‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 122 sur 255 · II · texte numérisé non relu

II

258 LETTRES DE SAINTE THÉiîÈSE

Ce dernier lui représenta qu'il n'avait pas plus de courage qu'une mouche, et qu'il devait aller trouver le Roi pour lui rendre compte de tout. Gomme le Père Gratien objectait qu'à cause du Nonce, il craignait les inconvénients de cette démarche, l'archevêque répliqua que tout le monde avait le droit de recourir au supérieur, et il lui commanda de parler au Roi.

Le Roi a répondu en disant au Père Gratien de retourner à son monastère; il a ajouté qu'en attendant, il allait lui-même examiner l'affaire. Quelques théologiens, et, en particulier, le Présenté Romero, avec lequel j'en ai conféré ici, émettaient l'avis suivant : dès lors que le Nonce n'avait pas montré les pouvoirs en vertu desquels il commandait dans je cas présent, le Père Gratien n'était pas obligé de cesser la visite, et ils en donnaient de nombreuses raisons. Or, le Nonce ne les a pas montrés alors. Il ne l'a pas même fait encore, à moins que ce ne soit depuis dix jours; et cependant, je le sais d'une manière certaine, il en avait été requis de la part du Roi.

Malgré les avis de tous ces théologiens, le Père Gratien est demeuré neuf mois, plus ou moins, sans user aucunement de ses pouvoirs1, pas même pour apposer une signature; cependant, il n'ignorait pas que le Nonce disait et jurait qu'il ne lui avait nullement défendu de continuer la visite, comme un grand nombre de témoins pourraient l'affirmer. Ce dernier répondit même à un religieux qui lui demandait de retirer au Père Gratien sa commission de visiteur, qu'il n'en avait pas le droit.

Au bout de ces neuf mois, le président actuel du Conseil2 fit appeler le Père Gratien et lui ordonna de

1. Depuis août ou septembre 1577 jusqu'au mois de mai ou <!o juin 1578.

2. Monseigneur Maurice Pazos, évèque élu d'Avila. Il avait demandé

LETTRE u:x\v. 1578. 10 août 259

reprendre la visite. Le Père Gratien le supplia de ne pas lui intimer un tel eommandeuient. Mais le président lui répliqua que ce n'était pas possible, que telle était la volonté de Dieu et du Roi, que lui-même exerçait contre son propre gré la charge de président du Conseil, et autres choses de ce gflflre. Le Père Gratien demanda alors s'il fallait prévenir le Nonce. Le président répondit que non, niais qu'on devail recourir à lui-même, si c'était nécessaire, Le Conseil lui remit alors plusieurs lettres d'ordonnance royale, pour qu'il put réclamer partout le secours du bras séculier1.

On avait toujours pensé que le Nonce, d'après ce qu'on l'entendait alïirnicrlui-mème, n'avait aucun pouvoir sur les Ordres religieux. Et, eu effet, quand le Roi se fâcha de ce que tout à coup, sans même avoir été avisé, on traitait ainsi le Père Gratien, le Nonce n'avait plus rien dit jusqu'à ces derniers temps. Nous supposons donc en ce moment que, pour agir comme il le fait, il a reçu quelques pouvoirs particuliers du Pape, bien qu'il ne les ait montrés ni au Conseil, ni à personne que l'on sache.

Le Père Gratien s'est trouvé alors très perplexe. S'il recourait au Nonce sans accomplir l'ordre du Roi, nous perdions tous la faveur de ce dernier, qui cependant nous soutient actuellement et nous appuie près du Pape. D'un autre côté surtout, on savait d'une manière sûre que le Nonce cherchait à nommer visiteur le Père Tostado, carme mitigé, que le Général avait désigné pour son vicaire. Ce Père, nous en avions la certitude, était décidé

à Rome une consultation sur cette affaire, et on lui avait répondu que le Nonce n'avait pas à se mêler du gouvernement des religieux. Voilà pourquoi il donnait cet ordre au Père Gratien.

1. Le Père Gratien n'en fit jamais le moindre usage, malgré les dangers auxquels il fut exposé, et les attaques dont il fut l'objet à Valladolid.

à détruire tous nos monastères; d'après la décision du Chapitre général1, on n'en devait laisser subsister que deux ou trois; de plus, on défendait aux Carmes déehaussés de recevoir des novices, et on leur ordonnait de porter un habit semblable à celui des mitigés. Le but du Poro Gratien a été seulement de soutenir la Réforme, et il n'a jamais fait la visite qu'avec répugnance.

Mais c'était une chose très délicate pour lui de remettre ses pouvoirs de Commissaire, et les procès-verbaux où se trouvaient relatées les fautes des Carmes mitigés de l'Andalousie : beaucoup d'abus lui avaient été confiés sous le secret; il s'exposait donc à irriter tous ces Pères et à en diffamer un grand nombre. Enfin, il ignorait si le Nonce était le prélat autorisé pour y apporter remède, car ce dernier n'a jamais montré de qui il tenait ses pouvoirs.

Voilà toute la vérité. Il y a encore d'autres faits dont l'exposé montrerait clairement qu'on a maltraité contre toute justice le Père Gratien dans ce Bref. Il ne s'est jamais guidé que d'après les lumières des meilleurs théologiens. Bien qu'il le soit lui-même, il n'a point voulu agir selon son propre jugement. C'est, dit-il, une nouveauté en Espagne que le Nonce ne montre pas ses pouvoirs, car les Nonces les montrent toujours.

Veuillez voir, je vous prie, s'il ne serait pas bien que cette information, après avoir été transcrite en caractères très lisibles, soit envoyée à Madrid et remise entre les mains de plusieurs personnes.

Thérèse de Jésus.

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