‹ Lettres turquesChapitre 5 sur 22 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

ROSALIDE A FaTIME, au Scrrail du Bostangi.

E suis en France, ma chère Sœur :

il y a trois jours que je pris terre ù Marseille. Juge de ma satisfaction, par l'inquiétude cruelle où j'ai vécu pendant toute la navigation. Je craignois sans cesse que le vent ne vînt à changer et ne nous rejettàt sur les côtes que nous quittions. Je craignois que quelque Vaisseau Turc ne nous

poursuivît, et ne m'arrachât mon cher Ma- :{aro. Si ce malheur nous fût arrivé, tu sçais dans quels supplices il eût perdu une vie où la mienne est attachée. Je fuyois le sommeil, qui me plongeoit dans des horreurs effrayantes. Mais enfin, nous sommes en sûreté. Avec quels sentimens nous nous sommes embrassés au Port ! Nous nous mouillions de nos larmes, et nous n'avions pas la force de parler. Ce seroit faire tort à Finsensibilité de notre joie pure, de vouloir l'exprimer.

J'ai reçu visite des premières personnes de la Ville. Quelques-unes m'ont invitée à manger chez elles : car on mange les uns chez les autres dans ce Pays-ci. On voit à la même table des Hommes et des Femmes qui ne sont point mariés ensemble. Un Mari même évite de se trouver dans les maisons où va sa Femme ; et l'on diroit, aux soins qu'il prend de ne point faire paroître leur union pendant le jour, qu'il se croit coupable envers la société de lui avoir arraché une personne avec qui il s'est lié particulièrement. Je te parle des Gens de qualité : car, parmi le Peuple, on reconnoît très -aisément le Mari et la

Femme aux querelles qu'ils ont toujours ensemble.

Je pars demain pour Paris, d'où je t'écrirai. Je t'envoie la Copie d'une Lettre que Mazaro écrit à un de ses Parens. J'espère qu'elle t'intéressera, par la part qu'a dans ce récit une Sœur qui t'aime, et qui t'aimera toute sa vie, en quelque lieu du monde qu'elle soit. Adieu, ma chère Fatime.

Lettre du comte Mazaro AU Marquis Pimani, a Venise.

TANT obligé de quitter ma Patrie, comme vous sçavez, pour une affaire d'honneur, je fus pris par les Turcs dans la traversée de Venise à Marseille, et vendu à Constantinople au chef des Esclaves du Grand Visir Hiissem^ qui m'employa à la culture des Jardins,

Un jour que, fatigué de mes malheurs et d'un travail si peu convenable à ma naissance, un profond sommeil m'avait gagné, le Visir passa. J'arrêtai son attention. Il trouva quelque chose en moi qui lui plût, et se sentit touché de l'avilissement où la Fortune réduisoit un jeune homme dont la physionomie promettoit une toute autre situation. Il m'éveilla, et, comme il parloit bien l'Italien, il me fit plusieurs questions, ausquelles je répondis assez heureusement. Il ne se promenoit jamais, depuis, qu'il ne m'honorât d'un long entretien.

L'heure où il avoit coutume de paroître étoit déjà passée, quand je le vis un soir arriver avec une jeune personne, au-devant de qui je puis dire que mon cœur vola, puisque, ne pouvant discerner encore ses attraits, j'étois cependant dans une inquiétude cruelle que sa promenade ne la conduisît pas près du lieu où je travaillois.

Ils s'approchèrent^ et le Visir m'adressa la parole, à l'ordinaire. Mais, sans lui répondre, j'étois dans cet étonnement où le cœur enchanté croit que les yeux ne lui portent pas assez tout le plaisir qu'il devroit ressentir.

/ Il sourit de mon desordre; et sa Fille, en rougissant (car c'étoit elle) , passa dans une autre Allée.

Je restai tout le soir et toute la nuit dans une agitation qui ne me permit pas de fermer Tœil. La distance que l'Esclavage mettoit entre celle que j'aimois et moi me faisoit sentir plus vivement que jamais les rigueurs de la Fortune. Cependant, la bienveillance que me témoignoit Hussem, et la façon dont il avoit vu la naissance de ma passion, m'inspiroit je ne sçais quel présage heureux, que la Raison ne pouvoir étouffer.

Je me rendis de grand matin aux Jardins, pour être du moins dans un lieu où j'avois la veille admiré tant de charmes. J'v revois plutôt que je n'y travaillois^ quand une Femme vint me dire que Rosalidc m'ordonnoit de lui apporter un Bouquet de fleurs. « Rosalide ! la Fille de Hussem ! lui répondis-je transporté. » Avec quel empressement j'allai cueillir ces fleurs ! Avec quel trouble je les portai ! Que l'emploi où l'Esclavage m'avoit attaché me sembla alors brillant! Et que l'Amour pare avantageusement tout ce qui l'approche de son objet! Rosalide étoit en-

core au lit. Elle en sortit ses beaux bras, pour assembler les fleurs que je lui présentois; et mille grâces en sortirent avec eux, dans le mouvement qu'elle fit.

J'eus ainsi, tous les matins, la douceur de la voir. Elle m'ordonnoit quelquefois de lui chanter des Airs Italiens, et je remarquois^ par une certaine attention qu'elle me prêtoit, et que le plaisir de l'oreille seule ne fixe point, que ma voix avoit de l'intelligence avec son cœur. J'étois sûr qu'elle n'ignoroit pas mon amour; mais je n'osois m'avancer à m'expliquer mieux , lorsque je fus favorisé par un Interprête d'une nouvelle espèce.

J'élevois des oiseaux, à qui j'apprenois, pour m'amuser, à répéter quelques Airs. J'en avois instruit un, plus chéri que les autres, à prononcer : Je vous aime. Un matin que j'entrois chez Rosalide, il vole de dessus mon épaule à son cou, et, en lui becquetant l'oreille, il lui dit : Je vous aime. « Ah ! qu'il est joli! ah! qu'il est joli! » s'écria la Fille de Hussem en le baisant. Mon fidèle Ecolier lui souffle encore dans la bouche ; Je vous aime; et à chaque caresse qu'elle continua de lui faire, il répéta sa leçon à merveille. « Mais ne

scait-il que cela, me demanda-t-elle? — Je lui ai appris, répondis-je , comme je voulois parler : daignez le garder , et lui apprendre comme vous voulez répondre. — Il le scait déjà, me répliqua Rosalide : appelez-le^ il le dira. » Elle prononça ces mots en baissant les yeux; et la présence du Visir. qui entra dans le moment, m'obligea de me retirer.

Je fus bien aise de pouvoir entretenir en liberté les idées flateuses que me donnoit la déclaration que je venois d'entendre. Pour juger de ma satisfaction, il faut être Amant, et même un de ces jeunes Amans dont le cœur n'a point fait d'essais, et trouve d'abord celui qui lui étoit prédestiné. Avec quelle impatience j'attendis le soir! J'espérois que Rosalide viendroit se promener avec son Pere^ que je pourrois lui dire un mot. ou que, du moins, elle liroit dans mes yeux le bonheur dont elle m'a voit comblé, et qu'elle m'en sçauroit gré.

Mais la nuit approchoit déjà, lorsque Husscm parut seul. Il avoit même l'air farouche. Il me fit signe de le suivre dans une Allée couverte. J'avoue qu'il me prit un tremblement dont riiommc le plus ferme n'est point

le maître dans certaines occasions. Le silence morne que gardoit le Visir redoubloit mes craintes, lorsqu 'enfin il le rompit en ces termes :

(( Je suis né à Salonique, de Parens Grecs. « Je fus amené à Constantinople, Esclave, « comme tu l'es ; mais je me sentois des ta- « lens, et les vils emplois où l'on m'occupa « d'abord n'étouffoient point m.a prévention. « Par mon zélé et mon activité, je plus à la « Sultane^ Mère de l'Empereur régnant. Elle « me vanta à son Fils, qui me fit passera « son service. Je fus d'abord Capigi-Bassa; « de-là, élevé à la dignité de Bassa d'Alep; et « bientôt après, à celle de Gouverneur-Gé- « néral de la Mésopotamie.

« Par des liaisons secrettes, que je prati- « quai avec le Persan, dont cette Province <( est frontière , je me préparois dans mon « Gouvernement une Souveraineté indépen- « dante, ou le Roi de Perse et l'Empereur « Ottoman , toujours en guerre ensemble, « auroient été obligés encore de ménager un « Rébelle. Mais mes projets n'étoient pas en « état lorsque je fus rappelle à la Porte, où

« l'on me donna le Sceau de l'Empire. Je tus « nommé pour commander l'Armée contre (c la Perse. Je défis, en deux Batailles ran- « gées, ChaJi-Abas. son Roi : je l'obligeai a d'accepter une Paix honteuse. Comblé « d'honneurs et de biens ^ je revins dans « cette Capitale, où l'Empereur des Turcs « me donna sa Fille en maringe.

<( Ses bienfaits augmentent tous les jours « ma puissance. Mais ces mêmes bienfaits <( marquent toujours aussi que je suis son « Sujet. Cette grandeur n'est rien, dont un c( autre est l'appui. Je crains toujours le Sul- (( tan, et qu'un caprice n'ouvre enfin quel- «c ques jours sous mes fausses grandeurs Tact byme où il me précipitera.

« Je t'avouerai plus. Je consultai toujours « son visage, ses yeux, son accueil, ses moin- « dres paroles : j'entrevois depuis quelque « tems un accueil concerté; il s'est même « un jour emporté avec moi jusqu'au re- (( proche. Mes soupçons redoublés élevèrent « d'abord mes desseins; mais je n'ai pas « trouvé dans les esprits des dispositions \\\- « vorables à mon ambition. Il faut céder au c< tems. Je veux fuir chez les Chrétiens;

(c d'où je pourrois bien, s'ils se tioient en « moi, envoyer de furieuses tempêtes sur cet « Empire que j'ai agrandi.

« J'ai deux Filles. L'une est mariée au « Nischangi : je ne lui confierai donc pas u mon secret. Tu connois l'autre ; tu l'aimes; « elle a du penchant pour ta Religion : je vc vous unirai ensemble, dans un Pays de « liberté. Il faut que tu achetés un Vaisseau^ « que tu y assembles des gens de ta Nation, ce et des François sur-tout : ils sont fidèles « et déterminés. Mais garde-toi de te confier « à des Turcs ; ils sont trop esclaves pour ce connoître l'honneur d'un secret. Tu m'in- <c struiras tous les jours de ce que tu auras c( fait, et, quand il sera tems, je te remettrai (c ma Fille , mes richesses et ma personne. »

En prononçant ces mots, il me quitta. Dès le lendemain, j'allai au Port; j'y trouvai des Italiens, les uns libres, les autres esclaves, qui me connoissoient, et qui m'embrassèrent avec cette sensibilité qu'inspire aux gens d'une même Nation une infortune commune. Je leur parlai, sans trop m'ouvrir d'abord; ensuite je m'avançai davantage, et j'avois

entin pris des mesures certaines, lorsqu'un soir^ rentrant chez le Visir pour lui rendre compte et l'assurer presque d'un heureux succès, je vis que le Sultan l'avoit prévenu. Le Bostangi venoit de lui apporter un ordre de lui remettre le Sceau de TEmpire, et ensuite un second commandement de l'Empereur , de lui envoyer sa tête. Hussem demanda à parler à l'Empereur. « Je n'ai point ordre de te conduire au Serrail^ répondit le Bostangi ; mais de te faire ôter la vie tout-àl'heure. — Fais donc ton devoir », s'écria le Visir. Et en méme-tems il présenta son cou aux Capigis, qui l'étranglèrent.

Ma chère Rosalide se retira auprès de sa Sœur, et quelques jours s'étoient écoulés sans que j'eusse entendu parler d'elle, lorsqu'elle me fit dire par un Esclave fidèle de continuer toujours à tout préparer pour notre départ. Je lui mandai que tout étoit prêt, que je n'attendois que ses ordres , que le vent étoit favorable, et que, si elle vouloit me marquer le lieu où je pourrois la recevoir, nous serions avant la fin de la nuit loin de Constantinople.

Je n'attendis pas long-tcms sa réponse; clic

me l'apporta elle-même, déguisée en jeune Esclave Turc. Notre Navigation a été heureuse. Je suis arrivé hier à Marseille, d'où je pars pour Paris.

Je ne t'ai fait, mon cher Cousin, tout ce long détail, que pour te préparer sur la nouvelle que tu recevras bientôt de mon mariage. Je n^attens que l'agrément de mon Père, à qui j'écris aussi. Dès que j'aurai reçu sa réponse, dans les bras d'une Epouse charmante, je serai le plus heureux des hommes.

Je suis bien sincèrement, mon cher Cousin, etc.

Page 1