AVERTISSEMENT
)î viénic temps que twiis publions , dans notre Cabinet du Bibliophile, les Amusements sérieux et comiques de Dufresny ^ nous avons voulu donner aussi les Lettres Turques de De Saint-Foix : il nous a paru curieux de ynettrc en présence ces deux écrivains, dont le premier a été Vinitiateur, et le second r imitateur des Lettres Persanes. // est intéressant de les comparer entre eux, de les rapprocher de Montesquieu , et de voir ainsi les différentes expressions sous lesquelles peut se manifester la même idée, suivant le génie particulier de chacun de ceux qui Vont traitée. Voici la donnée des Lettres Turques, ^fa^aro, ré-
fugié italien à Constantinople , s'est épris de RosalidCf fille du grand-visir. Leur mariage est arrêté, mais le grand-visir ne veut les unir que sur une terre libre, et il charge Ma\aro de préparer leur fuite. Vempereur apprend les projets de son premier ministre, et lui fait savoir sa disgrâce à la turque, en le faisant étrangler. Son père mort, Rosalide vient se réfugier en France avec Ma^aro , et c^est de Paris qu''elle écrit à sa sœur Fatime , au sérail de Bostangi.
Vopuscule de De Saint-Foix , comme V œuvre de Montesquieu , se compose de lettres , dans lesquelles sont intercalées de petites nouvelles. Montesquieu n"" avait pris à Dufresny que Vidée; De Saint-Foix a pris à Montesquieu idée, forme et titre. Mais, fidèle au précepte de Boileau, il n^a cherché à ressembler à son maître que par son beau côté : il s^est bien gardé d'embarrasser son récit de tous ces détails de mœurs orientales dont Montesquieu a tant abusé, et qui n'ont même pas le mérite de V exactitude. De Saint-Foix avait pourtant voyagé en Turquie, et il aurait pu en parler de visu.
Les Lettres Turques eurent un grand succès. Plusieurs fois réimprimées , elles se trouvent enfin publiées en 1 778, deux ans après la mort de De Sainte Foix, dans une édition de ses œuvres complètes. Nous prenons , dans la préface de cette édition , le passage suivant :
(( On donnerait une idée bien imparfaite des Lettres Turques si on ne les représentait que comme un ouvrage purement agréable ; c'est un cadre élégant, oit un ingénieux écrivain a su enchâsser une satire fine de nos mœurs , des réflexions tantôt badines y tantôt solides^ des peintures de Vamour variées suivant le génie des peuples , etc. » — Et plus loin : « Ce mélange agréable et instructif de galanteriey de traits dliistoire, de politique et de morale, peut servir de pendant aux immortelles Lettres Persanes du célèbre Montesquieu. »
Nous sommes loin de partager V enthousiasme de Véditeur de ijy^; nous ne limiterons pas surtout dans les conséquences de cet enthousiasme : pénétré de son sujet, il s'est laissé aller à faire aux Lettres Turques des additions et des modifications qui les rendent méconnaissables ; il allègue bien, il est vrai, des notes manuscrites trouvées dans les papiers de Vauteur, mais il ne donne aucune preuve de leur authenticité. — Nous nous sommes donc bien gardé d'adopter, pour notre réimpression, une version aussi fantastique, et parmi les éditions contemporaines de l'auteur, nous avons choisi celle de 1744, publiée à la suite de l'édition des Lettres Persanes, de Cologne, sous la même date , et dont la correction typographique nous a paru présenter la garantie d'un bon texte.
De Saint -Foix est un homme d'esprit; mais che^
lui Vespvit est plus dans Vidée que dans V expression : il n^a pas le trait , comme Dufresny ; ou, sHl le rencontre, ce n''est qu''au bout d'un certain nombre de phrases, et lorsqu'il est trop prévu pour produire son effet. « Le style ^ c'est V homme », a-t-on répété souvent. Encore un axiome qui, comme tant d'autres, est vraiy toutes les fois qu'il n'est pas complètement faux . De Saint-Foix avait été soldat; c'était un des plus fameux bretteurs de son temps, et l'on ne s'en douterait pas au calme de ses idées et à l'aménité de son style. Il tenait également bien la plume et l'épée , mais chacune en son temps, différent en cela de tant de bravaches littéraires qui semblent toujours écrire avec la pointe d'une épée , et qui ne se trouvent que leur plume en main au jour du combat.
De Saint-Foy a écrit beaucoup plus en philosophe qu'en soldat; c'est un des champions de la liberté de conscience, et il s'élève avec force contre l'abus des congrégations religieuses , qui retirent des citoyens et des richesses à l'État. Il était animé de ce souffle libéral qu'on sent courir sur presque tous les écrits du XVIII^ siècle , souffle qui semblait à peine s'agiter alors à la surface du sol, et qui, s' élevant et grandissant tous les jours, devint, un demi-siècle après, la furieuse tempête de lygS.
Nous signalerons au lecteur l'histoire de Félime et d'Abderamen, oit se trouvent surtout développées les
idées auxquelles nous faisons allusion ici, dans un discours dWbderamen au roi de Serendib.
Cette histoire mérite encore d^étre citée pour un détail bien curieux : on y trouve la donnée et la mise en scène d'une partie du roman de Paul et Virginie. Deux enfants de sexe différent, Félime et Abderamen, abandonnés dans une île déserte, y sont élevés par le sage Kailla^ , qui s'y était retiré. Leur éducation se fait par la nature et en présence de la nature ; comme pour Paul et Virginie, « jamais des sciences inutiles n'ont fait couler leurs larmes, jamais les leçons d'une triste morale ne les ont remplis d^ennui » ; ils apprennent à ignorer le mal et à pratiquer le bien. Les sentiments fraternels qu'ils éprouvent d'abord Vun pour l'autre finissent par dégénérer en amour véritable. Dévorée de feux inconjtus , Félime va se plonger dans une fontaine , espérant trouver un soulagement dans la fraîcheur de ses eaux. Sur ces entrefaites (et c'est ici que Bernardin de Saint- Pierre nous abandonne) arrive Abderamen^ qui enlève sa maîtresse dans ses bras ; et la conclusion toute prosaïque de Vépisode nous éloigne de plus en plus du roman de Paul et Virginie.
// 7i'est pas admissible que les Lettres Turques aient été inconnues à Bernardin de Saint-Pierre ; elles avaient obtenu un très-grand succès ^ et tous les hommes lettrés de l'époque avaient dû les lire, ht n'est-ce donc pas, en vérité, une particularité
bien curieuse à signale}'^ que cet emprunt fait à un écrit erotique par le plus chaste et le plus pur de tous les romans?
De Saint-Foix a écrit aussi pour le théâtre , et , en lisant la lettre XI, on pourra se convaincre qu'ail y avait certaines dispositions : elle contient tout le dessin d'une scène, le retour de V amant infidèle, qu^on n'aurait qu^à mettre en dialogue pour quelle figurât avec avantage dans une comédie de mœurs.
Là pourtant n'était pas sa véritable vocation; aucune de ses pièces n^est restée au théâtre , et Von doit confesser que Voubli dans lequel elles sont tombées n'est pas complètement immérité. L^ouvrage le plus important de De Saint-Foix , ce sont ses Essais historiques sur Paris, dans lesquels il est question aussi de toute la France, et même des différents poy s dŒurope, mais dont la première partie, celle qui est consacrée spécialement à Paris, est surtout intéressante.
De Saint-Foix est , du reste , un écrivain , dans toute la force et toute la vérité de l'expression; son ^tyle, parfois un peu affecté, est toujours élégant et correct. Il occupe un rang des plus honorables parmi ces auteurs consciencieux du XVIII^ siècle, qui écrivaient avec le respect d'eux-mêmes et de leur langue^ et qui ont toujours évité de tomber dans ces jargons de convention qui ne vivent pas toujours la vie de ceux qui les ont imaginés. C'est grâce à eux que la langue
française, fixée et consolidée définitivement . a pu résister aux tentatives de novateurs impuissants, dont le langage tout moderne se trouve avoir déjà plus vieilli que des écrits remontant maintenant à plus d'un siècle et demi.