JÉSUS SOIT TOUJOURS AVEC VOTRE RÉVÉRENCE, MA FILLE
Le mois dernier, un muletier de cette ville vous portait une lettre de moi et une autre de mon frère. La mienne vous disait dans quels troubles se trouvaient nos affaires; vous les savez par le Père Grégoire beaucoup mieux qu'il ne me fut possible de vous les expliquer. Maintenant, grâce à Dieu, elles vont bien; chaque jour, elles s'améliorent. Notre Père est en bonne santé, et il possède toujours ses pouvoirs de Commissaire. Cependant, j'ai le plus vif désir de le voir délivré de ces gens ; ils inventent contre lui de telles calomnies qu'on ne saurait les écrire. Ce qu'il y a d'heureux, c'est que tout leur retombe sur le dos et se change en bien pour nous.
Vous saurez déjà que le Frère Michel et le Père Balthasar se sont rétractés1. Le Frère Michel a même juré qu'il n'avait rien écrit du mémoire, et qu'on s'était
1 . Frère Michel de la Colonne, dont la Sainte a dit qu'il n'avait pas de jugement. Cfr. Lettre précédente à Philippe II.
Le P. Balthasar de Jésus se rétracta, lui aussi, et finit saintement ses jours à Lisbonne.
I 28 LETTRES DE SAINTE THÊllÈSE
servi de la force et de la menace pour le lui faire signer.
II a dit ces choses et d'autres encore en présence de témoins et d'un notaire devant le Très Saint-Sacrement. Le roi a compris que tout cela était de la malveillance; ainsi, ceux qui nous persécutent se portent tort à eux. mômes. Quant à moi, je souffre toujours de la tête. Dites aux sœurs de me recommander à Dieu; qu'elles prient, en outre, pour ces deux Frères, afin que le Seigneur leur donne sa lumière et que leurs âmes se sauvent.
Je vous annonce qu'il se passe au couvent de l'Incarnation une chose tellement forte qu'à mon avis, on n'en a jamais vu de semblable. Le Père Provincial des mitigés1 est venu, sur l'ordre du Père Tostado, pour présider les élections, il y a environ quinze jours. Il a menacé de frapper de censures et d'excommunications les religieuses qui me donneraient leur voix. Malgré cela, cinquantecinq d'entre elles, loin de se laisser intimider, agirent comme si on ne leur avait rien dit et votèrent pour moi. A chaque suffrage qui m'était donné, il excommuniait la religieuse qui le lui remettait et l'accablait de malédictions ; puis il froissait les bulletins, les frappait du poing et les brûlait. Ces religieuses sont donc excommuniées depuis quinze jours. Il leur a interdit d'entendre la messe et d'aller au chœur, même quand on n'y récite pas l'office divin. Personne ne doit leur parler, ni les confesseurs du monastère, ni leurs propres parents. Ce que je trouve de plus curieux, c'est que le lendemain de cette élection où avaient retenti les coups de poing, le Père Provincial a rappelé les religieuses qui avaient voté pour moi et leur a dit de procéder de nouveau à l'élection; elles ont répondu qu'elles n'avaient pas à la faire, puisqu'elles l'avaient déjà faite. Et, une seconde fois, il lança contre elles ses exil. Le Père Jean de la Madeleine.