‹ Lettres turquesChapitre 11 sur 22 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

ROSALIDE A FaTIME.

N ne peut rien voir de plus charmant qu'une Femme qui entra hier dans une maison où j'étois. Sa démarche imprimoit. Elle prit sa place avec une politesse qui se répandit sur toute la compagnie. Son silence même étoit expressif. Ses yeux sembloient annoncer de la tendresse à ceux qui lui parloient, quoique son dessein ne fût que de leur marquer de l'attention. Elle répondoit à tout avec cet enjouement qui met en œuvre les plus petites choses, qui les rend brillantes^ et donne un air de nouveauté aux plus communes. Je sentois un secret plaisir à respirer l'air qu'elle souffloit.

« Cette Dame, me dit un jeune homme en s'approchant de moi^ orneroit, je crois, quelque Serrail que ce fût. Quelle taille! quels yeux! quelles couleurs vives et mêlées! que d'esprit! quelle vivacité! » Et en finissant cet éloge, il baissa les yeux tristement.

« Il me semble, lui répondis-je, qu'une aussi belle personne ne doit point vous faire réfléchir de cet air-là, et, fait comme vous l'êtes, on peut toujours espérer de plaire. — Ah! me répliqua-t-il, je suis aimé; je connois même tout le prix de cet amour et tous les charmes de celle qui m'aime. Mais la justice que lui rend ma raison ne pénétre point jusqu'à mon cœur; il ne s'anime plus, je ne le sens plus touché. La liberté que j'ai d'être heureux me rend paresseux dans mes désirs , et m'ôte, pour ainsi dire, le goût et l'agrément de l'être. Cette Dame, enhn, est ma Femme. «

Tu vois, ma chère Sœur, que le mariage en France n'arrête pas plus qu'ailleurs les retours du cœur, et qu'il semble même qu'il les précipite. Comment les arrêteroit-il dans un Serrail, où tout engagea l'inconstance.'^ LAmour est un mouvement dans l'amc, qui

s éteint presque toujours par l'assurance trop certaine de la possession.

J'ai vu notre Père, en Turquie, éprouver cette sécheresse de cœur , qui s'augmentoit encore par les reproches qu'il s'en faisoit à l'aspect de vingt Femmes aimables dont il étoit le Seigneur et Maître, et dont il ne pouvoit s'empêcher d'admirer la beauté. Quelles sommes considérables n'a-t-il pas prodiguées pour s'acquérir une Esclave dont les charmes ne l'inquiétoient plus dès qu'elle étoit dans son Serrail? Et souvent il la troquoit contre un diamant, qu'il renfermoit dès ce jour-là, et qu'il ne regardoit plus dès qu'il étoit à lui.

Console-toi donc , ma chère Fatime. Le pouvoir de ta beauté sera toujours le même. La curiosité seule de ton Mari pour un objet nouveau a, pour un tems, interrompu l'intelligence de tes charmes avec son cœur. Ils ne sont point effacés; ils reprendront leur empire, il est trop naturel! Ils te ramèneront bientôt ce révolté : j'appelle ainsi tout ce qui peut vivre dans leur indépendance après t'avoir vue.

Sur-tout, dévore ta douleur et tes larmes en présence de l'ingrat. Affecte même une

gayeté. qui s'éteigne cependant quelquefois dans la rêverie : il y fera attention. Parle-lui avec indifFérence et sans reproches^ cela le piquera. Quand il paroîtra revenir, il ne faut pas que la tendresse de ton cœur te trahisse. Dis-lui que son infidélité t'a rendu la liberté. Les refus l'animeront, il t'exprimera les sentimens les plus tendres. Commence à céder peu à peu car il est le Maître enfin i, mais qu'au milieu des plaisirs il croye que son retour ranime une passion offensée et prête à s'éteindre. Economise ensuite le fond de tendresse que tu as pour lui. de façon qu'en te quittant il entrevoye toujours quelque chose de plus que ce qu'il n'a reçu encore. On peut, ma chère Sœur^ employer au culte du véritable amour les ornemens de la coquetterie.

J'espère qu'avant de recevoir ma Lettre, ton cœur sera tranquille. Peut-être l'est-il déjà? Peut-être m'écris-tu. dans ce moment, qu'enchaînée dans les bras de ton infidèle, ton ressentiment a cré moins vif dans sa douleur que ta tendresse dans le plaisir de se raccommoder. Cette idée seule me comble de joie; et je l'aime tant que je crois mon cœur d'accord avec ta situation. Adieu.

Page 1