Sœur du Père Gratien
talents vient de prendre l'habit dans cette maison. Elle possède près de vingt mille ducats de fortune; mais, pensons-nous, elle laissera au monastère une faible dot, en comparaison de ce qu'elle pourrait donner, à cause de ses sœurs, qu'elle aime beaucoup. Cependant, sa dot sera raisonnable, et avec ce que la Mère prieure a déjà, il manquera peu de chose pour que le couvent ait une rente suffisante, car tous, ici, veulent qu'il soit renté.
Quant au voyage que Paul ferait à Rome, c'est un rêve; il n'y a pas à en parler, ni même à y penser. Je crains bien plus, s'il est nommé provincial, qu'il ne soit obligé d'aller au Chapitre Général. Ne vous occupez nullement du conseil que vous donne ce Père si résolu, sans dire clans quel but, ni comment; bénissez Dieu, au contraire, qui a disposé les choses de façon que ce voyage ne soit pas nécessaire. 11 ne nous manquerait plus maintenant que cette croix pour remédier à nos épreuves passées. Je voudrais que Votre Paternité ne s'arrêtât pas même un instant à cette pensée.
Le Père Nicolas est resté trois ou quatre jours avec moi à Avila. J'ai été très contente quand j'ai vu que Votre Paternité avait en lui quelqu'un avec qui vous puissiez traiter des affaires de l'Ordre, qui soit capable de vous aider et qui réponde à mes désirs; j'ai bien souffert de ce que vous vous trouviez tellement isolé sous ce rapport dans l'Ordre. Assurément, ce Père m'a paru sage et de bon conseil, et, en outre, un vrai serviteur de Dieu. Mais il n'a pas cette grâce et cette affabilité extraordinaires que Sa Majesté a données à Paul : Elle accorde à peu de personnes tant de qualités à la fois. Cependant, c'est un homme de talent, très humble, très pénitent, ami de la vérité et sachant gagner les cœurs. Il se rendra parfaitement compte de la valeur de Paul, et il est fermement
LETTRE GCLXIX. 4579. 7 JUILLET 373
résolu à le suivre eu tout; cela m'a procuré une vive joie. Que Paul s'entende avec lui !\il le fera, je crois, ne seraitce que pour me contenter. Qu'ils marchent toujours d'accord l'un et l'autre ! nous en retirerons de précieux avantages, et ce sera pour moi un grand soulagement.
Ce que Votre Paternité a eu à souffrir de la part de ceux qui devaient vous seconder me semble, chaque fois que j'y pense, être, sous certains rapports, une des plus lourdes croix que vous ayez eu à endurer. Aussi, mon Père, que Votre Paternité ne manque pas de s'entendre avec lui; ou je me trompe fort, ou il doit être d'une ressource précieuse pour une foule de choses. Nous nous sommes longuement entretenus, et nous avons formé maints projets. Plaise au Seigneur d'amener enfin le jour où nous pourrons les exécuter, et mettre tout en ordre parfait dans ce cher troupeau de la Vierge, qui a tant coûté à Paul.
Je bénis Notre -Seigneur de ce que Votre Paternité est en bonne santé. Par charité, je vous demande comme une grâce de rester le moins possible à Alcalá, durant ces chaleurs. Pour moi, je ne sais combien de temps je m'arrêterai dans cette maison. Je suis préoccupée de l'affaire de Salamanque. Mais je me trouve très heureuse à Valladolid, bien que, je puis le dire en toute vérité, je ne sois mécontente nulle part. Je ne négligerai rien, je pense, pour ne rester ici que pendant ce mois. Je crains, en effet, qu'il ne se présente par malheur quelqu'un pour acheter la maison qu'on nous offre à Salamanque. Elle est très bien pour nous, quoique un peu chère; mais Dieu y pourvoira.
Je n'ai jamais voulu dire à Votre Paternité, pour ne point vous causer de peine, combien est insupportable la fille du licencié Godoy1, qui est à Albe. J'ai fait mon pos- \. Avocat à Valladolid et bienfaiteur de l'Ordre.
sible et l'ai éprouvée de toutes manières ; on ne saurait 1 garder. Gomme elle n'a pas d'intelligence, elle ne com prend rien. Elle me semble très mécontente, puisqu'ell jette de grands cris. C'est le mal de cœur, dit-elle; pou moi, je n'en crois rien. J'avais demandé à la Mère prieur de m'écrire quelques-uns des griefs qu'elle a contre cett sœur, afin de les montrer au licencié, et elle m'a envoy la lettre ci-incluse. Depuis lors, j'ai cru préférable de n pas la donner à lire à ce monsieur et de le laisser soup çonner que son enfant n'est pas appelée à vivre dan nos monastères. J'en suis vivement peinée; car nous lu devons beaucoup. Nulle part on ne pourra garder cett sœur.
J'irai bientôt à Albe et je me rendrai compte de tout. Cela, néanmoins, servira de peu ; d'après ce qu'on m'écrit, cette fille n'a pas sa raison. Comme elle craint son père, c'est auprès de lui qu'elle sera le mieux. Pour lui, je ne l'ai pas encore vu. Dans une lettre qu'il m'a envoyée à Avila, il me demande de garder son enfant à Albe jusqu'à ce qu'il trouve où la placer; nous nous conformerons à son désir. J'avais toujours redouté de la prendre; je craignais la peine qu'il aurait de la voir sortir de chez nous. Nous avons fait notre possible jusqu'à ce moment. Dieu veuille qu'il le comprenne !
Je vous prie de présenter tous mes compliments au Père Barthélémy1. Sa lettre m'a procuré le plus sensible plaisir. Qu'il ne se lasse pas de me faire cette charité. Je ne puis lui écrire, parce que toutes les visites de dames que j'ai reçues aujourd'hui m'ont fatiguée. Je me suis trouvée hier avec la comtesse d'Osorno. L'évêque de Palencia2 est ici; Votre Paternité lui doit beaucoup, et nous tous éga-