‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 105 sur 255 · Anne de la Mère de Dieu · texte numérisé non relu

Anne de la Mère de Dieu

On murmure contre tous les actes de son gouvernement; je vous l'avoue, je ne crois rien de ce qu'on dit; certainement, elle ne voit pas d'un mauvais œil ce qu'on fai pour moi. Je la connais, elle n'est nullement avare; a contraire, elle est très généreuse. Je le vois, on doit pese toutes ses paroles les unes après les autres. [Vous saure d'ailleurs, mon Père, que la Mère Briande m'a écrit d lui commander de ne rien donner à aucun Carme déchaussé; une autre religieuse m'a conté qu'on avait plus dépensé pour eux que pour toutes les malades de cett année, qui ont été très nombreuses]. Croyez-moi, mo Père, quand Sainte Claire elle-même irait prendre la direction de ce monastère, on y trouverait beaucoup de fautes, à cause de la présence de celui qui est là, et de l'entêtement des sœurs.

On accuse en outre la présidente de ne pas bien soigner les malades. Or, c'est là une pure calomnie; sa charité, en effet, est très grande. Et moi, je me suis vue très à l'étroit avec la précédente, je puis vous l'assurer. Mais tout cela n'est rien, puisque la réputation n'en est pas atteinte, surtout dans un endroit où, comme à Malagon. il passe beaucoup de monde; ce qu'elles disent de leur réputation, n'est qu'une pitié, et la prieure n'y a porté aucune atteinte par son départ, puisqu'elle n'est allée à Tolède que sur l'avis des médecins, pour rétablir sa santé. Je ne sais vraiment ce que va décider Votre Paternité.

J'ai trouvé charmant que le Père Antoine leur défendit même de prononcer le nom de Briande ; il ne pouvait rien faire de mieux. Que Votre Paternité examine bien cela, je vous en supplie par charité. Pour apporter un remède efficace à cette situation, il faudrait mettre là une prieure comme Isabelle de Saint- Dominique et une bonne sousprieure; de plus, on devrait envoyer dans un autre cou-

vent quelques-unes de ces religieuses. Votre Paternité pourrait écrire promptement au Père Antoine, et lui dire de ne rien changer jusqu'à ce que vous ayez tout examiné avec soin. De mon côté, je vais lui mander qu'il ne peut rien réaliser tant que vous ne lui aurez pas donné des ordres, et le désabuser sur plusieurs points.

J'ai eu de la peine de l'état du monastère de ces sœurs. Il est fâcheux que personne ne vienne à leur secours. Elles doivent, sans doute, avoir commencé quelque petite bâtisse. Mon désir est qu'on achève au moins deux pièces, qu'on élève un mur de clôture, et que si, pour le moment, on ne peut en faire davantage, on ne perde pas tout. Elles seraient mieux dans ces pièces le peu de temps qu'elles y demeureront que là où elles sont. Que Votre Paternité veuille bien leur écrire sur ce point.

Je ne sais, mon Père, comment vous avez remis au Père Antoine votre pouvoir de commissaire pour Malagon, sans lui faire toutes vos recommandations. Je vous l'assure, cela me renverse. D'un autre côté^ c'est, à mon avis, un grand déshonneur pour le monastère que d'enlever sans aucun motif La religieuse qui le gouverne. [Si je pouvais penser que ce Père N.1 se corrigerait, le mieux pour lui serait de retourner continuer sa charge de prieur jusqu'à la fin. Mais j'ai perdu cet espoir. Cependant, le Père Barthélémy de Jésus, le Père François de la Conception et Monsieur Antoine Ruiz ont tant insisté pour qu'il reste, que j'ai cru téméraire d'aller contre leur avis]. Que Votre Paternité veuille bien prendre des informations et décider ce que le Seigneur vous donnera de comprendre ! C'est ce qu'il y aura de mieux. Je ne manquerai pas de Le supplier de vous donner sa lumière. Mais il est absolument néces-

1. La copie de la Bibliothèque nationale de Madrid ne porte pas le nom de ce Père.

saire de prévenir immédiatement ce Père. Il faut aussi que le Père Antoine ne martyrise plus cette sainte, car elle l'est, à coup sûr. Que Dieu soit toujours avec Votre Paternité î

L'indigne servante de Votre Paternité,

Thérèse de Jésus.

La Mère Isabelle de Saint-Dominique n'aurait pas, je crois, de répugnance à aller à Malagon, et elle pourrait tout arranger. On enverrait alors à Ségovie la Mère Briande ou la Mère Marie de Saint-Jérôme. Que Dieu daigne y mettre la main ! Le pays est, il est vrai, très chaud pour la santé de la Mère Isabelle de Saint-Dominique, mais les religieuses n'oseront pas se plaindre d'elle, car toutes savent déjà l'estime dont elle jouit. J'ai ouvert cette lettre pour effacer ce que je disais du Père Mariano, dans le cas où elle viendrait à se perdre. [Je suis très tentée contre lui].

LETTRE CCXVI. 1578. 14 MAI

LETTRE GGXYI.

1578. 14 Mai. Avila.

AU PÈRE GRATIKN.

Désir de voir ce Père. Prise d'habit de Marie de Saint-Josepli. Cas de conscience. Prieure difficile. Projet de fondation à Villeneuve de la Xara.

JESUS soit avec Votre Paternité !

J'avais déjà écrit la lettre ci-incluse et j'allais vous l'envoyer, quand nos Pères Carmes déchaussés sont arrivés et m'ont remis celles de Votre Paternité. Je vous l'assure, elles m'ont rendu la santé; depuis hier soir que j'ai reçu celles de Malagon, mon rhume de cerveau avait encore augmenté, tant je me suis fatiguée à lire et à écrire. Vos lettres m'ayant fait le plus grand plaisir, m'ont procuré beaucoup de soulagement. Dieu soit béni de ce qu'il donne de la santé à Votre Paternité, afin que vous puissiez accomplir tant de travaux pour sa gloire et contribuer à la sanctification d'un grand nombre d'âmes ! C'est pour moi une consolation des plus vives.

Malgré cela, je voudrais bien vous voir par ici. Comme il n'a pas plu dans cette région où vous êtes, le pays ne peut manquer d'être très malsain. Je ne sais, non plus, pourquoi vous aimez mieux y rester que de venir de notre côté. Sans doute, le Seigneur, qui prévoit les événements, devait attendre cette heure pour vous rendre utile à ces âmes; votre ministère a dû nécessairement porter des fruits précieux.

J'ai oublié de vous dire dans la lettre ci-jointe combien je suis contrariée que le Père Ferdinand Médina ait donné l'habit à notre religieuse1. Je ne sais quelle envie a cette petite prieure2 de faire plaisir aux Pères mitigés. Par la lettre du Père Ange3 que je vous transmets, voug verrez qu'ils savaient déjà que vous deviez accompagner votre sœur. Voilà pourquoi je suis contente que vous n'y soyez point allé. Maintenant, vous pourriez très bien venir; j'ai déjà écrit à Arclapilla* pour le prier de vous y engager; je lui dis même quelques folies à ce sujet. Enfin, ne le voudriez-vous pas, il faudra venir; c'est absolument nécessaire.

J'ai pensé combien ma fille Marie de Saint-Joseph5 serait apte à me soulager : sa belle écriture, ses talents, sa gaieté, tout en elle est de nature à me donner quelque repos. Dieu daignera me l'accorder aussitôt après sa profession, quoique les jeunes ne se trouvent pas très bien de la société des vieilles; je suis même étonnée de voir que Votre Paternité ne se lasse jamais de moi. Dieu le veut sans doute de la sorte, afin de m'aider à supporter cette vie où j'ai si peu de santé, et où ma seule joie est de vous voir si patient à mon égard. Je crois même que celui qui est comme vous favorisé des grâces de Dieu et l'aime de tout son cœur ne saurait manquer de trouver du bonheur dans la compagnie d'une âme qui veut travailler à sa gloire.

Je serais très contrariée qu'Aixlapilla me vînt encore

1. Doña Marie, sœur du Père Gratien, qui venait d'entrer au monastère de Valladolid.

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