‹ Lettres; traduction augmentée de plus de 70 lettres et 400 fragments, d'après les autographes de la Sainte et les copies authentiques des Pères Carmes déchaussée qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de MadridChapitre 218 sur 255 · Anne de Saint-Pierre · texte numérisé non relu

Anne de Saint-Pierre

3. Fille de François Alvarez de Cépôda et cousine germaine de la Sainte..

LETTHE CCXCVI, 1580. 1er FÉVRIER

LETTRE CCXCVI1.

1580. 1er Février. Malagon.

A MARIE DE SAINT- JOSEPH, PRIEURE A SÉVILLE

Affection pour cette Mère. Un acte d'obéissance. Élection faite par le saint-Esprit. Prochain départ pour la fondation de Villeneuve. Choix de la sous-prieure. Divers avis. État du monastère de Malagon. Encore la créance de don Laurent.

JÉSUS

Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Votre Révérence, ma fille !

Aujourd'hui, veille de Notre-Dame de la Transfiguration2, j'ai reçu la lettre de Votre Révérence et celles de mes sœurs de SévHle; j'en ai été très contente. Je ne sais d'où cela vient; mais malgré les ennuis que vous me causez, je ne puis m'empécher de vous aimer beaucoup, et j'oublie aussitôt tout ce que vous m'avez fait. Je me sens même plus portée à chérir la Communauté quand je vois quel profit elle a tiré de ses épreuves passées. Dieu soit béni d'avoir tout amené à une si heureuse fin.

Sans doute, votre santé doit être meilleure, puisque vos filles ne se lamentent pas sur votre compte, comme d'ordinaire. Quant à la tunique de laine que vous voudriez porter pendant l'été, c'est une folie; voulez-vous me faire plaisir ? veuillez la quitter dès la réception de cette lettre,

1. Cette lettre contient trois fragments traduits pour la première fois en français et un fragment inédit.

2. C'est-à-dire veille de la Purification de la Sainte Vierge.

quoi qu'il puisse vous en coûter. Toutes les sœurs savent la nécessité où vous êtes, et elles ne seront pas mal édifiées. Notre-Seigneur lui-même sera content de cet acte de soumission. Ayez donc soin de ne pas agir autrement. Je sais par expérience quelle chaleur il y a dans ce pays. Je souhaite que les sœurs possèdent assez de santé pour suivre les exercices de la Communauté ; cela vaut mieux que de les avoir toutes malades. Je m'adresse à celles dont la nécessité vous sera connue.

J'ai béni Dieu du bon accord qui a présidé à l'élection1. Quand il en est de la sorte, c'est, dit-on, le Saint-Esprit qui intervient. Réjouissez-vous de cette souffrance dont vous me parlez, et ne fournissez pas au démon l'occasion de vous troubler en vous inspirant le dégoût de votre charge. C'est bien joli de votre part de m'annoncer maintenant que vous seriez très heureuse de savoir queje vous recommande à Notre-Seigneur ! Il y a plus d'un an que non seulement je prie pour vous, mais queje conjure tous nos monastères d'unir leurs supplications aux miennes. C'est peut-être à cause de cela que tout s'est passé avec tant de bonheur. Daigne Sa Majesté perfectionner encore son œuvre !

J'avais déjà prévu que, le Père Nicolas allant à Séville, les choses s'arrangeraient très bien. Peu avant que Votre Révérence le demandât, et qu'on lui donnât l'ordre de partir, vous avez failli nous perdre tous. Vous ne considériez que les intérêts de votre monastère; or, ce Père était occupé à certaines affaires de l'Ordre qui dépendaient de lui. Dieu, dans sa bonté, y a mis la main. Je voudrais que le Père Nicolas fût à Séville et en même temps à Malagon jusqu'à la conclusion d'une affaire de cette importance. Je désire même qu'il soit de retour assez tôt pour que

1. Toutes les sœurs avaient voté pour la Mère Marie de Saint- Joseph.

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nous puissions nous entretenir ensemble. Mais cela est impossible. Votre Révérence saura, en effet, que le Père Vicaire Générât m'a envoyé, il y a cinq jours, une patente, en me commandant d'aller à la fondation à Villeneuve de la Xara, non loin de la Roda. Depuis quatre ans environ, nous étions sollicitées de la réaliser par le Conseil municipal de cette localité, par d'autres personnes et spécialement par l'inquisiteur de Cuenca, celui-là même qui était fiscal à Séville. Je voyais de nombreuses difficultés à ce projet; néanmoins, le Père Antoine de Jésus et le prieur de la Roda se sont rendus sur les lieux, et ils se sont tant remués qu'ils ont réussi. Cette localité est à vingt-huit lieues de Malagon.

Ce serait un grand bonheur pour moi que mon chemin fut de passer par Séville. Je vous verrais et je finirais, enfin, de me fâcher avec vous, ou, pour mieux dire, nous causerions ensemble, car vous êtes maintenant, je n'en doute pas, une personne accomplie par suite des épreuves que vous avez endurées.

Je dois, Dieu aidant, être de retour à Malagon avant Pâques. Je n'ai la permission de rester là-bas que jusqu'à la fête de Saint-Joseph. Veuillez en prévenir le Père prieur, dans le cas où il pourrait me venir voir sans se détourner de sa route. Je lui ai envoyé de ce monastère une lettre par la voie de Madrid, et je lui aurais écrit plus souvent, ainsi qu'à vous-même; je ne lai pas osé, pensant que les lettres se perdaient. J'ai été très contente, cependant, d'apprendre que les miennes ne se sont pas perdues; dans l'une d'elles, je vous donnais mon avis sur le choix dé la sous-prieure; à la vérité, vous saurez mieux que moi ce qui convient pour votre monastère. Toutefois, je vous l'assure, c'est un grand inconvénient, à mon avis, que la prieure et la sous-prieure aient peu de santé. 11 y en a un

autre lorsque la sous-prieure ne sait pas bien lire et diriger le chœur; cela est même contre la Constitution. Qui donc peut vous ôter le pouvoir d'envoyer au parloir celle que vous voudrez pour traiter les affaires qui se présenteront? Et le jour où vous seriez très malade, que feriez-vous ? Selon moi, la sœur Gabrielle ne s'écartera pas de ce que vous lui marquerez; vous n'avez qu'à rehausser son autorité et son crédit; elle a assez de vertu pour ne pas donner le mauvais exemple. J'ai été contente de vous voir pencher pour elle. Dieu daigne en disposer pour le mieux !

Je trouve plaisante la recommandation que vous m'adressez de ne pas croire à tout ce que me dit la sœur Saint-Jérôme, lorsque je vous en ai moi-même prévenue à maintes reprises. Dans une de mes lettres, écrite à Garcia Alvarez et déchirée par vous, je lui recommandais de ne pas ajouter foi à l'esprit de cette sœur. Cependant, c'est une bonne âme, je vous l'assure, et, bien qu'elle n'ait pas une intelligence des plus lucides, on ne saurait la comparer à la sœur Béatrix; quand elle commettra des fautes, ce sera par manque de jugement, et non par malice, bien que je puisse me tromper. Ne lui permettez donc de se confesser qu'à des Pères de l'Ordre, et tout cela passera; vous pouvez, en outre, l'autoriser à s'adresser de temps en temps au Père Rodrigue Alvarez; mais vous direz à ce dernier mon opinion sur elle. N'oubliez jamais de lui présenter mes compliments.

J'ai été très contente de voir par les lettres des sœurs l'affection qu'elles ont pour vous, et cela m'a paru fort bien. La vôtre a été une vraie récréation et une vraie joie pour moi; elle m'a remise du dégoût que m'a causé celle de la sœur Saint-François. La sienne, à mon avis, manifeste son peu d'humilité et d'obéissance; vous devez

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donc veiller sur son avancement; il lui est resté quelque chose de Paterna. Elle ne devrait pas s'étendre autant dans ses lettres, ni exagérer; elle croit ne pas mentir avec ses détours, mais son style est bien en dehors de la perfection, qui ne permet de parler qu'avec clarté; sans cela, on exposerait les supérieurs à commettre mille imprudences. Telle est la réponse que vous lui donnerez. Quand elle sera corrigée de ce défaut, je serai contente. Mon désir, néanmoins, est que nous contentions ce grand Dieu ; car il n'y a pas à faire cas de moi.

O ma fille, si j'avais le temps, et si ma tête me permettait de vous parler tout au long des événements de ce monastère de Malagon, quelle expérience vous pourriez acquérir ! Vous demanderiez même pardon à Dieu de ne m'avoir pas prévenue; [j'ai su que vous étiez présente à certaines choses qui, j'oserais le parier, ne se sont pas passées dans les monastères les plus relâchés de toute l'Espagne]. La bonne intention en excuse quelques-unes; mais elle ne suffit pas pour les autres. Cela doit vous servir d'exemple pour vous attacher aux Constitutions, puisque vous les aimez tant, si vous ne voulez gagner que peu avec le monde et perdre avec Dieu.

Toutes les sœurs voient aujourd'hui le danger où elles étaient et ne craignent pas d'en convenir. J'excepte Béatrix de Jésus, qui, par fausse charité pour les sœurs, ne m'a jamais rien dit et ne me dit rien encore; cependant, elle me sait au courant de tout. Elle a beaucoup perdu dans mon estime.

Depuis mon arrivée, le confesseur ordinaire n'est plus evenu entendre les sœurs et, je crois, ne reviendra plus, ette mesure s'imposait, vu que la population tout entière tait très animée contre lui. Toutefois, c'est vraiment un excellent homme qui réussirait très bien ailleurs. Dieu

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