‹ Lettres turquesChapitre 15 sur 22 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

COMTE D'AMILLE

^rf^ J r: Comte d^Ainille, issu d'une des plus grandes Maisons du Royaume, étoit arrivé depuis quelque tems à Paris, pour y apprendre tous les exercices convenables à un homme de sa naissance. Passant un jour assez vite aux Tuilleries dans une des allées de traverse , il fut frapé de l'air et des grâces d'une jeune Demoiselle qui se promenoit seule avec sa mère. Il scmbloit que ces deux personnes timides n'osassent point se mêler dans le brillant du monde.

~ 42 — qu'elles regardoient cependant de loin avec curiosité.

Le Comte, pour ne rien affecter, acheva son tour, et, en repassant, fut véritablement touché de ce qu'il avoit admiré d'abord. Sans penser à aller réjoindre sa Compagnie dans la grande allée , il n'étoit occupé que du plaisir de bien posséder l'idée de tant de charmes.

A l'âge de seize ans^ qu'il avoit alors, le cœur, rempli de désirs, ne cherche qu'un objet qui le fixe; et presque tous les jeunes gens, entre les beautés qu'ils voyent, en choisissent une qui devient plus chère à leur imagination, et à qui ils sacrifient, sans lui avoir peutêtre jamais parlé.

Quand ces deux personnes sortirent , le Comte les suivit. Il fut où elles logeoient; et s'étant informé plus particulièrement^ on lui apprit qu'un Procès considérable les retenoit à PariSj où elles ne connoissoient pas grand monde. Il chercha aussitôt les moyens de s'introduire chez elles, et le hasard le favorisa. Un Musicien logeoit dans la même maison. Il s'adresse à lui, sous prétexte d'apprendre la Musique. Mais, comme son nom

trop connu l'auroit rendu suspect^ et même eût étc un obstacle aux visites qu'il vouloit faire à des personnes qui s'en seroient senties trop honorées pour en souffrir l'assiduité, il prit celui de Vareil. C'étoit un jeune homme d'une naissance ordinaire, qui montoit à la même Académie que lui, et qui lui ressembloit assez.

Le Musicien assembloit un Concert deux fois la semaine. D'Amille ne fut pas longtems sans voir M"*^ d'Eran (c'étoit le nom de celle qu'il aimoit) et sans avoir occasion de lui parler. Il donna plusieurs fois la main à sa mère pour la remettre dans son appartement, et lui demanda enfin la permission d*y venir faire sa partie de jeu, quand elle le souhaiteroir.

On lui répondit gracieusement, et il eut ainsi la satisfaction d'é:re tous les jours auprès d'une charmante personne , dont les manières présageoient favorablement ù son amour. Elle ne détournoit les yeux de dessus lui que quand elle croyoit qu'il s'appercevoit de son attention, qu'elle promenoit alors un moment avec indifférence; mais il en rcdevenoit bientôt l'objet rixe.

Le Comte, quoique, pour ainsi dire, un enfant encore, étoit né avec un penchant si heureux pour les Femmes qu'il s'étoit débarrassé de très-bonne heure d'une certaine timidité ordinaire à la grande jeunesse. Il étoit vif, entreprenant, et, dès qu'il trouva l'occasion de se déclarer à M^"'' d'Eran^ il ne la laissa pas échaper.

« Mademoiselle, lui dit-il un jour qu'elle étoit seule, je puis donc suivre enfin l'empressement que m'inspire l'amour le plus tendre! Je puis vous parler d'une passion dont mes yeux vous ont déjà prévenue dès qu'ils vous ont vue; s'ils ont suivi les mouvemens de mon cœur, daignez me regarder; daignez m'apprendre si l'Amant le plus soumis, le plus passionné, peut espérer jamais de vous plaire.

— En vérité, Monsieur, lui répondit-elle, quand même je penserois comme vous le souhaitez^ me croyez-vous capable d'en faire l'aveu avec tant de facilité?... — Hé! pourquoi ne le feriez-vous pas^ Mademoiselle? interrompit d'Amille, en interprétant trop favorablement peut-être cette réponse : pourquoi me faire attendre? Mon amour est à un point

— 4-"^ — qu'il ne peut plus augmenter; et rr.on cœur joindroit à l'obligation d'érre reçu celle de n'avoir point langui dans l'incertitude de son sort. » En prononçant ces mots, il se jetta à ses genoux avec un empressement qui alarme l'innocence d'une jeune personne qui entend pour la première fois une déclaration d'amour, et qui se trouve seule avec un Amant qui lui plaît.

« Monsieur, dit-elle toute émue, et retirant avec fierté sa main, qu'il vouloit baiser, relevez-vous, et cessez des façons qui m'otîensent. — Je n'en dois donc point douter? repritil, vous me haïssez? Je tâcherai de prendre sur mon inclination pour vous épargner une vue qui vous importune ... «

^me d'Eran , qui entra dans le moment, ne s'apperçut point du trouble de sa fille. Le Comte resta quelque tems encore, affectant d'être froid et rêveur; et enfin il sortit.

Il ne doutoit presque point d'être aimé. Il crut qu'il devoit, par une absence de quelques jours, inquiéter sa Maîtresse, accoutumée ù le voir, et l'obliger, par les réfiexions qu'elle feroit, à s'avouer à elle-mcmc les sentimens qu'elle avoit pour lui.

Véritablement, le lendemain, l'heure où il se rendoit ordinairement étant déjà passée, elle fut inquiète; et le jour d'après, ne le voyant point encore, elle commença à se rappeller toute leur conversation, à s'accuser d'un peu trop de fierté, et à désirer enfin qu'il revînt. Tel est le cœur d'une jeune personne qui aime : il n'est jamais tranquille; elle se reproche toujours, soit qu'elle ait accordé à l'Amour, soit qu'elle ait accordé au devoir.

Elle étoit dans ces sentimens, lorsqu'elle trouva d'Amille chez le Musicien. D'un air distrait, il écoutoit le Concert. Quand il fut fini, il s'approcha d'elle, comme par hasard, et lui présenta la main avec un respect où l'on ne pouvoit démêler si c'étoit simplement une extrême politesse ou le retour d'un Amant plus soumis, a J e n'oserois, dit-il quand il l'eut ramenée à la porte de son appartement, présenter chez vous, Mademoiselle, un Amant que vous haïssez : je respecte trop tous vos sentimens. — Hé! pourquoi vous haïrois-je. Monsieur? répondit-elle. — Ah! si vous ne m'aviez pas haï, vous m'aimeriez, répliqua le Comte. Il a fallu toute la force d'une antipathie naturelle pour fermer votre cœur

et pour le prévenir contre un amour aussi tendre que le mien. — Vous vous trompez, dit M"*' d'Eran , de ce ton embarrassé que l'Amour rend encore plus touchant dans une bouche timide; je ne vous hais point, je vous assure^ je vous le répète, et je vous le répéterai toute ma vie avec plaisir. Mais vous

désirez de moi un aveu Ha! si vous me

l'arrachiez, je serois désormais avec vous confuse, interdite, craintive; je n'aurois plus, je crois, d'agrément à m'y trouver. Voudriezvous que cela fûtP )>

D'Amille étoit si enchanté de ce qu'il entendoit qu^il n'avoit pas la force de parler. Ses regards^ en redoublant le trouble de sa Maîtresse, en arrachoient. dans le silence même, un aveu plus expressif que toutes les paroles. L'Amour ne perd jamais ses avantages entre des cœurs également épris : il a le sentiment trop fin pour n'être pas prompt ù profiter de tout; et la charmante d'Eran, qui n'avoit pas voulu parler pour avouer sa tendresse, parla pour faire ressouvenir son Amant de tout ce qu'elle faisoit pour lui, et de lui être fidèle.

Ils étoient au comble de la joie. Ils se

voyoient, ils se parloient tous les jours; ils s'écrivoient dans les momens où ils ne pouvoieni: être ensemble; il sembloit que leurs cœurs fussent jaloux et rivaux : ils tâchoient à se surpasser toujours l'un l'autre par leur tendresse, et par mille façons différentes de se la marquer.

Mais il n'est pas de bonheur durable. Le Comte, un matin, à l'Académie, sur un rien^ s'étoit emporté avec mépris contre Vareil, dont il prenoit toujours le nom chez sa Maîtresse. Ce jeune homme sensible voulut en avoit satisfaction, et, le rencontrant le soir dans une rue peu éloignée de celle où logeoit M"''' d'Eran^ il lui lit mettre l'épée à la main. Le Comte fut d'abord légèrement blessé; mais enfin il eut l'avantage, et perça de deux coups son ennemi, qui tomba en expirant. Il se réfugia avec précipitation chez un de ses parens, qui l'envoya aussitôt dans sa Province, en attendant qu'on pût obtenir sa grâce.

Quelle fut la douleur de la jeune d'Eran lorsqu'on vint lui dire que deux jeunes gens s'étoient battus, et que Tun, nommé Vareil, avoit été tué! Elle ne ménagea plus rien. Elle

ne se soucia plus que sa mère connût jusqu'où étoit allé l'excès d'une passion qu'elle avoit toujours pris tant de soin de lui cacher. Elle s'abandonna à tout son désespoir. Son Amant lui revenoit sans cesse à l'esprit^ l'épée à la main, tout sanglant. Quel objet! quelle différence de ces momens à ceux où elle l'avoit vu tant de fois 1

Je suis si lasse d'écrire, que tu attendras à une autre fois pour apprendre le dénouement. Adieu, ma chère Fatime.

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