‹ Lettres turquesChapitre 10 sur 22 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

RoSALlDt:

Fatime.

'ai été indisposée quelques Jours; mais j'ai toujours eu si bonne compagnie dans mon appartement que je n'en suis sortie qu'avec peine, pour aller chercher ailleurs ce que je trouvois si commodément chez moi. Il s'y est passé de ces scènes plaisantes que le génie du François crée, pour ainsi dire, de rien.

Les autres Peuples s'abandonnent à leurs penchans, et en avouent de bonne foi la mauvaise habitude. Le François a trop d'amour propre pour convenir qu'il a tort; il donne un tour brillant à ses défauts, et charge de ridicule le vice qui leur est con-

traire. « Vien-çà que je f embrasse, mon cher Chevalier, disoit avant-hier un jeune homme à un autre. J'ai appris avec une vraie joie, que tu as abandonné M'"'^ N.... Ta persévérance pour elle commençoit ù te donner un travers dans le monde. J'avois beau te défendre, et dire que tes assiduités pour cette Femme n'étoient que l'effet de ton goût général pour toutes, qui se réunissoit pour un tems en faveur d'une seule; je ne persuadois points on t'en crovoit amoureux; il sembloit que tu fusses à une Femme près. Et comme elle a de la politesse, de l'esprit et de la beauté, on poussoit même la médisance sur ta façon de penser, jusqu'à dire qu'elle te fixeroit.

— Hé! quel mal y auroit-il, Monsieur, interrompit une personne de la compagnie, qu'une Dame qui a autant de mérite que celle que vous venez de peindre vous-même rendît le Chevalier constant?

— Hé! fi, Madame, constant, répondit-il. Sçavez-vous ce que c'est qu'un homme constant? C'est un espèce d'animal qui n'a qu'une allure, qui devient domestique, qui s'assujettit aux petites manières, qui se fait un génie de

Femme, qui fuit ses amis , qui ne goûte plus le vin, et qui, par un grand hasard, s'enyvre au plus une fois par mois. La constance marque un cœur étroit ^ qu'une seule idée remplit j un cœur qui n^a pas la force de seconder la nature, qui lui présente sans cesse des objets nouveaux, pour l'aider à secouer le joug de celui dont il est occupé. Un homme constant enfin est, pour mieux parler, un homme paresseux, qui, se méfiant de son mérite, s'assoupit avec une conquête faite, pour ne se pas donner la peine d'en entreprendre une autre qu'il manqueroit peut-être.

— Mais je m'étonne, répliqua la personne qui avoit déjà pris une fois la parole, que vous attaquiez si vivement les Amans constans, vous qui depuis trois ans êtes attaché à ... — A une Comédienne, n'est-ce pas? s'écria en souriant, et sans rougir, ce Censeur des belles passions. Hé bien! sçachez que c'est l'inconstance même qui entretient le goût que j'ai pour cette Actrice. Je la vois sur le Théâtre. Tantôt c'est une Amante en pleurs^ qui regrete un perfide. Un autre jour, Bergère innocente, elle voudroit se cacher à elle-même le trouble d'un amour naissant. Quelquefois

c'est une Coquette aimable qui m'amuse par son esprit. Enfin, tous les jours elle change d'attitudes, de grâces, de caracteres, d'habits, et de visage même, si vous voulez. Elle frape mon imagination, elle l'anime; l'imagination avertit le cœur de désirer, lui porte de l'amour, le séduit; et dans un seul objet je trouve Monime , Phèdre , Céliméne , et

Chloé Mais cela me rappelle qu'elle joue

aujourd'hui dans une Pièce nouvelle; c'est un pucelage, je vais la voir. » En achevant ces mots, il sortit véritablement.

C'est souvent un malheur d'avoir de l'esprit. Il nous arrange une morale selon nos passions; il pare tout ce qui piaît au cœur. Rien n^est au-dessus de ce qu'il touche, il le place toujours avantageusement. Cela me rappelle Mahomet , qui donna l'entrée du Paradis à son Chameau, en considération des bons services qu'il lui avoit rendus.

Je voudrois bien que mes Lettres te tissent autant de plaisir que j'en ai à t'écrirc; il me semble que je m'entretiens avec toi , et je trompe ainsi pour quelques momens le chagrin que j'ai d'en être séparée. Adieu , ma chère Fatimc.

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