LETTRE X
F ATI. ME A ROSALIDE.
E suis encore dans une vraie colère.
Un homme est venu voir mon mari, et , d'une Jalousie couverte d'un voile épais, j'entendois toute leur conversation.
Ce scélérat, d'un ton froid et magistral, se moquoit non-seulement de la Religion de Mahomet^ mais de toutes en général. « L'orgueil, disoit-il, d'être Chef de Secte, seconde de la politique humaine, en a jette les fondemens ; et l'on a cru que des idées de chàtimens après la mort seroient une barrière contre les mauvais penchans de la nature. L'homme, qui ne se sépare jamais de l'amour
de son Etre, s'est persuadé facilement qu'il trouveroit des plaisirs même après le dérangement total de la machine. Pour mes opinions, continuoit-il , elles sont fixes; enfin, j'ai arrangé mon système en homme d'esprit, et je m'y suis renfermé en homme sensé. »
Quand cet impie est sorti, mon mari s'est rendu auprès de moi. « Que répondriez-vous^ lui ai-je demandé, à quelqu'un qui viendroit vous annoncer que vous prenez des peines inutiles, que vos enfans ne seront jamais heureux quelque soin que vous donniez à leur éducation , que vos honneurs seront détruits, que vos biens seront confisqués, et qui ne fonderoit ces fâcheuses nouvelles que sur quelques réflexions vagues qu'il auroit faites pendant la nuit? Ne le regarderiez-vous pas comme un ennemi, qui^ jaloux de votre bonheur, s'amuse de l'imagination qu'il ne durera pas?
— Sans doute, a répondu Sahallibec^.
— Hé bien, lui ai-je répliqué, pourquoi avezvous donc écouté si patiemment, et avec une apparence d'attention, ce scélérat qui vient de sortir, et qui tâche de vous persuader qu'en trente ou quarante ans d'ici tout sera anéanti
à votre égard; qui a voulu vous ôter la douceur de réfléchir qu'un Etre suprême s'intéresse à vos actions, et que vous pouvez vous rendre digne de ses grâces et des plaisirs éternels qu'il vous prépare dans des lieux fortunés? »
Que les hommes sont étranges! ma Sœur : ils haïssent non seulement celui qui s'oppose à leur fortune sur la terre, mais même celui qui ne paroît pas d'abord en accepter l'augure; dans le tems qu'ils demeurent tranquilles aux discours d'un scélérat qui cherche à obscurcir leurs idées sur la bonté de Dieu!
Selon notre Religion, les femmes n'entrent point en Paradis. Ce n'est donc pas d'un cœur intéressé que j'aime Dieu; mais l'idée que je m'en fais me ravit sans cesse. Sans espoir de récompense, je sens un plaisir secret à suivre les commandemens de celui qui peut tout. Je recherche en lui mon origine avec une complaisance, pour ainsi dire, orgueilleuse. J'aurois honte de rien taire qui me dégradât d'un Ancêtre si noble, si grand, éternel, intini, tout-puissant; et j'entretiens avec délice une pureté qui ne peut qu'être
agréable à l'Etre qui en est la source infinie. Tu m'écris, ma chère Rosalide, ce qui se passe au milieu d'un grand monde avec qui tu es en société. Tu tâches de m'amuser toujours par quelque aventure nouvelle. Je t'en suis obligée. Pour moi^ renfermée dans un Serrail où je ne vois personne, je ne puis t'entretenir que des méditations que je fais dans le silence et la retraite où m'attache mon sexe. Le Serrail n'est point un esclavage quand on en aime le Maître et qu'il nous chérit. Le désir de la liberté n'est qu'un libertinage de l'imagination, qui punit le cœur, par des souhaits violens qu'on ne peut satisfaire, du peu d'attachement qu'il a pour ses devoirs. Adieu, ma chère Rosalide.