LETTRE XIII
Fatime a Rosalide.
AI un meilleur cœur que le tien, ma Sœur. Quelques raisons que
'on m'apportât, on ne pourroit jamais me déterminer à penser que mon Père, mes Frères^ mes Amies et mes Parens sont malheureux pour toujours. Je les ai vu mourir bons Musulmans. Il faudroit, si j'entrois dans la Religion que tu as embrassée, que mon esprit se prêtât à l'idée horrible d'un tourment éternel oii ils sont condamnés. Ah! je n'aurois jamais cette dureté-là. Je frémis même d'y penser! Comment peux-tu l'avoir eue? Leur mémoire m'est si chère que , pour m'opposer au moindre outrage
qu'on y voudroit faire^ j'exposerois mille fois ma vie avec plaisir. Je lis avec attachement les passages de l'Alcoran où la félicité des Fidèles est écrite, par la part que je crois qu'ils y ont. J'étois ce matin au Chapitre sur le Jugement.
« Il n'y a qu'un Dieu^ éternel, infini, tout- «( puissant et tout miséricordieux, qui a en- « voyé son Prophète pour vous instruire. Il « n'est point Prophète, disent les impies; il « boit, il mange, et marche comme nous « dans les rues. Mais quand le jour épou- « vantable pour eux viendra, ils voudroient « être le plus petit atome. Au son de la trom- « pette, les Cieux s'ouvriront de foiblesse : « ils seront emportés, comme un voile que « les vents furieux agitent dans les airs : le « Firmament ressemblera à de l'or fondu a qui bouillonne ; les Montagnes seront sem- (c blables à de la laine cardée qui s'abaisse; '( le Soleil, la Lune et les Etoiles tomberont « dans la flamme dévorante, qui s'élancera « comme une Mer agitée; la Terre sera •i blanche, et les Corps qui sortiront de tou- « tes parts de son sein couvriront sa surface. « Les Fidèles qui sont fermes dans leur Foi,
— 70 ~ « qui font des aumônes à la veuve, à l'or- « phelin et aux prisonniers; qui croyent au ce jour du Jugement; qui craignent un Dieu; ce qui ne connoissent point d'autres Femmes « que les leurs et leurs Esclaves; qui ne font (c point mal aux Fidèles, ni par leurs dis- « cours, ni par leurs actions; qui disent la « vérité en témoignage; qui effectuent ce ic qu'ils ont promis; qui conservent avec « équité et fidèlement ce qui leur a été confié^ « auront dans leur main droite le Livre où « sont écrites leurs actions; ils seront apf( puyés sur des lits ornés d'or et de pierre- (c ries ; ils se regarderont tous en face et avec « plaisir; de jeunes enfans iront autour d'eux « avec des vases remplis d'un breuvage décc licieux, qui ne leur fera point de mal à la <c tête et qui ne les enivrera point; ils au- « ront tous les fruits qu'ils pourront sou- 'c haiter, et telles viandes qu'ils désireront; « ils posséderont des Femmes qui auront les « yeux noirs et qui seront blanches comme 'X des perles enfilées^ et que personne ne tou- ('- chera, ni Homme, ni Ange^ auparavant « eux. »
Voilà la félicité dont j'espère que mes Frères
jouiront. Ils ont été tués en défendant leur Patrie et leur Religion : ils n'ont jamais fait tort à personne; ils n'ont adoré qu'un seul Dieu, qui punit les méchans et qui récompense les bons; élevés dès l'enfance par des Femmes dévotes , ils ont appris l'Alcoran ; ils ont été accoutumés, dès leur bas âge, ù être frapés d'un respect profond au seul nom de Mahomet; ils ont cru dans ce Prophète, parce que ce Prophète scelle tout ce qu'il dit du nom du Toutpuissant. Comment auroient-ils cru Mahomet assez méchant pour les trom.per, dans le tems qu'il leur dit partout que Dieu punit sévèrement ceux qui trompent?
Mais ils n'ont pas vécu dans la Religion que j'ai embrassée, me diras-tu; c'est la vraie.... Ils ne le croyoient pas; jamais les principes de cette Religion ne leur ont été révélés : comment seroient-ils coupables ? Des Musulmans se sont laissé martyriser plutôt que d'offenser Dieu en abandonnant son vrai culte, qu'ils croyoient être contenu dans l'Alcoran : ils ne cherchoient pas ù s'aveugler, puisqu'ils avoient Dieu et sa gloire pour objet.
Les préjugés de l'enfance, et l'autorité de nos Parens qui y sont morts, nous attachent à une Religion dont les idées se sont accrues avec les fibres de notre cerveau, et qu'on nous a persuadé avoir été confirmée par des Miracles : car chaque Religion, jusqu'à l'impertinente Religion même des Payens, a ses Miracles.
Je lisois hier dans l'Histoire de la République Romaine qu'on consulta l'Oracle sur les moyens d'appaiser le courroux des Dieux et d'arrêter une maladie contagieuse qui dépeuploit Rome et l'Italie. Sur sa réponse, on alla chercher à Epidaure la Statue d'Esculape. Mais le Vaisseau qui l'apportoit s'arrêta tout-à-coup au milieu de la Mer, et tout l'effort des Matelots ne pouvoit le mettre en mouvement , lorsqu'une Vestale, qu'on accusoit d'avoir violé son vœu, pria le Dieu de faire connoître son innocence. Elle attacha sa ceinture au vaisseau , qu'elle entraîna sans peine dans le Port. Ce Fait est rapporté par des Historiens contemporains; et en mémoire de cet événement, on bâtit un Temple orné de peinture, où cette Histoire étoit tracée dans toutes ses circonstances.
La Tradition a fait couler de père en fils jusqu'à nous les grandes actions de Mahomet, qui sont attestées d'ailleurs par des Historiens qui vivoient avec lui; et le Tombeau du Prophète est entouré, à la Mecque^ de vœux et de marques de reconnoissance que les Fidèles qui ont reçu miraculeusement leur guérison y attachent tous les jours.
L'attestation des Contemporains^ la Tradition directe, et, dans le tems même qu'un fait est arrivé, des Monumens établis pour le conserver à la Postérité, sont, je crois^ les seules preuves convaincantes qu'on puisse apporter de la vérité d'un Miracle.
Pourquoi veux tu que je rejette comme fausse l'Histoire de cette Vestale et celle de Mahomet, et que j'adopte pour vraies celles de ta Religion, lorsqu'elles ne sont pas appuyées d'autres autorités?
Tu me répondras peut-être que Dieu a permis des Miracles dans toutes les Religions. Quoi! Dieu, ma Sœur, m'induiroit dans l'erreur? il auroit permis qu'EscuIape fît un Miracle, pour que la dévotion impie à sa Statue augmentât? Il auroit permis que, par mille traits miraculeux, Mahomet scellât
une Religion qu'il désapprouve? Dieu entin me donneroit des preuves pour me contirmer dans une croyance qu'il condamne? Je ne le croirai jamais, ma Sœur.
Peut-être, me diras-ta^ que, si ton raisonnement est juste, il n'y a donc que la vraie Religion qui puisse être confirmée par de vrais Miracles, et qu'ainsi il n'est pas vrai que les Témoignages, les Monumens et la Tradition suffisent pour en établir la réalité, puisque ces mêmes sortes de preuves concourent à établir la vérité des Miracles faits pour confirmer des Religions toutes opposées entr'elles. Mais cela ne va-t-il pas à rejetter toute sorte de témoignage? Non, me diras-tu: c'est à nous à examiner la nature et les circonstances du Fait, la qualité et le caractère des Témoins , et sur-tout à voir si la Religion en faveur de laquelle ces Miracles ont été faits est, de toutes celles que nous connoissons, la plus conforme à la raison et aux perfections de l'Être Suprême. Je sens tout cela, ma chère Sœur^ et c'est ce qui m'embarrasse. Car enfin, comment veux-tu que je fasse cet examen ?
Me répondras-tu que mon embarras ne
vient que de ce que je n'ai pas les secours nécessaires, et que^ si j'avois les yeux éclairés par ta Religion ^ toutes ces difficultés disparoîtroient? Mais enfin je n'ai point ces secours; mes yeux ne sont pas éclairés; je suis dans un Pays où tout ce qui respire, tout ce qu'il y a de grande tout ce qui m'approche et me touche de plus près, vit dans les principes sur lesquels on a formé mes mœurs et mon éducation. Abandonne-t-on aisément des idées aussi anciennes que nous^ pour en prendre de nouvelles à l'esprit, et sans avoir des marques infaillibles qu'on est dans l'erreur? Combien meurt-il de gens ici tous les jours, qui n'ont jamais commercé avec les Chrétiens, et qui n'en ont jamais entendu parler qu'avec mépris ? Comment voudrois-tu que ces personnes-là eussent rejette les Dogmes de Mahomet pour embrasser une Religion qui ne leur a point été connue?
Dieu a créé tous les hommes; il est juste, bon et miséricordieux : suivons les Loix de cette raison commune ù toutes les Nations, et qu'il leur a donnée comme un flambeau pour les guider et les éclairer dans les voies de l'équité et de la justice; scrvons-nous-cn
dans la recherche du Culte le plus conforme à sa Grandeur et à sa Sainteté, et espérons tout de sa Providence.
Je t'envoye à ce sujet une petite Histoire que j'ai trouvée traduite du Persan en Turc. Je souhaite qu'elle t'amuse. Celui qui la écrite me paroît une espèce de Philosophe qui ne donne qu'un demi-jour à ses pensées, pour que le Lecteur ait le plaisir d'y suppléer par ses réflexions.