A DON,ROCH DE HUERTA, A MADRID
Chagrin de no pouvoir lui montrer toute sa reconnaissance. Grands troubles à Avila.
JÉSUS
Que la grâce du Saint-Esprit soit avec vous î Je vous envoie sous ce pli une lettre pour le Père maître Chavès1. Je le préviens que vous lui direz dans quel état sont nos affaires. Tâchez de trouver une occasion de lui parler et de lui remettre vous-même ma lettre. Vous l'instruirez de la façon dont nous traitent ces bons Pères mitigés. La lettre que je lui envoie produira, je
1. Cette lettre contient trois fragments traduits pour la première
fois.
2. Religieux dominicain. Il avait été confesseur de la Sainte et l'était alors de Philippe II.
LETTRE CCXXXVÍII. 1578. DÉCEMBRE 299
pense, quelque effet. Je le supplie instamment de parler au Roi, et de lui raconter quelques-uns des préjudices qu'ils nous ont causés, à nous religieuses, quand nous étions sous leur juridiction. Que Dieu leur pardonne !
Ces Pères vous donnent tant de travail que je ne sais d'où vous tirez les forces pour le supporter. Vos débours, je le comprends, auront été considérables. Vous ne sauriez croire combien je souffre de ne pouvoir faire tout ce que je voudrais, à cause des dépenses que j'ai ici; je ne vois même pas comment il me sera possible d'aider nos Pères pour leur voyage à Rome, quand nos monastères ont mes frais de courriers à leur charge. Cene sera pas peu que cela finisse un jour, et je regarderai le tout comme bien employé, si nous trouvons le repos; nous pourrions alors réaliser mon désir à l'égard de celui envers qui nous avons tant d'obligations.
Vous verrez par l'information que je vous envoie le peu d'effet que produit sur les Pères mitigés la provision royale. Je ne sais s'ils auraient du respect pour le Roi lui-même. Habitués, comme ils le sont, à faire tout ce qu'ils veulent, (ce qui leur réussit très bien par ici), c'est, je vous l'assure, le moment le plus dangereux que nous ayons pour traiter avec eux. Vous me dites qu'on s'est soumis à Pastrana et à Alcalá. A-t-on donné une réponse analogue à la nôtre? je l'ignore. Veuillez, par charité, m'en aviser, car notre Père ne me parlait point de cela; sans doute, il n'y était pas allé.
Toutes vos pièces me sont arrivées; mais elles sont venues tard pour nos autres maisons. Veuillez me dire de quoi elles peuvent nous servir, dès lors que les gens de justice ne reçoivent pas l'ordre de chasser ces Pères ou de prendre quelque autre mesure sévère. Ce matin, on se serait cru au jour du jugement. Tous, gens de justice,
hommes de lettres, gentilshommes qui se trouvaient là» furent scandalisés de leurs manières si peu religieuses. Pour moi, j'étais dans une grande affliction, et volontiers
j'eusse laissé tout ce monde écouter ces Pères mais
aucune d'entre nous n'osait dire mot.
Ils ne peuvent pas déclarer avec vérité, croyez-le, qu'ils nous ont vu faire quoi que ce soit. Car Pierre1 était à la porte, et dès qu'il les a vus, il est allé prévenir mon frère qui arriva en compagnie du corrégidor, ce dont je fus vraiment peinée; tout cela nous sert de peu : on ajoutera sans doute plus de foi à ce qu'invente leur imagination qu'à la vérité de nos paroles. Par charité, prévenez notre Père de tout, car je n'ai pas le temps de lui écrire, et donnez-moi des nouvelles de votre santé et de la sienne.
La lettre de Valladolid que je vous priai l'autre jour de lire et d'envoyer à notre Père a été échangée par erreur. Celle que je devais vous expédier est restée ici ; je demandais à notre Père comment il avait fait sa visite aux mitigés, et je lui racontais tout ce qui s'est passé ; mais j'ai écrit qu'on vous en informe ; j'ai également écrit à Médipa. Dites-moi ce que vous pouvez savoir du Père Balthasar depuis son entrevue avec le Nonce. [Mandezmoi, en outre, si les mitigés peuvent citer en justice les Pères déchaussés, car d'après le Bref, le Provincial seul a le pouvoir de substituer. C'est ce qu'on affirme par ici; mais est-ce avec raison ? je l'ignore].
Je vous apprends qu'on doit, dit-on, me transférer dans un autre monastère. Supposé que ce fût dans un des leurs, quelle vie pire qu'au Père Jean de la Croix on me ferait mener î J'ai craint aujourd'hui qu'on ne fulminât
1. Le domestique dont nous avons déjà parlé, et qui plus tard se il t Carme déchaussé.