‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 155 sur 255 · AUX CARMÉLITES DE SÉVILLE · texte numérisé non relu

AUX CARMÉLITES DE SÉVILLE

Bienfaits de l'épreuve. Exhortation à l'oraison. Préoccupations au sujet des sœurs qui ont accusé faussement le PèreGratien. Recommandations diverses.

JÉSUS

Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Vos Charités, mes filles et mes sœurs !

Je vous dirai que jamais je ne vous ai tant aimées que maintenant. Jamais, non plus, vous n'avez eu plus d'obligation de servir Notre-Seigneur qu'à l'heure présente, car Il vous accorde cette insigne faveur de pouvoir partager les souffrances et l'abandon extrême de sa Croix. Heureux le jour où vous êtes entrées dans ce monastère, puisqu'un temps si fortuné vous y était réservé ! Je vous porte grande envie. Et, à la vérité, quand j'ai appris tous ces changements, dont on m'a envoyé le récit fidèle et détaillé, quand j'ai su qu'on voulait vous chasser du monastère et qu'on m'a transmis d'autres renseignements particuliers, bien loin d'en éprouver de la peine, j'en ai conçu, au contraire, une joie intérieure très vive; j'ai vu que, sans avoir passé les mers, vous aviez trouvé, par la grâce de Notre-Seigneur, des mines de trésors éternels; j'espère donc en Sa Bonté que vous vous enrichirez de mérites, et que vous en donnerez une part à vos sœurs de Castille. J'ai la plus grande confiance en sa miséricorde. Il vous

aidera à tout supporter sans l'offenser en rien; ne vous affligez donc pas si cette épreuve vous est très sensible. Le Seigneur veut vous donner à comprendre que vous n'aviez pas encore autant de force que vous le pensiez, quand vous appeliez les souffrances.

Courage, courage, mes filles! rappelez-vous que Dieu ne nous éprouve jamais au delà de ce que nous pouvons supporter, et qu'il ne délaisse point les affligés, cela est certain; il n'y a donc pas à craindre; nous devons, au contraire, espérer en sa miséricorde qu'il manifestera la vérité sur toutes ces choses. Il découvrira certaines trames que le démon tenait cachées pour tout bouleverser et qui m'ont causé encore plus de peine que vos épreuves présentes.

Oraison, oraison, mes sœurs ! montrez maintenant votre humilité et votre obéissance. Que toutes, et spécialement l'ancienne prieure, donnent aux autres l'exemple de la soumission à celle qu'on vous a donnée pour vicaire. Oh f quel temps favorable pour tirer profit des résolutions que vous avez prises de servir Notre-Seigneur ! Souvent, sachez-le, Il veut nous éprouver pour voir comment nos œuvres répondent à nos désirs. Faites honneur aux filles de la Vierge et à vos sœurs par votre vaillance à supporter cette grande épreuve; aidez-vous vous-mêmes, le bon Jésus vous aidera. Bien qu'il dorme sur la mer, à l'heure où la tempête est déchaînée, Il commandera aux vents de s'apaiser; mais prions-le, telle est sa volonté. Il nous aime tant, qu'il cherche toujours le moyen de nous être utile. Béni soit à jamais son nom ! Amen, Amen, Amen !

Dans tous nos monastères, on vous recommande instamment à Dieu; voilà pourquoi j'espère de sa bonté qu'il apportera promptement un remède à tous vos maux. Tâchez donc d'être dans la joie, et vous verrez que, tout bien

LETTRE CCUI. 1579. 31 JANVIER 319

considéré, ce que vous souffrez est peu pour un Dieu si bon qui a tant souffert pour nous. Vous n'êtes pas encore arrivées à répandre votre sang pour Lui : vous vous trouvez au milieu de vos sœurs, et non pas à Alger. Laissez agir votre Époux, et avant longtemps, vous verrez la mer engloutir ceux qui nous font la guerre, comme elle a englouti le roi pharaon, et rendre la liberté au peuple de Dieu. Nous désirerons tous de nouvelles souffrances, quand nous verrons quel profit nous aurons retiré des épreuves passées.

J'ai reçu votre lettre, et je regrette que vous ayez brûlé ce que vous aviez écrit; cela nous aurait été utile. Vous auriez pu refuser de remettre mes lettres, d'après ce que me disent les théologiens d'ici; mais peu importe. Plaise à la divine Majesté qu'on me rende responsable de toutes les fautes, bien qu'en vérité, les peines de ceux qui ont souffert innocemment ont pesé lourdement sur moi.

J'ai été très affligée en voyant, dans le procès des informations faites par le Père Provincial, certaines choses absolument fausses à mes yeux; j'étais présente lorsque ce dont on parle s'est accompli. Pour l'amour de Notre-Seigneur, examinez bien si quelque sœur n'a pas déposé sous l'empire de la crainte ou du trouble. Pourvu qu'il n'y ait pas offense de Dieu, tout cela n'est rien. Mais quand je vois des mensonges, et quand le prochain est attaqué, j'éprouve le plus profond chagrin. Je ne puis ajouter foi aux dépositions qui ont été faites. Tout le monde, d'ailleurs, sait la pureté de vie et la vertu que le Père maître Gratien a constamment montrées dans ses rapports avec nous, les éminents services spirituels qu'il nous a rendus, et les secours qu'il nous a donnés pour nous stimuler dans le service de Notre-Seigneur. Tels sont les faits. C'est donc une grande faute de l'accuser, alors même qu'on ne lui impu-

terait que des choses légères. Par charité, rappelez tout cela aux sœurs coupables, et demeurez avec la très Sainte Trinité. Qu'Elle soit votre garde ! Amen.

Toutes les sœurs de ce monastère se recommandent instamment à vos prières. Elles espèrent qu'une fois ces nuages dissipés, la sœur Saint-François leur donnera une relation complète de vos épreuves. Je me recommande à la bonne sœur Gabrielle et je la supplie d'être très contente. Je ne cesse de songer au chagrin qu'elle aura eu, en voyant comment on traitait la Mère Saint- • Joseph. Mais je ne puis plaindre la sœur Saint-Jérôme, si les désirs qu'elle a de souffrir sont bien sincères ; dans le cas contraire, je la plaindrais plus que toutes les autres.

C'est demain la veille de Notre-Dame de la Chandeleur.

Quant à M. Garcia Alvarez, j'aimerais mieux lui parler que lui écrire. Et comme il ne convient pas de confier au papier ce que je voudrais lui dire, je ne le fais pas. Présentez mes compliments à toutes les autres sœurs auxquelles vous croirez pouvoir parler de cette lettre.

L'indigne servante de Vos Charités,

Thérèse de Jésus.

1579. 4 Février. Avila.

Page 1