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LETTRE XX VIIE

À LA MÊME

Meyringen, ce 4 septembre.

Aspect enchanteur du Bas-Hasli. — Origine scandinave de ses habitans. — Beauté des Jemmes ; leur costume ; leur caractère. — Scène de Cabaret & Meyringen. — Industrie de cette vallée.

J AI vu maintenant les plus belles vallées de la Suisse ,et je puis dire que celle de Meyringenréunit tous les avantages que j'ai trouvés disséminés ailleurs. Le nombre et la magnificence de ses cascades, entre lesquelles le Reichenbach occupe à juste titre le premier rang ; la richesse de ses pâturages alpestres; la hauteur et lescarpement des montagnes qui l'entourent, et l'aspect éloigné des cimes neïgeuses et des glaciers des Hautes-Alpes ;

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en un mot, tous les degrés de la végétation, tous les contrastes de la nature, toutes les formes de la matière, se rencontrent ici sur un théâtre assez borné pour que l'œil puisse saisir sans peine tous les détails, assez étetfdu pour qu'il puisse les envisager sans confusiou. Le sauvage et le champêtre, ‘le terrible et le gracieux, sont liés par des transi- tions toujours imprévues et toujours nouvelles. De charmans groupes d’arbres ombragent d’épouvantables masses de rochers. Au- dessus des monts, que la chute du Rerchenbach enveloppe au loin de flots d’écume, l'énormeglacier de Rosen- Lawi se découvre entre deux forêts de pins. Partout de riants hameaux, disséminés sur une verte pelouse , s’élèvent par une foule de degrés, du niveau de la plaine jusqu’à la région des neiges éternelles. De lhumble buisson au majestueux sapin , tout est noble et grand , tout est doué de la plus belle forme ; et la couleur des moindres objets, comme des plus imposans, est d’un éclat et d’une vivacité que je n’ai observés encore au même degré dans aucune région des Alpes. Cest enfin à Meyringen que la nature a placé l’école du paysage ; c’est là qu’elle à réumi tous les élémens du style héroïque de ce genre; et Partiste, pour être original et sublime, n’a besoin que d’y être constamment exact et vrai.

Il faut bien, ma chère amie, que tu te contentes de cet apercu général, et que ton imagination supplée pour les détails du tableau, à la disette demes expressions. J'ai épuisé jusqu'ici tous les termes de ma langue, à rendre les beæités pittoresques des vallées et des montagnes de lHelvétie ; et tandis que la nature y reproduit à chaque instant de nouveaux aspects, je me trouve réduit à une honteuse stérilité, en présence de ses plus ravissantes images. Que puis-je dire, par exemple, du Reichenbach et du Giessbach, ces deux cascades s1 célèbres, si différentes entre elles et de toutes les autres, que je n’aie déjà dit des divers phénomènes du même genre? Et quand les arbres, les rochers, les eaux, les montagnes prennent à chaque pas, sous la puissante main du Créateur, des formes et des dispositions toutes nouvelles, est-1l en mon pouvoir de donner de même, aux mots qui les désignent , des acceptions variées comme elles, et des différences caractéristiques ? Je dois donc m’abstenir de peindre, puisque je manque de conleurs; et je me hâte d’avouer mon impuissance : pour que tu ne reproches pas à la nature de se répéter, précisément quand elle varie et se renouvelle sans cesse.

Heureusement la population du Æfasli peut servir à me dédommager du silence forcé que je garde

MEYRINGEN. 459 sur son pays. La beauté de cette race est, depuis long-temps, célèbre entre celles de toutes les vallées des Alpes, et j'ai trouvé que sa réputation n’étoit pas trompeuse. D’anciennes traditions, consignées dans ses archives et dans des chansons po- pulaires, font venir les habitans du Æasli d’une colonie sortie de POst-Frise et de la Suède. Lorsque ; dans la guerre de trénte ans, Gustave- Adolphe réclama Palliance des Suisses , il se fonda principalement sur cette antique affinité des peuples de cette partie des Alpes helvétiques avec la nation suédoise ; et tout récemment , pendant le séjour en Suisse du dernier roi de Suède , Gustave IV, les habitans du ÆZasli s’étoient préparés à le recevoir à titre de compatriote, en lui présentant une copie de leur Zand- Urbar, cet ancien code manuscrit de leurs coutumes et de leurs traditions nationales.

À défaut de documens de cette espèce, la peuplade du Æasli pourroit produire la beauté et la dignité de ses formes, son amour pour Pindépendance, les particularités et l'accent de son langage, comme des signes non équivoques de son origine scandinave. Mais, sans s’égarer dans ces ténébres des temps anciens, la population actæelle de cette vallée mérite bien Pattention et l'intérêt d’un observateur. Les hommes y sont généralement de la

plus haute stature , et sveltes, quoique très-robustes, Leur adresse et leur agihité obtiennent souvent la palme dans les joûtes pastorales qui se célébrent en plusieurs endroits des Alpes. Mais les femmes surtout étalent des formes, une physionomie , un maintien qui mériteroient d'exercer les pinceaux de nos plus habiles artistes. Leur teint est d’une blancheur éblouissante et d’un coloris admirable. Elles mettent aussi à le conserver, ‘plus de précautions qu’on n’en devroit attendre d’un peuple pasteur. Occupées presque uniquement aux soins intérieurs du ménage, elles prennent peu de part aux travaux de la campagne.

Elles nes’exposent aux rayons du soleil, qu’à Pabri de larges parasols, et ne quittent jamais leurs gants, même en travaillant à la récolte du foin. J’ai vu, dans l’intérieur des maisons, plusieurs de ces femmes avec des gants longs de soie noire, dont la couleur tranchoit d’une manière bizarre avec leurs larges manches de toile bien fine et bien blanche ; et je ne crois pas avoir remarqué, à Meyringen , de paysannes au visage hälé, que celles à qui l’âge rendoit désormais superflu le soin de leur teint et de leur figure.

Le costume des femmes du Æasli a toujours eu quelque chose de particulier ; et même, depuis la réforme qui s’y estopérée, 1l y a plusieurs années,

"MEYRINGEN. 461 il conserve encore un caractère local et singulier. Ce ne sont plus ces longues robes, attachées presque sous les bras, qui avoient tant choqué M. Coxe, parce que dans leur extrême ampleur , elles dissimuloient les formes de leur taille généralement svelte et avantageuse, et les faisoient ressembler à des géantes. Mais leur nouveau costume ne leur estsuère plus favorable. Leur jupon, qui s'attache maintenant au-dessus des hanches, est tellement étoffé et roide tout à la fois, qu'il a parfaitement la forme d’une cloche, d’où s’élance un buste fort bien dessiné, mais non moins mal à propos couvert d’un large plastron en velours noir qui monte presque jusqu’au menton. Elles ont assez ordinairement la tête nue et les cheveux tressés en rond; les filles seules ont le privilége de laisser pendre ces tresses le long de leur dos. Elles ne portent presque jamais de chapeaux, et leur coiffure la plus usitée est un mouchoir de toile de coton, rouge et bleu, dont elles se couvrent presque tout le visage, quand elles travaillent au milieu des champs.

Ce qui distingue particulièrement le peuple de cette vallée, dans les relations des deux sexes, c’est une certaine assurance mâle, une sorte de fierté naïve qui tient le milieu entre la pruderie un peu tudesque des cantons allemands, et la coquetterie un peu vive des paysannes de Brientz et d'Un-

terséen. La contenance réservée des Hasloises annonce en elles de la dignité de caractère, plus qu’un défaut de sensibilité ; leur maintien toujours noble, leur démarche toujours imposante, n’admettroient pas les manières si gauches, les agaceries si maussades de nos villageoises. Mais elles ne manquent ni d’enjouement ni de gaîté ;et, lorsqu’elles se livrent au plaisir, c’est avec Pair franc et décidé qu’elles portent dans toutes leurs actions. Une scène de cabaret, telle qu’elle se passe ordinairement en ce pays, te mettra nneux à même de juger le caractère de ses habitans, que tout ce que je pourrois dire à ce sujet; et pent-être, en lisant ce récit, regretteras -tu que le pinceau d’un Témiers ou d’un Van-Ostade ne se soit pas plutôt exercé sur de pareils tableaux , que sur les ignobles images d'une tabagie flamande ou d’un musicot hollandois.

D'abord, après le service divin *, les garcons se réunissent sous le portail de Péglise, et les filles, passant devant eux, vont droit au cabaret , em ayant soin toutefois de n’y entrer que par une porte dérobée. La troupe, ou, comme on parle 1c1, la coterie femelle se fait hvrer la clef d’une chambre isolée, dont elles ferment les rideaux,

* Ces détails sont tirés de l'Helvetische Monatschrift, Journal helvétique , de Hopîner ; vol. F,3° cah. p. 52.

MEYRINGEN. 463 s'il y en a; dans le cas contraire, c’est leur tablier qui en tient lieu. Aprèsavoir disposé l'appartement à leur gré, elles s’asseyent en rond; et chaque fois que la porte s’ouvre sous la main d’un étourdi, elles se couvrent le visage deleurs mouchoirs, pour éviter d’être reconnues : car c’est surtout le mystère qui doit assaisonner leurs plaisirs. Les garcons arrivent à leur tour, et apportent du vin. Leurs belles y joignent des fruits secs, des noix, et une espèce de petits gâteaux d’une pâte très - fine et très-croquante. Les plus aimables jeux se prolongent À la suite de ce frugal repas ; et tandis que la Roi de ces jeunes filles ne sauroit être déterminée à paroître un seul instant dans la salle commune du cabaret, elles passent, sans la moindre difficulté , des ; JOMTRÈES entières et même des nuits, dans une chambre séparée , parmi des hommes de leur âge et de leur connoissance intime. Ce qui semblera peut - être plus étrange encore, c’est qu'au milieu d'une conduite en apparence si libre, et malgré une familiarité si grande , jamais le moindre désordre, jamais le plus léger scandale ne déshonore les réunions dont j'ai parlé. Les garcons, contenus par la présence de leurs belles, y apprennent à fuir les excès, ailleurs si communs, de l’ivrognerie. La bonne foi mutuelle éloigne jusqu’à l’idée d’une autre sorte d'ivresse plus dangereuse encore. Les

doux propos, les tendres désirs ne s’y émancipent jamais jusqu'au point d’intimider la pudeur; et l'amour n’y sait plaire que sous les traits de linnocence. à La seuleindustrie de la vallée de ÆZaski, dansune étendue de dix lieues, du pont de #”yler, aux sommités du Grimselet aux frontières du Z/alais, consiste dans la préparation des fromages. On y compte jusqu’à cinquante-quatre Alpes, où pâturages propres à nourrir du bétail; et la quantité des vaches qui Ÿ paissent, pendant les quatre ou cinq mois de l’année que ces pâturages sonL accessibles , est évaluée à quatre mille. On n'y cultive presque pas de céréales ; et le peu de chanvre et de lin que produit le pays, est employé, dans le pays même, à la fabrication de la toile nécessaire à l’usage des habitans. 11 paroît que, depuis quelques annéés , la population de ces vallées s’est augmentée d’une manière sensible, résultat qu’on doit surtout attribuer à la pratique de la vaccine, laquelle y est aujourd’hui fort répandue. Quant à un accroissement d'industrie, je ne crois pas qu'il y existe, encore moins qu'on doive ly souhaiter. Sans doute ,une administration plus éclairée pourroit tirer un plus grand parti de quelques pâturages, et surtout par l'établissement de laiteries communes , répandre un peu plus daisance par-

MEYRINGEN. 465 mi les habitans des hameaux voisins des Hautes- Alpes. Mais si jamais le système prêché par les fabricans de Genève, d'établir des filatures chez des peuples que la nature même a voués à des occupations pastorales ; si ce pernicieux système pénétroit dans les vallées du Æasli, il en résulteroit infailliblement ce qui est arrivé dans le canton de Glarus et dans quelques autres parties de la Suisse, où l'abandon des travaux de l’agriculture et de l’économie pastorale , pour les bénéfices rapides de l’industrie manufacturière ) à été suivi d’une affreuse misère , à chaque nouvelle secousse, à chaque mouvement inattendu qu’a épr ouvés le commerce de l’Europe.

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