‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 104 sur 255 · A MADAME DOÑA JEANNE DANTISCO, MÈRE DU PÈRE GRATIEN · texte numérisé non relu

A MADAME DOÑA JEANNE DANTISCO, MÈRE DU PÈRE GRATIEN

A MADRID

Sur son prochain voyage à Avila.

JÉSUS

Que la grâce dif Saint-Esprit soit toujours avec vous, et vous paie l'attention que vous avez eue de m'écrire et de m'annoncer la bonne nouvelle de votre arrivée ici, et de celle de Mademoiselle doña Marie !

Je vous souhaite mille fois la bienvenue. Vous avez raison d'être contente. Je ne vois pas, en effet, quelle faveur plus grande Dieu pouvait vous accorder que d'appeler votre fille à un état où, tout en servant Sa Majesté, elle trouvera plus de repos qu'on ne saurait l'imaginer. J'espère dans le Seigneur que ce sera pour sa plus grande gloire.

D'un côté, je désirais vivement votre arrivée, car il y a longtemps que je ne trouve pas beaucoup de joie en quoi que ce soit. Mais d'un autre côté, c'est une chose pénible pour moi de vous voir entreprendre un tel voyage, quand vous pourriez vous en dispenser : je désire plus encore votre santé que ma propre satisfaction. J'écris à notre Père Visiteur sur ce point et sur son projet de venir avec vous, et je lui en montre les inconvénients. Ce que Sa Paternité disposera sera le mieux. Plaise au Seigneur de

nous tirer de ce temps où nous devons craindre même ce qui est très bon, puisqu'il y a des yeux qui le regardent avec tant de passion !

La lettre que vous m'avez écrite, dites-vous, ne m'a pas été remise. Toutes les sœurs et la prieure vous présentent leurs respects, et désirent ardemment votre venue ici et celle de Mademoiselle doña Marie. Que le Seigneur dirige tout pour sa plus grande gloire ! Nos sœurs de Valladolid se sont déjà occupées de trouver de la serge pour l'habit de votre fille. Je supplie Sa Majesté de vous garder, vous et Monsieur le secrétaire. Je présente mes respects à ce dernier, à toutes ces dames et, en particulier, à Mademoiselle doña Aclrienne, bien qu'en réalité, elle me doive beaucoup de gratitude.

C'est aujourd'hui le 17 avril.

Votre indigne servante,

Thérèse de Jésus.

Mon Isabelle de Jésus1 m'a déjà écrit. Toutes les sœurs ne savent comment exprimer leur contentement à son endroit, et elles ont raison.

1. Autre fille de Madame Dantisco qui était carmélite à Tolède.

1578. 26 Avril. Avila.

AU PÈRE GRATIEN, A MADRID

Charretier qui jure. Arrivée de doña Jeanne à Avila. Un ange.

JÉSUS

soit avec Votre Paternité, mon Père, et mon supérieur, comme vous dites ! Gela m'a bien fait rire et m'a réjouie en même temps. Chaque fois que je me le rappelle, c'est une récréation pour moi de voir avec quel ton sérieux vous me recommandez de ne pas juger mon supérieur. O mon Père ! que vous aviez peu besoin de jurer, même comme un saint, et à plus forte raison comme un charretier! Voici une vérité dont je suis très persuadée : quand Dieu accorde à quelqu'un ce zèle et ce désir du bien des âmes dont II vous a enrichi, Il ne l'en prive pas à l'égard de ses propres sujets. Je n'en dis pas davantage sur ce point; je vous rappelle seulement que vous m'avez donné toute permission pour vous juger et pour penser de vous ce que je voudrais.

Madame doña Jeanne est arrivée hier soir, 25 avril. Il était déjà tard; c'était presque nuit. Elle se trouvait en bonne santé, grâce à Dieu. Ç'a été une vraie joie pour moi de jouir de sa compagnie. Chaque jour je l'aime davantage; elle me paraît meilleure et plus sage.

J'ai été, en outre, très heureuse de voir notre nouvelle religieuse contente; je ne puis vous décrire sa joie. On eût

dit, quand elle est entrée, qu'elle avait passé toute sa vie parmi nous. J'espère de la bonté de Dieu que ce sera un grand sujet. Elle a un caractère parfait et de rares aptitudes. Je voudrais bien que Madame doña Jeanne n'allât plus loin qu'Avila. Votre Paternité a communiqué à cet ange tant d'affection pour Valladolid que nos prières ont été impuissantes à le retenir parmi nous. Que Dieu soit béni et qu'il daigne garder Votre Paternité ! L'indigne fille de Votre Paternité !

Thérèse de Jésus1.

1578. 26 Avril. Avila.

AU PÈRE GRATIEN, A MADRID

Tristesse et habiletés de la petite Thérèse. Doña Jeanne et la Sainte s'embrassent à la porte du monastère de Saint- Joseph.

Et Thérèse, que n'a-t-elle pas fait? que n'a-t-elle pas dit? Elle s'en est bien tirée, car elle est avisée. Elle m'a assuré qu'elle ferait ce que je voudrais ; mais on comprenait parfaitement qu'elle n'entrait pas dans nos vues. Je l'ai prise à part et lui ai parlé longuement de notre monastère ; je lui ai raconté, en particulier, comment il s'était

1. Cette lettre se termine ici, comme il conste de l'autographe que nous avons eu sous les yeux.

2. Ce fragment, qui est restitué à la collection, ne fait pas partie de la lettre précédente, comme l'a pensé M. de la Fuente. C'est vraisemblablement un billet qui l'accompagnait.

établi miraculeusement. Elle m'a répondu qu'il ne lui importait pas plus d'être ici que là. Nous pensions avoir réussi quelque peu. Je voyais cependant qu'elle était triste. Enfin, elle s'en alla en cachette parler à Madame doña Jeanne et la pria de ne pas manquer de l'emmener à Valladolid, mais sans rien laisser soupçonner de son désir.

Il nous a semblé absolument nécessaire, à Madame doña Jeanne et à moi, que votre sœur ne restât pas à Avila. Elle aurait pu avoir de la peine de quitter ce couvent, après y avoir pris l'habit, pour se rendre ensuite à Valladolid. Elle m'a dit clairement elle-même, qu'en effet, elle en serait mécontente, et qu'elle ne voudrait pas abandonner le monastère où on l'aurait admise. Madame doña Jeanne partira demain, après dîner, avec sa fille. J'aurais bien désiré la garder, au moins jusqu'à lundi. Mais je n'ai pas voulu insister pour la retenir, tant votre sœur est impatiente d'arriver. Elle loge chez mon frère, et Aranda la soigne très bien. Que Dieu l'accompagne ! car je suis encore très préoccupée de son voyage. Il est vrai qu'elle a fait le plus difficile de la route et qu'elle nous est arrivée en bonne santé. Le Seigneur veillera à ce que ce voyage ne lui cause pas de mal. D'ailleurs, elle a un tempérament très sain et très fort. Je l'aime tant que je l'ai embrassée à la porte du monastère, au moment où Mademoiselle doña Marie entrait. Plaise à Dieu de la ramener bien portante chez elle ! car sa santé nous est chère.

LETTRE CCXIIT. 1578. 30 AVRIL

LETTRE CCXIII1.

1578. 30 Avril. Avila.

A ANNE DE SAINT- ALBERT, PRIEURE A CAR A VACA. Permission de faire la profession donnée à trois novices.

En vertu du pouvoir que m'a donné le Père Visiteur provincial, Maître Jérôme Gratien de la Mère de Dieu, j'autorise la Mère prieure du monastère de Saint-Joseph de Caravaca, Anne de Saint-Albert, à admettre à la profession les sœurs Florence des Anges, Agnès de Saint- Albert et Françoise de la Mère de Dieu, et celles-ci à prononcer leurs vœux. Plaise au Seigneur de faire tourner cette profession à son honneur et à sa gloire I Qu'il rende ces sœurs dignes d'être de vraies filles de la Vierge, Notre- Dame et notre patronne !

Fait à Saint-Joseph d'Avila, le 30 avril 1578.

Thérèse de Jésus, carmélite.

1. Cette lettre ou patente est traduite pour la première fois en français.

LETTRE CGXIV.

1578. 7 Mai. Avila.

AU PÈRE GRATIEN, A MADRID

Prise d'habit de doña Marie. Bon conseil du Père Sicilien. Bras cassé de la Sainte remis. Souffrances.

JÉSUS soit avec Votre Paternité, mon bon Père!

J'ai appris avant-hier que Madame doña Jeanne était arrivée en bonne santé à Valladolid, et que, la veille ou ce jour-là même de Saint Ange, on donnait l'habit à Mademoiselle doña Marie. Plaise à Dieu que ce soit pour sa gloire ! Qu'il daigne en faire une grande sainte ! La prieure de Médina m'écrit de son côté qu'elle le lui aurait donné de bon cœur, si doña Marie l'eût voulu; mais, à mon avis, ce n'est point là que cette enfant désirait le prendre.

Comme je l'ai écrit à Votre Paternité, nos sœurs de Valladolid ont vivement regretté que vous ne soyez pas allé présider vous-même la cérémonie. Je leur ai dit qu'avec l'aide de Dieu, vous ne tarderiez pas à aller les voir. Et certes, votre présence y est bien nécessaire. Une fois le Père Tostado parti, vous n'aurez plus rien à craindre.

J'écris au Père Mariano de vous amener, dans le cas où il viendrait avec le Père Sicilien; car votre présence est indispensable pour décider certains points dont il me parle dans sa lettre. Si ce que dit le Père Sicilien est exact, je vous assure que nous arriverons promptement par cette voie à arranger nos affaires avec notre Père Général. Tous

LETTRE GGX1V. 1578. 7 MAI 221

les autres moyens ne sont, à mes yeux, que retards sans fin. Cette première démarche ne serait-elle pas couronnée de succès, nous aurions encore du temps devant nous. Plaise au Seigneur de tout diriger !

Supposé que le Père Sicilien ne vienne pas, je voudrais bien que Votre Paternité pût lui parler. A mon avis, il faut nous entendre pour tout; cependant, les dispositions prises par Votre Paternité seront toujours les meilleures.

Comme je vous ai écrit une longue lettre, il y a peu de jours, je serai plus brève en ce moment. D'ailleurs, on m'a remis aujourd'hui des lettres de Caravaca auxquelles je dois répondre ; je vais écrire également à Madrid.

O mon père, j'oubliais î La femme dont on vous a parlé est venue remettre mon bras cassé. Mais si elle a eu de la peine à réussir, j'ai eu la souffrance. La prieure de Médina a bien fait de m'envoyer cette femme. Comme il y avait longtemps que j'étais tombée, le poignet était déjà perdu. Aussi, l'opération a été difficile pour cette femme et terriblement douloureuse pour moi. Cependant, je me réjouissais de pouvoir participer quelque peu .à la Passion de Notre-Seigneur. Le bras me semble bien remis, malgré une souffrance très vive que j'y ressens. Toutefois, je ne saurais dire au juste s'il l'est complètement. Mais je remue facilement la main et je puis porter le bras jusqu'à la tête; néanmoins, il faudra encore du temps pour qu'il soit tout à fait guéri. Croyez bien, mon Père, que dans le cas où cette femme aurait tardé tant soit peu à venir, je restais estropiée. A la vérité, je n'en aurais pas éprouvé beaucoup de peine, si telle avait été la volonté de Dieu. Il y eut tant de personnes qui vinrent trouver cette femme qu'elles ne pouvaient contenir dans la maison de mon frère.

Je vous l'assure, mon Père, depuis votre départ d'Avila,

les épreuves de toutes sortes ne m'ont pas été épargnées. Parfois, semble-t-il, le corps est fatigué et Y km quelque peu abattue, quand ces souffrances tombent le unes sur les autres. Du moins, je crois que la volonté de meure bonne. Que Dieu soit toujours avec Votre Paternité! Toutes vos filles de Saint-Joseph se recommandent à vos prières.

C'est aujourd'hui la veille de l'Ascension.

Doña Yomar va mieux; elle est ici qui m'attend.

L'indigne fille de Votre Paternité,

Thérèse de Jésus.

LETTRE GCXV1.

1578. 8 Mai. Avila.

AU PÈRE GRATIEN, AgMADRID.

Le Père Antoine et les Carmélites de Malagon. La présidente de ce monastère.

JÉSUS soit avec Votre Paternité !

J'avais déjà écrit la lettre ci-jointe, quand aujourd'hui même, fête de l'Ascension, j'ai reçu les vôtres par la voie de Tolède; elles me causent une peine profonde.

Je vous assure, mon Père, que cette mesure du Père Antoine est fort imprudente. Déchirez cette lettre aussitôt après en avoir pris connaissance; sans cela, vous verriez ce qui adviendrait, puisqu'il se plaint déjà tant de

l. Cette lettre contient trois fragments traduits pour la première fois et plusieurs corrections.

LETTRE ccxv. 1578. 8 MAI 223

moi. Ce Père me fatigue extrêmement; cependant, je l'aime beaucoup, oui beaucoup, car c'est un saint; mais je ne puis m'empecher de voir que Dieu ne lui a pas donné le don de gouverner. Et maintenant, ne voyez-vous pas comment il a cru à ces religieuses aveuglées par la passion, et comment, sans prendre la moindre information, il ne songe qu'à faire et à défaire?

Je sais bien que la présidente1 n'est pas apte à gouverner. Toutefois, ses fautes ne sont pas de nature à jeter le déshonneur sur l'Ordre et ne dépassent pas l'enceinte du monastère. J'avais déjà écrit aux sœurs que Votre Paternité irait les voir et arrangerait tout. Quant à leurs tentations, je leur ai dit d'en traiter avec le confesseur, et non avec la présidente. Vouloir mettre à la tete de la maison la sœur Isabelle de Jésus et lui donner la charge de sous-prieure, c'est une folie insigne. Les quelques jours qu'elle le fut, quand la Mère Briande était là, les mêmes sœurs n'en finissaient pas avec leurs contes et leurs plaisanteries à son sujet. Elles ne l'auront jamais pour cet office. C'est une bonne religieuse, j'en conviens, mais elle est incapable de remplir cette charge. D'un autre coté, ce serait encore une folie d'enlever pour deux jours la direction de la maison à Anne de la Mère de Dieu. Le Père Antoine, en effet, est tellement pressé qu'il veut sans retard emmener la Mère Briande à Malagon. Pour moi, je n'y consentirais qu'avec peine, car à moins de l'en retirer bientôt, s'il se présente une autre fondation, je craindrais beaucoup de la voir dans cette maison tant qu'y restera celui qui y est présentement.

Ce Père reproche encore à la présidente de ne rien faire pour les Carmes déchaussés; mais en cela, après tout, elle se conforme au règlement de Votre Paternité.

Page 1