LETTRE XII
ROSALIDE A FaTIME.
UELLE est ridée de Mahomet de ■nous exclure de son Paradis? Estce par me'pris de notre Sexe? « Non, disoit l'autre jour un François. Mais, comme il vouloit faire espérer à ceux qui le suivoient un Paradis absolument sensuel après la mort, il s'est bien donné de garde de leur laisser soupçonner qu'ils y pourroient retrouver leurs femmes. Vous êtes encore heureuses, ajouta-t-il, que les principes de la nouvelle Philosophie ne lui ayent point été connus : car il n'auroit pas manqué de dire que les Femmes ne sont que de simples Machines; et tous les Turcs, sur la foi de cet
Oracle, vous auroient regardées comme des Montres, plus ou moins bien travaillées, selon que vos mouvemens se seroient accordés avec leurs caprices . »
Pour entendre ceci^ ma Sœur, il faut que tu sçaches qu'il s'est levé depuis cent et quelques années une Secte de Philosophes qui soutiennent que les Bétes n'ont point d'Ame; qu'elles n'ont point de sentiment du tout; qu'elles ne reçoivent ni plaisirs, ni peines, et qu'elles ne sont enfin que des Ouvrages d'une Méchanique industrieuse.
Les autres principes de cette Philosophie ne sont pas moins nouveaux à l'esprit. Je te dirai même qu'ils doivent paroître très-ridicules à une jolie Femme qui ne veut point se détacher des charmes qu'elle croit posséder. Si l'un de ces Philosophes étoit amoureux de toi, et qu'il continuât cependant de raisonner toujours conséquemment aux opinions de sa Secte, il te soutiendroit effrontément que tes yeux ne sont point brillans, que ton nez n'est pas fait au tour, que ta bouche n'est point petite, et que cette blancheur et ce rouge qui se mêlent si agréablement sur ton visage n'existent point. « Tous
ces charmes, diroit-il, sont des pensées de mon Ame, qui les répand sur votre personne, à peu près comme ces couleurs que vous diversifiez sur un canevas quand vous travaillez à la Tapisserie. »
Tu enverrois promener cet Amant avec ses visions , et tu ferois bien : il n'est pas agréable d'avoir tant d'obligation aux gens.
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