporte le vent. D'ailleurs, une fois n'est pas coutume; et il est bon de retourner et de présenter la géologie sous toutes ses faces; si l'auteur n'y trouve pas son profit, du moins la science n'aura pas à s'en plaindre. N'est-ce pas un reproche qu'on fait souvent à la science ,

que de revêtir une armure d'expressions techniques, de phrases à perte de vue, de descriptions à faire pâHr même des poètes. Il y a de ces ouvrages de géologie et de paléontologie, si volumineux et si massifs, qu'on pense ne pouvoir les remuer qu'au moyen de machines, et qu'il faut un meuble, fait exprès, pour les renfermer et s'en servir. Du moins, ces lettres échappent à cette critique, et si elles ont le défaut contraire, c'est-à-dire d'être trop légères; eh bien! l'oubli ne les atteindra que mieux et plus vîte.

Je dis assez, et peut-être même trop franchement, mon opinion sur des théories, généralement admises, ainsi que sur plusieurs de mes contemporains. J'avoue que j'aurais bien fait de présenter ces opinions avec plus de ménagements, et en me servant d'expressions mieux choisies et moins blessantes; car enfin, en sachant s'y prendre, on peut toujours dire ce que l'on veut. Or, c'est précisément là la difficulté avec moi; je ne sais pas comment m'y prendre et comment tourner à force d'adresse une question un peu délicate; je préfère aller droit au but, en prenant le taureau par les cornes , au risque d'être lancé dans l'espace. Plusieurs de mes amis et des maîtres de la science , après avoir lu la première partie de ces Lettres , ont eu l'extrême obligeance de m'écrire, pour me faire remarquer que î'éreintais trop Messieurs tels et tels , qui se trouvent effectivement un peu gaillardement traités. C'est une grande marque d'intérêt et à laquelle j'attache un très haut prix; car j'étais loin de supposer, en lançant parmi les géologues ce premier essai, qu'on lui ferait les honneurs de le recevoir comme un travail sérieux. J'avais pensé, qu'une espèce de causerie, avec un ami, sur certaines questions théoriques et sur^divers principes de géologie pratique, pourrait peut-être éveiller l'attention et conduire

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des observateurs, mieux placés et plus capables, h traiter à fond ce que je ne faisais que soulever et effleurer légèrement. Aussi, malgré cet encouragement et ces marques d'amitiés, je persiste à regarder ces Lettres comme des conversations sans portées, un véritable ballon d'essai , lâché dans l'atmosphère jurassique.

La géologie est une science, née d'hier, encore dans les langes , et qui s'appuie un peu sur tout ce qui l'environne, sans s'inquiéter de la valeur et de la solidité de ses points d'appuis. Pour une science jeune , il faut la hardiesse et les témérités. de la jeunesse. Aussi, toutes les découvertes un peu saillantes ont été faites par des hommes qui n'avaient pas atteint la cinquantaine. William Smith n'avait pas 30 ans, lorsqu'il a découvert que les strates étaient caractérisées par les fossiles; Cuvier avait à peine 35 ans, lorsqu'il a fondé la paléontologie; Agassiz a commencé la [Publication de ses poissons fossiles à 25 ans; Edward Forbes est mort à 44 ans; Elie de Beaumont a découvert sa théorie des classifications des chaînes de montagnes avant l'âge de 35 ans; Thurmann a fondé l'orographie du Jura, qu'il n'avait pas 30 ans; Lyell a publié la première édition de ses Principes de Géologie, lorsqu'il était encore un jeune homme; etc. etc. Un géologue anglais des plus distingués, Charles Darwin, a l'habitude de dire que « passé 50 ans , un géologue n'est plus bon qu'à entraver les progrès de la science ». Cet axiome est on ne peut plus vrai; et les rares exceptions de Léopold de Buch et autres, ne font que confirmer la règle.

En lisant ces Lettres on s'apercevra facilement qu'elles n'ont pas été écrites, pour obtenir, des grands prix d'académies , des médailles d'encouragements de sociétés savantes, ou des diplômes de membres d'Institut et de sociétés offi-

cielles. Elles ne sont pas davantage à l'adresse des coteries officielles ou officieuses, qui s'attribuent modestement l'honneur de diriger la géologie , et de lui faire accepter les idées et les observations de ceux qu'elles patronnent. Je n'attends que dans des proportions très restreintes les adhésions, ou même seulement les sympathies des géologues ayant atteint un certain âge , ou qui sont à la tête de la science dans les positions de Directeurs de Corps officiels, de Conservateurs de Musées, etc. C'est aux jeunes observateurs que je les soumets, à ceux surtout qui, habitant loin des grands centres de populations , n'ont pas encore été saturés de théories miraculeuses, et ont été préservés de l'influence pernicieuse des pédants qui n'ont appris la géologie que sur les bancs des cours publiques ou dans les poussières des galeries et des grandes bibliothèques. Personne ne connaît bien la géologie d'un pays, quelque petit soit-il, s'il ne l'a pas habité longtemps; il faut dormir, rêver, souffrir même des intempéries des saisons , . sur les roches que l'on veut étudier. Je ne saurais trop le répéter à tous mes confrères habitant des petites villes, des bourgs, des villages, des fermes, des cottages, et des villa; de tels lieux de résidences sont mille fois préférables aux grandes villes; chaque promenade vous met en présence des faits, chaque regard jeté dehors des croisées s'arrête sur une forme orographique, chaque jour ajoute à vos connaissances, ne fut-ce, qu'un grain de sable. Y a-t-il une seule collection publique ou privée de Londres et de Paris, qui vous apprenne autant que les falaises du Yorkshire? de Portlasd? de la Normandie? du Cap-Breton?, que les carrières de Meudon? d'Auvert? de Vassy? de Gray? de Salins? de Soultz-les-Bains ? de la Schambelen? de Sohlenhofen ? de Boll ? de Neuchâtel ? de Hallstadt ? do

Golhland ? , que les pics et les passages des Alpes ? des Pyrénées?, que les puits de TAuvergnc? que les inondations du Nil? que les cataractes du Niagara? que les récifs de coraux de la Floride? que? que? que? Non! non! et non! Sans doute les collections sont très précieuses et servent, à défaut de ne pouvoir visiter les contrées d ou elles proviennent; mais elles ne sont que d'une tUilité relative et elles ne peuvent même être employées, avec profit,* que par des observateurs profonds et habiles. Des collections n'ont jamais formé un seul bon géologue; car la structure de la terre varie à rinfini, et il n'y a que sur le terrain qu'on puisse l'étudier et en surprendre les secrets. Pour être bon géologue, avait coutume de dire Léopold de Buch , il faut trois choses : 1° bien voir avec ses yeux\ 2° encore bien voir avec ses yetix] et enfin 3° encore bien voir avec ses yeux.

Que chaque observateur le sache bien; les livres sont utiles, mais ils ne servent toutefois, qu'après qu'on a étudié à fond la nature. En stratigraphie, il n'y a encore, à l'heure qu'il est, qu'un seul principe de vrai, de bon, et d'utile; c'est de voir avec la plus grande minutie et la plus grande exactitude, tout ce qui se trouve dans chaque couche de roches; ne rien laisser passer, même ce qui, à première vue, peut paraître sans utilité immédiate. Celui qui a ainsi étudié les environs de son clocher, fut-ce Scarborough, Dudley, Bayeux, Maëstrich, Porrentruy, Tiibingen, Prague ou St. Louis, connaît plus de véritable géologie qiie ces géologues à pas de géants, qui couraillent chaque année pendant deux ou trois mois aux quatres coins cardinaux de l'horizon , à la recherche d'observations, plus on moins originales, et qu'ils servent en suite, pendant l'hiver aux sociétés géologiques, comme des vues à hautes portées, sur des questions, qu'ils se per-

mettent de trancher, d'autant plus facilement , disent-ils, qu'ils arrivent de Soultz-les-bains , de Malmédy, de Moscou ou d'Oeningen; et on peut ajouter, et de ce qu'ils ne connaissent que très superficiellement les faits. Car il n'y a personne de positifs dans leurs conclusions, comme ces blocs erratiques de la science; ils roulent de tous côtés en ramassant un peu de boues partout oii ils passent, sont barbouillés de géologie cosmopolite, comme la couleur de leurs crottes présente toutes les variations de l'arc-en-ciel géologique, depuis le blanc laiteux de la craie, jusqu'au jaune serin des sables de Montpellier; mais comme pierre qui roule, ils ne ramassent pas mousses. Ce nest pas que des travaux d'ensemble, des vues générales, n'aient un grand but d'utilité, cela est incontestable ; et les géologues qui les accomplissent rendent de grands services; mais il n'y a aucun de ces travaux, quelque bon fut-il, qui vaille une description détaillée et consciencieuse d'une localité circonscrite. Les monographies de cantons, de départements, de provinces, ne vieillissent pas ; tandis que les conclusions des mémoires généraux , sont fausses, même dès leurs apparitions; et cela en supposant que leurs auteurs n'aient rien laissé échapper de ce qui a été publié; car les découvertes géologiques sont de tous les jours, et il est aussi impossible de toutes les saisir, qu'il est impossible h l'homme de mettre en bouteille toutes les vapeurs qui s'échappent du Vésuve.

On m'accordera peut-être une certaine expérience pour parler ainsi; car j'ai été un géologue cantonale, de clocher et de pays perdus; j'ai été bloc erratique, et il ne me serait pas difficile de trouver encore après mes bottes des traces des boues allemandes, suisses, italiennes, françaises, anglaises, canadiennes, missouriennes , texiennes, mexicaines et califor-

niennes ; fai pâli et je me suis fossilisé dans les laboratoires , collections et bibliothèque du Jardin des Plantes de Paris; et enfin, j'ai vu de près, les ficelles de quelques-uns des grands maîtres qui tiennent le haut bout de la science.

Ecrites a bâtons rompus et à des intervalles de plusieurs années, ces Lettres sont loin de présenter un travail fini, ou même un peu complet; ce ne sont que des ébauches. Les incorrections s*y rencontrent a chaque page; le style en est saccadé, accidenté, disons le mot, pitoyable; et comme me l'a écrit une des personnes qui y sont des plus vivement attaquées <f }e suis plutôt fait pour la vie d'un trappeur^géologue , que pour celle d'un Àristarque ». Cependant le franc-parler d'un trappeur, une fois par hasard, ne sera peut-être pas de trop en géologie; d'ailleurs j'ai essayé de rester toujours dans le style parlementaire. Pour ajouter encore aux imperfections du style, j'ai de plus à endosser les fautes typographiques nombreuses, que l'éloignement et l'impression dans une ville allemande, ont accumulés d'une manière vraiment effrayante. J'espère que ceux qui ont eu à batailler avec de pareils difficultés, seront indulgents. Je suis d'ailleurs soumis d'avance à accepter, comme parfaitement fondées, toutes les critiques qu'on voudra bien faire à la partie littéraire et à l'exécution matérielle de ce petit volume. Mais d'un autre côté, je suis prêt à rompre une lance avec quiconque attaquera le peu d'observations et d'idées nouvelles qui s'y trouvent. La forme , à mon avis, est peu; je ne tiens qu'au fond. Si dans ce fond, fut-il même un bas-fond, il y a quelques choses, quelques riens enfin, qui puissent contribuer à faire faire un pas à la géologie, pourvu toutefois que ce ne soit, ni pour le marquer, ni un faux pas, ni un pas en arrière, ni à droite, ni à gauche, mais bien un pas en avant, fut-il microscopique;

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eh bien! j'aurai atteint le but que je me suis proposé. Encourager les travailleurs isolés, leur dire hautement, que personne , quel que soit sa réputation , ou son mérite , ne connaît, aussi bien que lui , la géologie des environs de son clocher ; qu'un nom anglais, plus ou moins sonore, attaché aux roches qu'il a si bien étudiées n'en relève, ni la valeur, ni la portée; que c'est d'eux d'où sont sorti' et d'où sortent toutes lés découvertes vraiment utiles et grandes de la science; et qu'enfin, que là où il y a des roches, là est le sanctuaire de la géologie.

Ce n'est pas qu'il faille rejeter le concours, de qui que ce soit, dans les sciences d'observations; et il y a peu de mémoires géologiques, quelques superficiels soient-ils, qui ne renferment au moins un fait nouveau, une observation intéressante, ou un corollaire utile. Tout en m'élevant avec forces, contre les productions de plusieurs géologues, je reconnais volontiers et avec infiniment de plaisirs qu'ils ont tous bien mérité de la science; et si je les ai critiqués si vivement et si brutalement même, c'est que certaines positions obligent. Un Directeur du Geological Survey de l'Angleterre, par exemple, doit plus faire et mieux qu'un simple amateur; d'abord, il reçoit une solde de chaque contribuable et, comme salarié de l'Etat, sa vie scientifique est publique; il exerce un commandement sur un certain nombre d'observateurs; sa parole et ses écrits ont un retentissement attaché à sa position; et s'il promulgue et soutient des théories, il ajoute à sa valeur personnelle le poids de son influence d'employé du gouvernement. Tout cela sont autant de raisons pour se montrer sévère envers les productions des géologues officielles; et cependant ce sont eux généralement qui jouissent le plus des privilèges de tolérance et d'indulgence.

Gomme tous les Pouvoirs, la vérité arrive rarement à leurs oreilles, et la moindre opposition les irritent. Il est bien difficile lorsqu'on possède des moyens d'influences, de résister aux désirs de les employer, pour flatter son amour-propre, ses illusions; et puis Ton pense réellement servir la science, tandis qu'en grattant un peu fort, ou verrait par-dessous, qu'on ne sert que sa vanité.

Ces critiques s'attaquent plus aux positions officielles, qu'aux personnes qui les remplissent; et si je me fais une règle de peser sévèrement tout ce qui sort des régions salariées par l'Etat , je suis au contraire toujours disposé à élever plutôt au-delà de sa valeur réelle tout ce qui provient des eflbrts isolés de ceux qui prélèvent sur d'autres travaux, sur d'autres occupations , le temps nécessaire pour observer. Les uns ne sont évidemment poussés que par l'amour de la science; tandis que les autres ... les autres . . . vous comprenez? chacun finira la phrase à sa guise.

De tous les ouvrages critiqués dans ces lettres , celui qui l'est le plus, est \ Histoire des Progrès de la Géologie, par le vicomte d'Archiac. J'ai exposé les motifs de ces critiques, et tout en regrettant d'avoir été obligé de me séparer d'une manière si accentuée d'un géologue que j'aime, et comme savant et comme homme, il m'a semblé que j'étais mieux placé que tout autre pour attirer l'attention des géologues français sur les idées, peu exactes, les exagérations et, le dirai-je enfin, les injustices, qui s'y rencontrent malheureusement trop souvent , et qui ôtent à cet ouvrage une partie de l'autorité, que son titre et son mode de publication sous les auspices de la Société Géologique de France et du Ministre de l'Instruction publique , lui donne. Commencé d'abord , comme devant exposer et résumer les découvertes géologi-

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