LETTRE XXIX
A LA MÊME
Lausanne , ce 5 septembre.
Admirable situation de Lausanne. — Hôtel de Ville moderne. — Réflexions sur l’origine de la république vaudoise. — Constitution actuelle de ce canton. — Excellent esprit de ses habitans. — Fête pastorale de VWévey , et réflexions à ce sujet.
Sr j’avois à marquer les rangs entre les différentes villes de la Suisse que jai visitées jusqu'ici, c’est à Lausanne que je donnerois la préférence. Berne a quelque chose de triste dans son imposante gravité. Lucerne, avec plus d’agrémens, conserve trop de traces d’une dévotion gothique. N. euchätel montre, dans une perspective trop éloignée, ce tableau des Alpes, le plus sublime qui soit sous le ciel.
Lausanne seule me semble réunir tous les ayantages d’une admirable nature et d’une culture perfectionnée. Le lac, au-dessus duquel elle est bâtie en amphithéître, offre du côté de F’évey, les plus rians coteaux et de riches vignobles. Au midi, des monts habillés de forêts et les blancs rochers de Meillerie, eux enchanteurs qui ont recu une vie nouvelle de l’éloquence et de amour, fixent les regards attendris; et imagination, déjà exaltée par tant de scènes ravissantes et de délicieux souvenirs, s’élève encore au-dessus de ces monts romantiques, jusqu'aux Alpes qui les couronnent, et qui, découpés en créneaux et chargés de neiges par intervalles, semblent placés là, pour détourner sur leurs cimes orgueilleuses l'atteinte des frimas et des orages. *
Les planes , qui des bords du lac s'étendent à l’ouestde Lausanne , jusqu’au pied du Jura et aux frontières de la France , et qui forment la partie la plus considérable du canton de Z’aud, sont assurément au nombre des pays les mieux cultivés, les plus riches et les plus attrayans de l'Europe ; et je n'ai vu jusqu'ici que la campagne de Berne, qui püût entrer en parallèle avec celle-ci. La vue qu’on découvre du haut des promenades du Monbenon et du Signal, sur ce vaste et fertile vallon ; sur le lac qui se prolonge, dans un espace de dix à
douze lieues, jusqu’à Genève ; sur les monts sauvages de la côte opposée de la Savoie, et entre les échancrures desquels on aperçoit quelquefois, par un temps serein , une partie des glaces du Mont- Blanc, cette vue est d’une richesse et d’un effet incomparables. Mais pour en jouir encore mieux peut-être, 1l faut aller jusqu’à Horces, à deux pettes lieues de Zausanne. Le géant des Alpes, entouré de ses principaux satellites, apparoît tout à coup entre des monts, qu’on diroit qu’une crainte respectueuse écarte à son aspect; et cette immense pyramide de glaces, dont à une pareille distance , la base même pose sur les nues, et dont le front se mire avec orgueil dans les eaux du lac, ce colosse, devant qui tout s’abaisse et s’humilie, semble appartenir à deux mondes et porter au ciel les hommages de la terre. Nulle part encore, ces derniers réflets du soleil couchant, ce long voile de pourpre étendu sur les neiges éternelles,ne m’avoient paru d’un effet aussi imposant. Je suivis, avec une émotion toute nouvelle, sur les différens degrés du #ont-Blanc, le cours de ces accidens si variés de lumière que j'ai plus d’une fois essayé de te retracer; et quand, au milieu de l'obscurité déjà répandue sur la nature, je vis ce géant, encore resplendissant de blancheur, éclairer au loin la contrée, et lutter en quelque sorte avec les ténébres,
LAUSANNE. 1 469 je fus saisi d’une adnuration que je i'aVOIS Jamais éprouvée. 41 ts
Lausanne posséde quelques édifices du RO YEAR âge qui n’offrent rien de remarquable, si ce n’est le soin qu'ont pris les magistrats de les approprier à leur usage actuel : en cela bien différens de certains républicains qui commencoient par tout abattre, sauf à ne rien reconstruire ensuite. C’est ainsi que l’ancien château qu’occupèrent successivement les évêques de Lausanne et les balhfs bernois, est devenu de nos jours le siége du gouvernement du canton du Z’&w. La décoration intérieure de ce palais de la république m'a paru simple et noble; et. ce qui en fait le principal ornement, c’est la vué magnifique dont on jouit, de la salle où s’assemble le Grand Conseil, sur une partie considé: rable du Pays de Vaud :1 est:si doux aux kommes sur qui repose la destinée de tout un peuple, d’avoir a chaque instant sous les yeux le tableau du bonheur public, et de contempler ainsi tout à l fois leur récompense et leur one lol
Je dois dire, en eflet , que je n’ai vu partout, dans le pays de Vaud, que des signes non équvoqués d’une prospérité toujours croissante; et J’ajoute.que j'en ai été d'autant plus frappé, que j'avois apporté à Lausanne des préventions défavorables. On m'avoit, presque partout en Suisse, représenté
les Vaudois comme des partisans exclusifs des institutions populaires ; et, s’il faut le dire, comme des agens de discorde entre les vieux membres de la confédération. La mamière, peut-être blämable à quelques égards, dont les Vaudois ressaisirent, en 1798,une indépendance long-temps opprimée par le sénat de Berne, avoit pu autoriser dans le principe cette opinion rigoureuse; et peut-être qu’en effet il y auroit eu pour les Vaudois plus de dignité, à défendre, sous l’étendard de leurs anciens maîtres, l'intégrité du territoire helvétique, sauf à réclamer, pour prix de ce service, une honorable et légitime indépendance, qu’à recevoir, en qualité de transfuges de la confédération suisse , la hberté, de la main de ceux-là même qui venoient pour la détruire. Mais le temps, cet éternel novateur des choses humaines, a dû emporter dans son cours et les vieux ressentimens et les nouvelles jalousies; et ce n’est plus d’après l’origine de cette liberté, mais d’après l’usage qu’ils en font, que lon doit juger les Vaudois d’à-présent. Ne pourroit-on pas d’ailleurs, dans l’histoire même des cantons primitifs, trouver des exemples favorables à la cause des Vaudois ; et l’affranchissement des quatre Waldstettes, n’étoit-il pas, au quatorzième siècle , aussi contraire aux idées féodales et aux droits de la maison d'Autriche, que l'indépendance du canton
de 7J’aud a pu l'être de nos jours aux prétentions et aux droits des sénateurs de Berne?
L'esprit qui a dicté et qui dirige la constitution actuelle du canton de Vaud, rédigée en 1614, a évidemment une tendance aristocratique, laquelle, contenue dans de sages bornes, ne peut qu’affermir et légitimer tout à la fois la liberté récente de cette république. Deux partiscontraires forment ci l'opposition; Pun, qui aspire à une constitution absolument démocratique, apprécie mal, à ce qu'il me semble, la situation d’un pays trop riche et trop éclairé, pour que ses conseils soient livrés à l’effervescence des passions populaires; l’autre, composé de l’ancienne noblesse, regrette le régime des Bernois, moins favorable peut-être à ses propres prérogatives, que contraire à l'égalité absolne des c1toyens. Entre ces deux partis extrêmes, et trop foibles heureusement, même en se réunissant, pour balancer la salutaire influence du gouvernement, les députés et les magistrats du peuple vandois suivent avec fermeté la ligne qui leur est tracée par la constitution. Les avantages d’une admimistration éclaïrée et active pénètrent dans toutes les classes de la nation, et y fortifient le patriotisme, en raison du bien-être qu’ils y portent. Il est surprenant COmMbien, en si peu d'années et avec des ressources si médiocres, ce gouvernement a fondé de grands éta-
blissemens d'utilité publique ; des écoles élémentaires auprès de chaque commune ; des hôpitaux pour les malades et les aliénés; des maisons de force et de détention, au lieu qu'auparavant les malades et les malfaiteurs étoient transportés à Berne , pour y être, les uns soignés, et les autres punis, au gré d’une administration étrangère; des ponts et des routes superbes, et qui le disputent déjà aux plus beaux ouvrages en ce genre de la république bernoise;et plus que tout cela, des institutions agricoles qui pérfectionnent de jour en jour la culture et développent lPindustrie particulière au canton. Dans ce nombre, je citerai surtout l’établissement des laiteries communes, qui, par la quantité d’excellens fromages qui en sortent annuellement, forment aujourd’hui Pune des principales branches de la ri-
chesse de ce pays et menacent le canton de Fri
bourg. d'une coricurrence dangereuse.
5 9 Sans doute. il seroit injuste de ne pas reconnot- ) FASLE CC ATP tre que les basés de cette prospérité ont été posées plus anciennement par le gouvernement bernois;
et pent-êtr e la mémoire des Vaudois $ ’est-elle rt,
trée jusqu'ici plus fidèle aux injures, qu'aux bienfaits de ces sévères tuteurs. Mais il est certain que, sous des mains dégagées de touté entrave, la culture de çe pays a fait des progrès rapides. La vie
du/corps social se manifeste ici par des mouvemens
Es FREE
de
LAUSANNE. 475 réguliers , par une activité soutenue , également éloignée du relâchement et de la turbulence ; et les mots sacrés de liberté et de patrie, qui pourroient passer ailleurs pour une ironie cruelle, ou pour un éloge fastueux , ne sont pas seulement empreints 11 sur la monnoie et sur le sceau de: l'Etat | mais gravés dans le cœur et exprimés dans toutes les actions des citoyens.
L'autorité souveraine du canton de F’audréside dansun Grand Conseil, composé de cent quatrevingt membres, nommés pour douze ans, renouvelés par tiers et toujours rééligibles. Si ce renouvellement est contraire à autorité permanente d’un corps aristocratique; d’un autre côté, on ne peut qu'applaudir aux précautions prises parle législateur, pour garantir la stabilité de l'Etat contre les fréquens assauts des élections populaires. Le peuple ne nomme directement à ce conseil que soixante députés, encore assujétis à certaines conditions d’âge,de domicile et de propriété. Soixantetrois autres membres sont nommés, au scrutin secret et à la majorité absolue ; par le grand conseil lui-même, entre les candidats désignés par les assemblées électorales, et possesseurs d’une fortune mobilaire quatre fois plus considérable que celle
des premiers : c’est ce qu of peut appeler lesecond
degré d’élection. Enfin une commission électorale,
composée des membres du conseil d'Etat, de ceux du tribunal d'appel et de quarante membres du Grand Conseil désignés par le sort, élit, avec les mêmes formalités, premièrement trente-six membres du conseil souverain, parmi tous les citoyens âgés de quarante ans et propriétaires de la même quantité d'immeubles précédemment indiquée ; et en second lieu, dix-huit autres membres, choisis pareillement entre tous les citoyens âgés de vingtcinq ans, et qui ne sont soumis à aucune condition de fortune. Voilà doncgwatre classes bien distinctes de citoyens, ou quatre degrés d'élection dans le conseil suprême de la république; et il est facile d’apprécier le soin avec lequel ont été balancés les élémens de la représentation nationale, dans ce petit Etat républicain, de mamière à ce que la partie aristocratique y conserve une prépondérance salutaire et une majorité certaine. |
Ce conseil s’assemble tous les ans, le premier lundi de mai, à Lausanne, et sa session est d’un mois, sauf les cas où elle pourroit être extraordinairement prolongée.Tousles objets concernant la législation et administration publiques ; établissement et la perception des impôts ; la nomination des. députés à la diète fédérale, et les instructions qu'ils y portent au nom du canton; linstitution des juges du tribunal suprême,et celle des membres
du conseil d'Etat, lesquels continuent à siéger dans lareprésentation nationale, sontexclusivement dans les attributions du Grand Conseil. Ses séances ne sont pas publiques; c’est sans doute afin que les lois
. Qui en émanent , ne soient pas décréditées d’avance dans l'esprit du peuple qui les recoit, par Paffligeant spectacle des dissentimens et des passions de ses législateurs.
Un Petit Conseil, ou Conseil d Etat, composé de douze membres pris dans le sein du Grand Conseil, est spécialement chargé de lapplication des lois et de tous les détails de l’économie publique. Il institue ou révoque les magistrats secondaires, les agens du Gouvernement, les chefs de là milice; et dispose de la force armée, pour la sûreté du canton et pour la répression des délits, sauf la responsabilité par-devant le Grand Conseil, laquelle n’est pas toujours ici un vain mot, mais une condition obligatoire imposée à tous les actes de sa gestion. Le Conseil d'Etat est divisé en quatre commissions; des finances, de l’intérieur, de la justice et police, du militaire et des travaux publics, dans chacune desquelles chaque membre passe alternativement trois années. Il résulte de cette distribution et de lassiduité qui leur. est commandée dans l’exercice de leurs fonctions journalières, que ces conseillers d'un petit Etat acquièrent nécessairement les lu-
mières dont ils ont besoin, en même temps que la considération dont ils jouissent. Il n’en est pas toutà-fait de même dans telle grande monarchie, où importance des hommes se règle trop souvent d’après le salaire de teurs emplois, et où lillustration des charges est quelquefois en raison de leur inutilité. | À la tête de ces conseils sont placés deux lan-
dammans, les seuls magistrats de la république dont le pouvoir soit limité à quatre années, et qui ne soient pas immédiatement rééligibles. Le législateur à craint sans doute qu’un plus long usage de Pautorité n’élevât les ambitions privées sur les débris de la hiberté publique; et peut-être cette crainte est-elle ici poussée trop loin. Les landammans ne jouissent guère que d’une honorable prérogative. Ils président les conseils; mais, dans intervalle ‘des séances journaliéres, leurs moindres actes ont besoin pour être valides, de approbation du con- ‘seil d'Etat. Leur crédit est entièrement borné à leur considération personnelle; ils ne tiennent de la loi que le droit dé faire respecter leur titre, et. d'exprimer dun rang plus élevé Popinion dun citoyen ; et même le peu que leur charge a de lucratifen diminue, srje.ne me trompe, le prix, dans la même proportion qu'il en avilit le caractère.
: On n’auroit qu’une: idée bien imparfaite du‘ pa-
LAUSANNE. | Gé
triotisme qui anime les conseils et le peuple du canton de J’aud, si je négligeois d'observer que l'organisation des communes y maintient, plus qu'aucune autre institution, la liberté et la prospérité publiques. La eo du pays, en soixante cercles, subdivisés eux-mêmes en communes , et l'établissement de corporations et de bourgeoises, sont les deux véritables sources où s’alimente ici l'esprit public, qui ne peut jamais être qu’un esprit de corps attaché à des intérêts et à des affections de localité. Il existe auprès de chacune de ces petites agorégations politiques , un conseil communal et un conseil général de commune qui en administrent les propriétés, arrêtent à leur naissance les contestations qui s’y élèvent, déhibèrent sur ladmission à la bourgeoisie, et sont quelquefois même investis par la loi d’attributions plus étendues. À l’exception du juge de paix, nommé et salarié par l'Etat, les membres de ces conseils, aussi bien que le syndic et les autres municipaux de chaque commune, sont élus par lassemblée générale des citoyens qui la composent. Ainsi, dans un Etat trés-borné, les moindres intérêts sont soustraits à l’action éloignée de Pautorité publique; et presque toute question se décide sur le lieu et au moment même où elle s’est élevée. Pms-je m’empécher de répéter encore, qu'il n’y a pas de régime
plus simple et moins dispendieux que celui-là, et qui soit en même temps plus favorable à la prospérité publique et à la liberté individuelle?
IL n’est pas Mubile d’obyerger qu'avec des institutions s1 sages et une administration si vigilante, les mœurs du peuple vaudois sont plus pures qu’on ne devroit l’attendre d’un siècle aussi éclairé que le nôtre. Il y règne, même dans les dernières classes de la population , un esprit religieux éminemment remarquable, et qui prouve qu'ici les personnes d’un rangélevénese croient pas dispensées, comme chez nous, de donner l’exemple des vertus dont elles imposent l'obligation. Un seul fait te prouvera jusqu’à quel point cette observation est fondée. Je me trouvois à Lausanne un dimanche, et tout habitué que je fusse à voir en ce pays les rues désertes , à l'heure du service divin, je ne pus m'empêcher d’exprimer à un ministre, avec lequel je dînai ce jour-là, mon étonnement de la profonde solitude que j’avois remarquée par toute la ville. « Vous serez plus surpris encore, me ré- « pondit-il, quand vous saurez que tout ce peuple « assemblé dans nos temples, ne se contente pas « d’y apporter hommage de sa présence; et que € près de six mille personnes ontrecu de mes mains «et de celles des autres pasteurs, le pain de la € communion.» La population actuelle de Lau-
LAUSANNE. 479 sanne est estimée de dix à onze mille âmes. Ainsi, près des deux tiers de cette population avoient satisfait le même jour à la principale obligation de leur croyance : quel exemple, et dans duel siècle !
J'ai quelque regret d'ajouter une ombre à ce tableau si satisfaisant. Il sembleroit que chez un pareil peuple, la police ne dût guère être faite que par les pasteurs, et que les prisons fussent toujours vides, là où les temples sont si bien remplis. J'ai appris néanmoins que deux cents gendarmes étoient employés à la police du canton, et que quatre-vingt personnes étoient alors gardées dans la prison publique, sans compter celles qui gémissent dans la maison de détention. Mais, pour expliquer ce fait si différent du précédent, il suffira peut-être d'observer que le Ava de J’aud, situé sur les frontières de la Suisse , dela Savoie et de la France, doit nécessairement être ouvert à beaucoup de vagabonds et de gens que la misère et les vices qu’elle entraîne, chassent de ces divers Etats. De plus, la situation délicieuse de Lausanne et de la plupart des petites villes bâties sur les bords du lac, y attire des foules d'étrangers, dont les exemples ne peuvent qu’exercer une influence fàcheuse sur le caractère des habitans. Ainsi Lausanne pourroit bien quelque jour payer de ses mœurs une hospitalité trop généreuse ; et je crains
qu’à la longue le commerce de tant d'étrangers qui viennent y admurer la nature , n°v détruise son plus bel ouvrage : la vertu et la modestie des citoyens.
S'il faut dire ma pensée toute entière, il me semble encore qu’un double péril menace en ce pays le repos et l'indépendance publique. Cest le progrès de Pesprit militaire et de Pesprit industriel , deux choses assez différentes au premier coup d’oœil, mais en effet assez analogues , parce que lune et l’autre résultent de abandon des goûts simples et des travaux paisibles de la vie agricole. Le canton de Faud est assurément un des Etats les plus belliqueux de la Suisse. Huit mille hommes de troupes réglées, et une réserve nationale forte de trente mille, offriroient,, en cas de besoin, à là confédération helvétique, une avant-garde imposante. Mais dans les temps paisibles , Pexistence d’un pareil état militaire n’est propre qu’à répandre et à fortifier de plus en plus dans toutes les classes des citoyens, un esprit bellkiqueux, tout-à-fait contraire à Paffermissement de Jeurs institutions. C'est de union et du patriotisme qu'il faut aux Vaudois, pour cimenter l'admission récente de leur pays au sein de la ligne helvétique; et 1ls montreroient bien plus de vrai courage, à s’allier franchement avec le sénât de Berne, pour
Je maintien de l'indépendance commune , qu’à menacer le repos de la confédération , par cette inquiétudemilitaire , par cette impatience d'essayer leurs glaives à peine remis dans le fourreau. Je sais que la conduite des Bernois, à une époque peu éloignée , a dû réveiller d'anciennes défisnces et autoriser de nouvelles inquiétudes. Mais 1l seroit digne des Vaudois, d’abjurer les premiers leurs justes ressentimens ; et assurés, comme ils doivent l'être, que leurs droits sont désormais à l'abri de toute atteinte, de renoncer enfin à cette attitude hostile, et de sacrifier noblement, sur l’autel de la patrie, tous les sujets de discorde.
Je ne terminerai pas cette lettre sans dire quelques mots de la fête pastorale célébrée à 7évey, le cinq du mois dernier. La marche que j’ai suivie dans mon voyage, ne m'a pas permis d’y assister. Mais le bruit qu’elle a fait dans toute la Suisse a souvent retenlià mes oreilles; à cette heure même, les échos de Clarens et de Meillerie résonnent encore des cris d’allégresse que cette fête a fait pousser à ses nombreux spectateurs; et enfin, je viens d’en lire une relation fort agréable par M. de Chavannes , homme d'esprit, savant naturaliste, magistrat zélé, et à tous égards, un des citoyens les plus recommandables du Pays de Faud. J'en pourrois donc parler presque aussi pertinemment qu'un témom ; Car il est rare que, dans ces réu-
nions nombreuses du peuple , qui forme luimême la partie la plus intéressante , à mon gré, du spectacle qu'il donne, un observateur puisse conserver assez de sang-froid, pour juger l’effet et apprécier l'esprit d’une fête populaire. Celle de Vévey en particulier a excité une ivresse dont les têtes les plus sages de ce pays n’ont pu se défendre; j'ai retrouvé, à l'intervalle de plus d’un mois, dans des souvenirs déjà effacés, la vivacité des émotions du moment, et j'ai vu bien des sos surpris de ce qu’au seul récit de leurs plaisirs, je n’éprouvois pas lillusion qui les charmoit encore. Toutefois je regrette peu d'avoir été privé d’un spectacle qui m'eût probablement moins diverti, que l’enthousiasme de ses admirateurs. Une parodie des fêtes grecques , transportée au pied des Alpes helvétiques; un Bacchus , un Silène, une Cérès, une Palès, des faunes,des satyres, tous personnages merveilleusement appropriés aux mœurs et aux idées suisses; un abbé des vignerons élevant sa crosse pastorale à côté du thyrse des bacchantes ; des bergers aflublés d’habits à paillettes, des és en tunique sans chaussés du cothurne ; etau
de soie, des p:
me
muleu de cette procession m ythologique, une noce de village avec les travestissemens obligés d’un
ball pédant, d’un seigneur à talons rouges el
d’une vieille baronne à vertugadins ; ce mélange
de divinités payennes el de personnages gothiques,
cette confusion d'idées et de symboles également surannés; enfin cette pompe théâtrale et cet oripeau d'opéra; au milieu de la simplicité villagéoise et de la grossiéreté helvétique , tout cela, s’il faut que je le dise, m’auroit sans doute paru souverainement ridicule.
Il faut pourtant être juste. Ces farces grotesques ont une origine respectable et un but encore plus utile. Elles furent instituées pourencourager la culture de la vigne, en distribuant publiquement des prix à ceux quis y distinguent; et la pompe même, quoique malentendue, que les magistrats déploient à cette occasion, produit ici le salutaire effet d’inspirer au peuple une grande estimé pour des travaux si niagnifiquement récompensés. Mais ny auroit-il donc pas moyen d’approprier le caractère de cette fête aux idées morales, aux habitudes, aux connoissances du peuple pour qui elle est instituée? Ne pourroit- on pas ; en la consacrant exclusivement aux mœurs de l’Helvétie, en füre une solennité toute patriotique; et les costumes et les usages si variés de la vieille et de la moderne Suisse, n’imprimeroient-ils pas à.éètte fête un intérêt plus national, et un caracière plus touchant ?
Législateurs de l’Helvétie, souffrez encore cet avis d’un étranger profondément pénétré du respect de vos lois et du zèlé de votre pays. Vous avez cru pourvoir à sa sûrelé, en travaillant à le
rendre semblable, par les institutions militaires, aux Etats qui lenvironnent ; et vous n’avez réussi qu'à afloiblir cette force morale, cette énergie native, fruit de l’âpreté de votre sol et des grands souvemrs de votre histoire. Pensez-vous, en effet, qu’au milieu de l'Europe énervée de civilsation, un peuple, pareil à tous les autres et plus foible que chacun d’eux, puisse maintenirson indépendance ? Et croyez-vous à l'empire durable des . baïonnettes, après avoir vu Le colosse, qui puisoit d’une main aux eaux du Tuge, et de Pantre à celles de la J'istule , renversé en quelques jours par la même force qui l’avoit élevé ? Que ne cherchiezvous plutôt à tracer autour de vos montagnes une barrière, que ne püût franchir la vanité de nos systèmes et l’égoïsme de nos mœurs? Que ne vous enfermiez-vyous dans vos Alpes, comme dans le cercle de cet ancien Romain ? Vous y auriez trouvé un peuple simple dans ses goûts, plein encore de la tradition de ses pères, capable de tout par sa foi, quand l’Europe entière périt, faute de croyance ; et si jamais sa pauvreté venoit à tenter un conquérant, sûr de ne pas manquer de bras indomtables et de retraites inaccessibles , qu’auroit-il à craindre de ses ennemis, et qu’auriez- vous à envier à VOS voisins ?
La fête de J’évey m'a fait naître une idée qui, si elle étoit bien exécutée, contribueroiït peut-être
LAUSANNE. 485 mieux que des écoles militaires, à rendre l’'Helvétie forte et puissante. Je voudrois que la diète fédérale s’occupât de former un système de jeux et de fêtes publiques ,appropriés, dans chacun des vingtdeux cantons, à la natnre du pays et an génie des habitans. Que de lieux consacrés par d’admirables actions serviroient dignement de théâtre à des réunions patriotiques , où des députés de tous les cantons viendroient resserrer, au milieu des jeux, les nœuds de leur antique alliance ; où, parmi les usages si variés et les costumes si pittoresques de chaque peuplade, le berger des Alpes disputeroit les prix proposés à Padresse, à l’agilité, à la force ; où les vienx drapeanx de la confédération déployés avec les nouvelles bannières, offriroient une image sensible de gloire et de sécurité communes ! Et quoi de plus pr opre; que de pareilles solennités attachées aux époques des événemens célébres de histoire helvétique, à rendre indissoluble Punion de toutes les tribus qui en ürent leur illustration ou leur exemple? |
Si les beaux esprits de Genève se moquent de mes 1dées, je ne n’en applaudirai pas moins, et je me moquerai d'eux à mon tour. Mais si les législateurs de la Suisse trouvoient ce plan de fêtes et de plaisirs indigne de la gravité de leur caractère, je leurrappellerois que hi Grèce républicaine, la Grèce
486 LETTRES SUR LA SUISSE, florissante, jeta dansses jeux publics les fondemiens de sa grandeur et de sa force; que les discordes c1- viles se taisoient au bruit des hymnes dela victoire; que les arts de la paix suivoient , d’une contrée à l’autre, le char des triomphateurs; et que le sévère législateur de Sparte fut l’instituteur des jeux olympiques.