LETTRE PREMIÈRE
À MA FEMME
Motiers - Travers, ce 5 août 1819.
Maison de J.J. Rousseau. — Le Locle. — La Chaux-de-Fonds. — Industrie remarquable des habitans de ces vallées.
La pluie m’empêche de continuer maintenant
ma route, et j’aurois tort de me plaindre de ce
retard : car où pourrois-je trouver, pour l’adres-
ser mes premiers souvenirs, un lieu plus propre
à m’en laisser d’agréables à moi-même? C’est 1c1,
c’est dans ce charmant f’al-de-Travers , à cin-
d LETTRES SUR LA SUISSE.
quante pas de fa maison où je C’écnis, que Rousseau passa les plus beaux momens de sa vie littéraire, c’est-à-dire de cet âge où, poursuivi par l'envie et tourmenté par sa propre imagination, il jouit d’un peu de repos de la part de l’une et de l’autre, en même temps qu'il se livroit aux plus heureuses inspirations de son génie. Je viens de visiter la maison qu’il occupa, et qu'habitent maintenant un honnête cordonnier et sa femme, braves gens qui, dans la grossière simplicité de leur pays et de leur état, connoissent cependant tout le prix des souvenirs qu'a laissés sous leur humble toit le grand homme qui l’habita. En me montrant la pièce qui faisoit son cabinet ; la galerie que j'ai reconnue d’abord à la description qu’il enafaite, et où il portoit ses méditations ; le simple pupitre de bois où 1l écrivit la lettre à l'archevêque de Paris; mon vieux cordonnier sembloit lui-même rempli de la vive émotion dont 1l me voyoit pénétré. Cest, bien là, s’écrioit-1l souvent, la chambre qu'il occupa ; voilà tout son ameublement, c’est-à-dire les rmêmes planches qui en composoient jadis, comme à présent, la modeste décoration; voilà le gros poële et l’armoire de bois qui , avec le pupitre élevé près de la fenêtre, sont les seuls meubles de cet appartement. Rien n’y est changé ; tout y est encorede même et à lamême place :et1l sem-
MOTIERS - TRAVERS. 5 ble que le temps ait respecté ces fragiles monumens de la présence d’un grand homme, comme il respectera les fruits de son génie. Au-dessus du pupitre, une main étrangère, qu'on m'a dit être celle d’un châtelain du village de Motiers, a écrit ces quatre vers : | |
C’est ici que Rousseau , poursuivi par l'envie, Vint cacher quelque temps son innocente vie.
O vous, dont le hasard conduit ici les pas, Honorez son génie, et pleurez son trépas.
Nos beaux esprits de Paris trouveroient ces vers bien médiocres, puisqu'ils ne sont guère que raisonnables; et cependant je doute qu’on trouvât en France beaucoup de maires de village, capables de s’exprimer en aussi bon francois que ce châtelin de Motiers. |
Cette culture de l'esprit est au reste une chose commune dans cet heureux pays, et qui n’y surprend que les étrangers, ceux du moins qui se donnent la peine de la remarquer. Elle est le fruit de Plaisance générale qui résulte ici, plus peutêtre qu’en aucun lieu du monde, de l'emploi de toutes les ressources du sol et de l’industrie. Toute la partie de la population qui n’est point occupée au soin des troupeaux et à la préparation des fro-
mages, se liyre à divers travaux domestiques qui À
deviennent une branche importante de revenu pour le pays. Les femmes, dans les momens de loisir que leur laissent les occupations du ménage, font de la dentelle dont tu pourras jger par l’échantllon que je t'envoie; et pour en angmenter le prix à tes yeux, j'ajouterai que cette dentelle s’est faite sous les miens et dans la chambre qu’occupa la gouvernante de Rousseau. Les hommes fabriquent des ouvrages d’horlogerie, qui portés et perfectionnés à Genéve, se répandent de là dans toute l’Europe. Presque tous ces paysans horlogers ne doivent qu’à eux -mêmes l'adresse qu’ils déploient dans leur état ; quelques-uns d’entre eux se sont signalés par des inventions à la célébrité desquelles il n’eût rien manqué, s'ils avoient eu pour s’en prévaloir autant d’habileté que pour les produire. Cest à Couvet, petit village à quelque distance de Motiers et dans ce même Ÿ/alde-Travers, qu'est né ce Ferdinand Berthoud qui, plus heureux ou plus habile que ses compatriotes, s’est rendu fameux partout ailleurs que dans son pays, par l'invention de sa montre marine et par un écrit sur lart de l’horlogerie. Mais c’est surtout dans les vallées du Zocle et ‘ de la Chaux-de-Fonds que le genre d'industrie dont j'ai parlé, produit des effets véritablement admirables. La population de ces vallées arides et
MOTIERS - TRAVERS. 5 pelées, où il ne croît pas un seul arbre | et qui pendant des hivers de sept mois sontsonvent ensevelies sous trente pieds de neige, s’est élevée depuis le milieu du dernier siècle à plus de sept mille habitans, que chacune d’elles compte actuellement. Tout y est mécanicien , arlste, peintre ou graveur. Le génie de la mécanique semble d'autant mieux rl sur ces hauteurs du Jura , qu’elles ne produisent guère autre chose, et l’industrie s’y transmet comme un bien, je dirois presque comme un meuble de famille. On peut s’y procurer un excellent mouvement de montre pour neuf francs, et une montre d’argent pour quinze où dix-huit livres de notre monnoie. Une foule d'hommes célébres dans les arts étoient jadis paysans dans ces vallées. Les deux Droz, dont le fils exerce actuellement à Paris avec beaucoup de distinction Part de graveur en médailles; et ce Girardet dont le burin rivalise avec celui de Bervic et de Desnoyers, sont originaires des vallées du Jura.
Mais la pluie cesse et les chevaux sont prêts ; ; il faut partir , et inter rompre ici ma lettre que jachèverai à Neuchâtel, où je compte arriver dans quelques heures.
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