‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 125 sur 255 · LETTRE CCXXVI. 1578. AOUT 2G · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXVI. 1578. AOUT 2G

perfection, ce serait un grand stimulant pour nous de faire donner, s'il était possible, la direction de nos maisons au Père maître Jérôme de la Mère de Dieu, Gratien; il les a visitées ces dernières années. Son esprit intérieur, sa discrétion, sa manière vraiment suave de procéder, sa haute perfection et sa gravité, tout semble indiquer que la Vierge l'a choisi pour aider les sœurs à réaliser les plus beaux progrès. A chacune de ses visites, elles sentent, disent-elles, ravivés en elles les plus fervents désirs, tant est profond le bien qu'il produit dans leurs âmes.

Voilà le projet qui nous conviendrait ; pourra-t-il se réaliser? Toutes les sœurs seraient unanimes à l'approuver; cependant, il semble impossible. Notre révérendissime Père Général, en effet, est très mécontent de ce Père, comme de Thérèse de Jésus, mais plus encore de lui, à cause des raisons dont je vous parlerai dans l'information ci-jointe. C'est ce Père qui fut nommé visiteur apostolique par ordre du Nonce précédent et du Roi. Et, vu toutes les calomnies dont il est l'objet, je ne m'étonne pas que le Général en soit fort mécontent.

On rendrait à Notre-Seigneur une grande gloire si l'on venait à mener ce projet à bonne fin. Mais, je le répète, la chose paraît impossible. Il faudrait donc qu'on pût obtenir le choix d'autres religieux , par exemple le Père Présenté, Antoine de Jésus, ou le Père Jean de la Croix. Ils ont été les premiers à embrasser la Réforme, et ils sont de très fidèles serviteurs de Dieu. Dans le cas où l'on ne voudrait pas d'eux, ce serait celui que Sa Seigneurie désignerait, pourvu que ce ne fût pas [un Père mitigé, ni surtout un Père andalous]. Veuillez faire ce que vous pourrez; avec le temps, on arrivera, Dieu aidant, à réaliser autre chose. Ce serait beaucoup

pour nous de pouvoir tout d'abord être débarrassés des Pères mitigés !

Le Père déchaussé qu'on nommerait, quel qu'il fût, aurait soin d'envoyer tous les ans les taxes ordinaires au révérendissime Père Général, comme le doit tout Visiteur, pour reconnaître la délégation qu'il tient de lui. Et quand il ne le ferait pas, [mais il le fera, car il y est obligé], les sœurs ne manqueraient pas pour cela d'envoyer la taxe. Elles sont prêtes à payer double taxe et même beaucoup plus, pourvu qu'on leur donne le Père Jérôme Gratien, et elles y gagneraient encore, tant il leur importe d'avoir ce Père. Il ne faudrait cependant rien dire de ce point particulier à personne, excepté au compagnon du révérendissime Père Général, après vous être bien renseigné pour savoir quel est son plus intime confident. Il serait préférable de traiter de toutes les autres questions avec lui d'abord. Un point, non moins important à mes yeux, c'est de gagner par des paroles et par de bons procédés le cœur de ceux qui sont autour de lui, afin que notre affaire aboutisse sans difficulté.

En troisième lieu, Sa Seigneurie devrait veiller à ne pas plus lier les supérieurs qui dirigeraient nos monastères que ne le sont ceux des autres Ordres religieux; ces derniers ont le pouvoir, quand on leur donne soit un monastère, soit une maison pour les religieuses, ou qu'ils leur en procurent eux-mêmes, de prendre quelques-unes des sœurs, pour les débuts de la fondation; sans cela, il M difficile de bien implanter l'Ordre dans un endroit; et jamais un Général n'a empêché cette mesure chez les siens. Tous, au contraire, favorisent son développement et s'en réjouissent; telle était la conduite de notre révérendissime Père Général du Carmel avant qu'on l'eût si mal informé. Je ne comprends pas ce qui a pu lui être dit contre des

toes vraiment ferventes qui ont donné et donnent encore tant de beaux exemples et allaient avec tant de vertu et de piété peupler les monastères, pour qu'il les ait privées d'un bien accordé, je le répète, à toutes les familles religieuses.

Quand on a célébré le Chapitre général, notre révérendissime Père Général a défendu sous peine d'excommunication à toute religieuse de sortir de son monastère, et, en particulier, h Thérèse de Jésus. 11 a prescrit, en outre, à tous les supérieurs de n'accorder aucune autorisation de ce genre. Cependant, lorsque Thérèse de Jésus sortait, c'était au moment où le monastère était prêt; elle s'en allait avec quelques religieuses pour implanter l'Ordre; elle prenait possession du monastère, en se conformant aux patentes qu'elle tenait du révérendissime Père Général lui-même; elle agissait avec toute la piété possible. Il y avait là Un sujet d'édification pour tous ceux qui en étaient témoins, comme on pourra s'en convaincre par une information, si c'est nécessaire.

Thérèse de Jésus.

LETTRE CCXXVII1.

1578. 14 Août. Avila.

au père gratien, a madrid.

Afflictions que lui causent les épreuves de ce Père. Nécessite de se soumettre au Nonce, de fuir le danger et de travailler à constituer une province séparée.

JÉSUS

Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Votre Paternité, mon Père !

Dans le cas où Votre Paternité ne fût point passée par Avila, j'aurais eu peu de mérite au milieu de toutes nos épreuves; car ma peine était peu de chose; mais j'ai ensuite payé tout à la fois. Votre vue, je vous l'assure, m'a tellement affectée, que tout hier, mercredi, j'avais le cœur brisé; je ne savais que devenir, tant j'étais affligée, et à si juste titre. Je vois, en effet, que vous courez partout du danger, et que vous êtes obligé de vous cacher comme un malfaiteur; malgré cela, la confiance dans le succès ne m'abandonne pas un instant. Ce qu'il y a de plus pénible pour moi, mon Père, c'est que le Seigneur a trouvé un excellent moyen de me faire souffrir, en voulant que les coups tombent là où ils me causent plus de douleur que s'ils m'atteignaient moi-même.

Aujourd'hui, veille de la fête de Notre-Dame, le bon Monsieur Roch m'a envoyé une copie des lettres de pro-

1. Nous avons corrigé la partie de cette lettre dont nous avons vu l'autographe, et l'avons augmentée de deux fragments inédits.

LETTRE CCXXVH. 1578. 14 AOUT 2G9

vision. Nous en avons été grandement consolées les unes et les autres. Dès lors, en effet, que le Roi s'occupe ainsi de cette affaire, Votre Paternité sera à l'abri des dangers, et c'est là ce qui nous préoccupait le plus, car pour tout le reste, je le vois, le courage ne manque pas -à nos sœurs. Le Seigneur a voulu que ma peine fut de courte durée; c'est très heureux que Votre Paternité soit partie à un tel moment, et ait passé par l'Escurial.

Vous me direz par Pierre1, qui me sert de messager, tout ce qui s'est passé et ce qui se passe encore. Veuillez donner de vos nouvelles à Valladolid; les sœurs y sont en peine de vous. Leur messager est venu; elles ont appris ce qui est arrivé au Père Jean de Jésus2. En même temps, n'oubliez pas de nous dire ce qu'on pourrait faire pour le Père Jean de la Croix1. Avisez-moi s'il convient d'envoyer quelqu'un au Nonce, afin de lui montrer qu'il* y a de l'obéissance chez les Carmes et Carmélites de la Réforme, puisque nous nous sommes tous soumis à son autorité. Nous traiterons ici cette question et nous déciderons pour le mieux, dans le cas où Votre Paternité ne serait pas là. Une telle démarche ne peut nuire à la justice de notre cause. J'ai reçu aujourd'hui des lettres de nos sœurs de Valladolid et de Médina ; les mitigés ne leur ont rien notifié. Ils doivent avoir su ce qui se passe; sans cela, j'en suis certaine, mes chers frères les mitigés n'eussent point été paresseux.

Mon Père, je suis un peu préoccupée de ce que, dans

1. Serviteur que la Sainte avait pris à Tolède ; il lit plusieurs voyages en sa compagnie, devint Carme déchaussé sous le nom de Pierre du Christ à l'âge de 71 ans et mourut à l'âge de 89 ans.

2. Le Nonce, qu'il était allé trouver à Madrid, l'avait envoyé prisonnier chez les Carmes mitigés de cette ville.

3. 11 était délivré miraculeusement de sa prison de Tolède le lendemain même, fête de l'Assomption de la Sainte Vierge.

ces lettres de provision et au milieu de tout ce tapage, on ne parle d'aucun autre visiteur que de mon Père Gratien. Je m voudrais pas qu'il vînt quelque chose de Rome contre lui. Il me semble bon que Votre Paternité se rappelle cette lumière que vit Paul1, et qui semble confirmée par celle á' Angele*. Que Votre Paternité s'éloigne le plus possible de ce feu. Mais prenez garde de déplaire au Roi, malgré tout ce que pourra vous dire le Père Mariano. Votre conscience n'est point faite pour s'accommoder de ces questions où il y a des avis différents, puisque vous vous troublez quand il n'y a pas lieu, comme cela vous est arrivé les jours précédents. D'ailleurs, cela paraîtra bien à tout le monde. Que ces Pères s'arrangent au milieu de tant de disputes! Dès que tout aura été affermi et assuré, ce sera beaucoup pour vous de vous exposer au danger; mais laissez-moi là ces scrupules. Je vous l'assure, ma plus grande peine au milieu de tous ces troubles, c'est je ne sais quelle crainte de ne pas vous voir déchargé de l'office de Visiteur. Tant que le Seigneur voudra vous le laisser, Il vous gardera, comme II l'a fait jusqu'à cette heure, mais je ne serai pas pour cela sans tourment.

En vous éloignant de ce feu, comme je l'ai dit, il faut toute votre prudence pour ne pas paraître avoir d'autre crainte que celle d'offenser Dieu, comme c'est la vérité. Supposé que vous puissiez parler au Nonce, justifiez-vous sur ce point, dans le cas où il voudrait vous écouter ; donnez-lui à entendre que vous vous soumettrez toujours volontiers à son autorité, et que, si vous avez attendu pour le faire, c'est que l'unique but poursuivi par le Père

1. Ce fait arriva à Tolède en 1577, au moment où le Père Gratien récitait les Complies.

2. La Sainte avait eu, elle aussi, une vue des épreuves qui l'attendaient.

LETTRE CCXXVII. 1578. 14 AOUT 271

Tostado dès le principe était, comme vous le saviez, de détruire une Réforme comme la nôtre. Vous pourriez, en outre, lui dire de prendre des informations sur l'état actuel de nos monastères et autres choses de ce genre.

Vous devez, de plus, vous occuper de la séparation de la province par tous les moyens possibles, et aux conditions qu'on voudra. Tout dépend do là, et la Réforme ellemême. Ayez soin d'en parler au Iloi, au président, à Parche vê que et à tous les autres: donnez-leur à entendre quel scandale et quelle guerre il y a eu, surtout en Castille, parce que nous n'avions pas de province séparée. Là, en effet, comme il n'y a pour les Carmes mitigés ni visiteurs, ni justice, iis font tout ce qu'ils veulent; Votre Paternité saura mieux le dire que moi. Je suis bien sotte de vous l'indiquer en ce moment; néanmoins, je vous en parle, afin que vous n'oubliiez pas cette affaire au milieu de vos autres préoccupations. Je ne sais si c'est Pierre qui va vous porter cette lettre; car il ne trouve pas de mule; du moins, ce sera un messager sûr. Par charité, avisezmoi de tout, malgré Je peu de temps dont vous puissiez disposer; dites-moi, en outre, comment va le Père Mariano.

Toutes les sœurs de ce monastère se recommandent instamment à vos prières. Que *ie voyez-vous comment elles s'attendrissent sur votre chagrin ? vous en seriez ému; tout cela est pour mon Père.

Je suis en peine pour nos sœurs de Véas et de Caravaca ; nous leur avons envoyé un messager ; elles vont être dans l'affliction, et de longtemps elles n'auront pas d'autres nouvelles. Nos lettres leur donnent cependant de grandes espérances, mais non pour la lin de vos épreuves, afin qu'elles vous recommandent davantage à Dieu. Tâchez de trouver à Madrid un exprès pour les aviser; veuillez,

par charité, en prévenir Monsieur Roch. [Hier, je lui ai envoyé cinquante ducats; je lui envoie maintenant de quoi compléter les mille réaux1].

Je serais bien peinée si vous deviez rester pendant ces chaleurs à Madrid, [et même là où vous êtes. Gomme l'examen de toutes ces affaires va traîner en longueur], ne serait-il pas convenable que vous vinssiez à Hancéra? vous seriez alors plus près de nous; [songez à cela, par charité2]. N'oubliez pas de me dire ce qu'on a fait des prisonniers de Pastrana. Oh ! si une autre vision venait vous remettre du tourment que vous a causé celle de l'autre jour ! Plaise à Dieu de vous l'envoyer ! Qu'il m'accorde la faveur de vous voir en tel état que je sois enfin délivrée de toutes mes craintes à votre endroit I Amen.

C'est aujourd'hui la veille de Notre-Dame d'août. Enfin, c'est le jour de ses fêtes que nous viennent comme dons de sa main les épreuves et les joies.

L'indigne sujette et fille de Votre Paternité,

Thérèse de Jésus.

1. La partie de l'autographe conservée à Fuencarral indique clairement que ces deux derniers membres de phrase se rapportent, non au Père Gratien, mais à Monsieur Roch de Huerta.

2. Ces deux derniers fragments entre crochets n'ont jamais été publies. Voici le texte : y an varia que mj ; porque en averiguar estos negocios duraran mucho, si seria bien se viniese à Mancara. Mi ra/o por caridad, que estaríamos mas cerca.

LETTRE GGXXVHI. 1578. 24 AOUT

1578. 24 Août. Avila.

AU PÈRE GRATIEN, A MADRID

Nécessité pour le Père Gratien d'aller s'expliquer devant le Nonce et de travailler à la séparation des provinces. Le PèreValdemoro et les Carmélites de Médina. Hôte charitable. Le Père Mariano et les Pères Jésuites d'Avila.

JÉSUS

Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Votre Paternité, mon Père !

La lettre apportée par Pierre nous a causé une vive joie, tant elle était pleine de bonnes espérances qui apparemment ne peuvent manquer de se réaliser. Plaise à Notre-Seigneur d'y mettre la main et de faire tourner les choses à sa plus grande gloire ! Cependant, tant que Paul2 n'aura pas parlé à Mathusalem 3, et que je ne saurai pas la façon dont il a été reçu par lui, je ne serai pas sans inquiétude. Par charité, dès que Votre Paternité en aura connaissance, veuillez me l'écrire.

La mort d'un roi aussi catholique que celui de Portugal, m'a profondément affligée; je suis, en outre, très fâchée contre ceux qui l'ont laissé s'exposer à un si grand péril4.

1. La moitié de cette lettre est traduite pour la première fois en français. Elle contient, en outre, plusieurs corrections.

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