Le Père Ange de Salasar
LETTBE CCCIX. 1580. 5 MAI 485
Mes amitiés à la Mère Marie de Saint-Jérôme; veuillez me dire comment elle va. Mes amitiés, en outre, à Isabelle de Saint-Paul, à Thérèse et à toutes les autres sœurs. Plaise à Dieu d'en faire des saintes et d'être avec Votre Révérence 1 En tout cas, tachez de m'envoyer la réponse dn Père vicaire et celle de mon frère, comme je vous l'ai déjà recommandé dans mes lettres précédentes. Supposé que le Père vicaire soit absent, dites-moi où il est, et retournez-moi les lettres que je vous ai remises pour lui.
C'est aujourd'hui le 16 avril.
De Votre Révérence la servante,
Thérèse de Jésus.
1580. 5 Mai. Tolède.
AU PÈRE GRATIEN
Approbation de la décision de ce Père sur un cas de conscience. Bonnes nouvelles de Piome. Conseil. Désir de le voir. Une postulante et la fondation de Madrid. Moyen sur de parler à l'archevêque.
JÉSUS
Que la grâce du Saint-Esprit soit avec Votre Paternité! Vos lettres me sont arrivées hier, [après celle où Ton me parlait de l'affaire du recteur d'Alcala2]. Je me suis entre-
1. Cette lettre contient trois fragments traduits pour la première fois en français.
2, Le Père Élie de Saint-Martin.
486 LETTRES DE SAINTE THÉnÈSE
tenue de cette affaire avec doña Louise; j'ai consulté également le licencié Serrano, et je vous envoie sa réponse sous ce pli.
Quant à ces discussions dont vous me parlez, vous m'avez procuré un vif plaisir en soutenant la meilleure opinion1. Malgré toutes les raisons apportées par ces Pères pour défendre la leur, c'est une terrible chose de ne pas faire, à l'heure de la mort, tout ce qu'il y a de plus sûr et de tenir encore à des points d'honneur. A ce moment-là, l'honneur du monde touche à sa fin, et l'on commence à comprendre combien il est important de n'avoir en vue que l'honneur de Dieu. Mais peut-être ces Pères pensentils que l'offensé s'exposerait au danger d'avoir de la haine contre son ennemi. D'un autre côté, Dieu ne manque pas de nous soutenir de sa grâce quand nous nous déterminons à agir uniquement par amour pour Lui. Vous n'avez donc pas à avoir de peine sur votre opinion. Toutefois, vous feriez bien de donner quelques raisons pour disculper ces Pères.
J'ai été très préoccupée de vous voir exercer le ministère au milieu de ces fièvres pourprées. Béni soit Dieu du bon état de votre santé ! Mon mal n'est plus rien maintenant, comme je l'ai écrit à Votre Paternité. Il me reste seulement de la faiblesse; j'ai passé, en effet, un mois terrible, quoique je me sois tenue presque constamment sur pied. Gomme je suis habituée à souffrir toujours, je pensais, malgré la douleur, pouvoir aller ainsi. A la vérité, j'ai cru en mourir; je n'en avais pas cependant une certitude complète, et il m'était indifférent de vivre ou de mourir. C'est là une grâce de Dieu, et elle est très
1. D'après le Père Antoine, annotateur de cette lettre, on discutait le point suivant : l'offensé est-il obligé, à l'heure de la mort, de se réconcilier avec celui dont il a reçu l'injure ?
grande pour moi : je me rappelle dans quelles frayeurs j'étais autrefois à ce sujet.
Cette lettre de Rome m'a procuré une joie profonde. Si la dépêche annonçant la séparation ne vient pas très promptement, elle parait du moins assurée. Je ne vois pas quelles révolutions il pourrait y avoir à son arrivée, ni pourquoi il y en aurait. Votre Paternité, fera bien d'attendre le Père Ange, notre Vicaire Général, tant qu'il ne se présentera pas une autre occasion; de la sorte, vous ne paraîtrez pas empressé de vous acquitter de la commission dont il vous a chargé, car il remarquera tout.
Je vous annonce que j'ai écrit à nos sœurs de Véas et au Père Jean de la Croix pour les prévenir de votre arrivée et de la commission dont vous êtes porteur, Le Père Ange m'en ayant instruit, j'avais pensé un instant ne leur en rien dire; mais puisque le Père vicaire lui-même me l'annonce, je n'ai, ce semble, aucun motif de ne pas leur en parler. Ne perdons point de temps, tel est mon plus vif désir. Cependant, supposé que nos dépêches arrivent bientôt, il est incomparablement préférable d'attendre encore. Tout se réglera alors avec beaucoup plus de liberté, comme le dit Votre Paternité.
Quoique vous n'ayez pas de motil' pour venir me voir, vous m'avez proposé une grande faveur en m'offrant d'accourir promptement, si je le désirais. Certes, oui, je le désire; [mais votre voyage, je le crains, ne passerait pas inaperçu pour nos bons frères1]; de plus, je redoute une fatigue pour vous, parce que vous auriez une longue course à faire. Je me contente donc d'attendre la circonstance qui vous obligera à passer par Tolède. Je voudrais bien que vous eussiez un jour de loisir pour donner à mon âme l. Allusion aux Carmes mitigés.
quelque soulagement et me permettre d'en parler à Votre Paternité.
Dès que j'aurai repris un peu plus de force, je tâcherai d'avoir une entrevue avec l'archevêque. Dans le cas où il me donnerait la permission de réaliser la fondation de Madrid, il serait incomparablement mieux d'admettre là cette demoiselle1 que de l'envoyer dans un autre monastère. Nos religieuses souffrent tant, lorsqu'on ne répond pas à leurs vues, que c'est là un vrai tourment pour moi. Voilà pourquoi, avant de savoir si cette fondation aura lieu, je n'ai pas écrit à la prieure de Ségovie; je n'ai point non plus insisté daus ce monastère pour qu'on prenne cette demoiselle. Toutes les sœurs, j'en suis persuadée, l'admettraient même malgré la prieure, bien que ce soit un peu tard pour s'en occuper : d'après les instructions du Père vicaire, je dois partir dès que ma santé me permettra de me mettre en route, et j'aurais du scrupule de rester plus longtemps.
Nos sœurs de Ségovie sont nombreuses, et elles veulent encore une postulante. Celle dont je parle ne devant être chez elles qu'en passant, on la prendrait volontiers. Je vais écrire à la prieure de Ségovie, pourvu que vous le jugiez à propos. De votre côté, vous lui diriez combien vous seriez heureux qu'elle reçût cette demoiselle, et votre lettre servirait beaucoup pour la décider. Ce monastère, d'ailleurs, nous a procuré peu de secours ou presque aucun dans toutes ces affaires de l'Ordre. Veuillez donc lui rappeler les obligations que nous avons à l'égard de Monsieur Vélasco, et cette considération triomphera de toutes les difficultés.
[Les sœurs de Tolède viennent de payer cinq cents ducats à nos sœurs de Saint-Joseph d Avila. Je les leur