L'un des iils de Laurent
cette dernière souffrance était ce qui me préoccupait le plus. Je me demandais avec crainte si j'allais demeurer impuissante pour tout.
Quanta l'oraison, c'eût été une grave imprudence de m'y appliquer. Heureusement Notre-Seigneur voit quel dommage ce serait pour moi. Je n'ai aucun recueillement surnaturel; c'est comme si je n'en avais jamais eu. J'en suis très étonnée ; d'ailleurs, je serais dans l'impuissance d'y résister. Ne vous mettez point en peine de moi. Les forces me reviendront peu à peu à la tête. Je prends tous les soins que je crois nécessaires, et ce n'est pas peu dire; j'en prends même plus qu'on ne le fait habituellement dans ce monastère.
11 me sera impossible de reprendre l'oraison de quelque temps; voilà pourquoi j'ai un vif désir de recouvrer la santé. Si je suis malade, vous en aurez de la peine, mais d'un autre coté, c'est un bien pour moi; car telle est ma nature : il faut que je sois malade pour que je ne m'afflige pas. [Je mange du très mauvais mouton, moi qui ne devrais prendre que du poulet]. Tout mon mal vient de la faiblesse, parce que j'ai jeûné depuis la fête <!e l'Exaltation de la sainte Croix, en septembre.; [le travail et l'âge oui dû également y contribuer]. Enfin, je puis si peu de chose que c'est un ennui; ce corps m'a toujours causé du mal et empêché de faire le bien. Cependant, la souffrance n'est pas telle qu'elle me prive de vous écrire moi-même. Je ne vous donnerai pas aujourd'hui la mortification de vous envoyer une lettre écrite par une main étrangère; du moins, cette mortification serait grande pour moi.
Vous me pardonnez celle que je vous impose de ne pas porter ce cilice, car vous ne devez pas suivre votre volonté sur ce point. Vous ne prendrez la discipline que
rarement : de la sorte, vous la sentirez davantage, et elle vous nuira moins. Ne vous frappez pas, cependant, à l'excès; cela d'ailleurs importe peu, bien que vous puissiez penser que c'est une grande imperfection de ne pas le faire. Pour vous laisser suivre un peu votre volonté, je vous envoie cet autre cilice ; vous le porterez deux jours par semaine, c'est-à-dire depuis le lever jusqu'au coucher ; mais vous le quitterez avant d'aller dormir. Je trouve charmant que vous comptiez les jours avec tant d'exactitude. [Voilà une nouveauté] ! Je ne crois pas que les Carmélites déchaussées soient parvenues à cette habileté. Veillez à ne plus mettre l'autre cilice; pour le moment, tenez-le en réserve.
J'en envoie un à Thérèse, en môme temps qu'une discipline très rude qu'elle m'a demandée. Veuillez les lui remettre et lui présenter toutes mes amitiés. Julien d'Avila m'écrit à son sujet une foule de choses excellentes, dont je bénis le Seigneur. Plaise à Dieu de la soutenir toujours de sa main ! Il lui a accordé une grâce de choix, ainsi qu'à nous toutes qui l'aimons bien.
Je vous souhaitais vivement ces jours derniers quelque sécheresse spirituelle ; voilà pourquoi grande a été ma joie quand j'ai lu votre lettre. Cependant, lasécheresse que vous avez éprouvée n'en mérite vraiment pas le nom, Croyezmoi, cet état est très profitable.
Dans le cas où le cilice que je vous envoie joindrait entièrement par devant, ayez soin de mettre un morceau de linge à l'estomac; sans cette précaution, il vous ferait beaucoup de mal. Quand vous sentirez des douleurs aux reins, vous ne prendrez ni cilice, ni discipline; cela vous serait très nuisible. Dieu préfère votre santé et votre obéissance à vos pénitences. Rappelez-vous l'histoire de Saiil, et gardez-vous de désobéir. Ce ne sera pas peu que
yous supportiez l'humeur de celui qui est près de vous1. Tous ces profonds chagrins et toutes ees peines dont vous me parlez ne sont, j'en suis persuadée, qu'une mélancolie à Laquelle il ne saurait se soustraire. Il n'est donc point coupable, et loin de le critiquer, remercions plutôt te Seigneur de nous avoir épargné à nous-mêmes cette épreu ve.
Ayez grand soin de ne pas vous priver du sommeil nécessaire, et de prendre une collation suffisante; on ne sent le mal qu'une fois qu'il est fait, quand on ne sait pas Régler ces désirs d'accomplir quelque chose pour Dieu. Je vous l'assure, l'expérience m'a appris à être prudente et pour moi et pour les autres. Le cilice, porté tous les jours, devient moins sensible, par suite de l'habitude, et ne produit pas cette impression nouvelle dont vous me parlez : mais vous ne devriez pas le serrer aussi fort sur les épaules. Veillez dans toutes ces pénitences à ne pas détruire voire santé. Dieu vous accorde une grâce insigne quand il vous aide à supporter l'absence d'oraison avec tant de courage. C'est une preuve que vous êtes complètement soumis à sa volonté. Et, à mon avis, voilà le plus précieux des biens qui découlent de l'oraison.
J'ai d'excellentes nouvelles de mes papiers2. Le grand Inquisiteur les lit lui-même, ce qui n'est pas chose commune. On a du lui en faire l'éloge. ïl a dit à doña Louise que les Inquisiteurs n'avaient rien à voir dans ce livre, et qu'il n'y trouvait rien de mal, mais au contraire beaucoup de bien. Il lui a demandé ensuite pourquoi je n'avais pas établi un monastère à Madrid. Il est admirablement disposé pour nos Pères Carmes déchaussés. C'est lui qu'on vient