LETTRE II
R os A 1,1 DE
Eatime.
[JH l y a huit jours que je suis à Paris.
gl^Je ne puis démêler encore si les îl François estiment véritablement les Etrangers, ou s'ils veulent, par vanité, s'en faire estimer. Croyent-ils qu'ils ne peuvent, par trop de bonnes façons, adoucir la situation d'une personne à qui la nature a été assez marâtre pour ne pas fixer sa naissance dans leur climat? Je ne sçais, mais il est sûr que c'est une espèce d'avantage dans leur Pays de n'être point ne parmi eux. 11 n'y a sortes de politesses que je ne reçoive tous les jours; jusques aux petites gens s'em-
pressent, sans dessein même que je paye leurs services.
Une Dame de la connoissance de Mazaro me proposa hier de sortir avec elle. Le char oti nous étions arrêta vis-à-vis une maison, où nous entrâmes à travers une troupe de gens armés qui s'ouvrirent pour nous laisser passer. Nous montâmes à une petite chambre, que l'on referma sur nous avec un grand bruit de clefs. Nous étions dans l'obscurité. Je ne sçavois que penser du lieu où l'on m'avoit conduite, lorsqu'une clarté brillante éclaira tout-à-coup un spectacle magnifique. A ce qu'on m'en avoit déjà dit, je reconnus aisément que j'étois à la Comédie.
C'est un lieu où l'on retrace les malheurs et la fin funeste de quelques Hommes illustres. Cela me rappella ce qui se pratique en Turquie, aux funérailles de nos proches, où nous payons des gens qui les pleurent pour nous. Les François en payent ici qui les fassent pleurer à la mort d'un Roi ou d'un Empereur, dont ils ne sont certainement point issus, et qu'ils n'ont jamais vu, ni connu.
J'ai pitié^ en vérité, de ces malheureux Comédiens. La gloire, la vertu, l'honneur, les
grands sentimens, la noblesse et les actions généreuses, qu'ils représentent tous les jours, doivent leur faire sentir encore plus vivement la bassesse de leur condition, à laquelle on attache l'infamie, semblables aux Eunuques, à qui la garde des plus belles femmes retrace avec plus de fureur leur état de privation.
On me surprit quand on m'assura que, parmi les Comédiennes que j'avois vues, quelques-unes faisoient ce métier depuis plus de quarante-cinq ans au moins. Elles ne paroissoient pas en avoir vingt. C'est le miracle des Houris du Paradis du Prophète, qui demeurent toujours au même âge. Plus ces Comédiennes jouent, plus leur Art se perfectionne : l'Art devient plus fort que la nature et les années, qu'il met, pour ainsi dire, en fuite. Mais elles se rallient enfin, et rien n'est plus affreux qu'une vieille Actrice.
Adieu, ma chère Falime, aime toujours Rosalide.