XXX NOTICES
De cette sujétion tonte intime, il n'est sorti quelque temps que pour une autre sorte de dévouement, mais cette fois sur un théâtre plus ouvert aux regards du public, quand le duc de Broglie, nommé ministre des affaires étrangères, puis président du conseil, l'appela à la direction politique de son cabinet. Ai-je besoin de dire que l'homme qui était consulté par tous ses amis, les plus ôminents comme les plus humbles, avait dû l'être aussi sur plus d'une affaire sérieuse par le duc de Broglie ? Doudan ne s'en est jamais vanté ; mais qui en doute? La confiance que lui témoigna ce grand esprit, pendant toute la durée d'un ministère de quatre ans, n'était que le juste retour d'une gratitude paternelle et d'une intelligente amitié. L'amitié du duc de Broglie, ce fut, pour Doudan, le grand bonheur de sa vie mortelle, comme ce sera l'honneur de sa mémoire.
Le meilleur des hommes dans les relations privées, le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, n'avait pas, à un très haut degré, le don de la complaisance. N'est-ce pas lui qui avait écrit: « Qu'il faudrait inventer, » si l'Angleterre n'en offrait pas déjà le sage exemple, cette » règle que le roi d'un pays libre ne doit communiquer » avec les ambassadeurs étrangers que par l'entremise de » son propre ministre; qu'en les admettant à sa table, en » les recevant à ses fêtes, il ne doit s'entretenir avec eux » que sur demande d'audience et en présence de son » organe officiel ; qu'il doit les écouter sans leur répondre « directement, et ne jamais leur permettre d'ouvrir la » bouche devant lui, sur les affaires de son pays. » Ce que le duc de Broglie écrivait à la fin de sa vie, n'était qu'un souvenir de ce qu'il avait fait ou du moins voulu faire pendant le cours de son ministère. 11 était grand patriote, fièrement Français, libéral à outrance à rencontre des gouvernements étrangers qui faisaient mine de contester la légalité du trône de Juillet; et, dans ce débat entre les prétentions surannées des « pédants de chancellerie »> et les justes droits du nouveau souverain de la France, il vou-
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lait, disait-il, « mettre les rieurs de son côté ». Malgré tout, on ne riait pas; les événements, en ce temps-là, étaient trop graves, et l'épigramme y avait moins de part que la gravité dans la conduite des affaires. Doudan seul peut-être, resté philosophe en présence de ces grands contlits, souriait au spectacle ou se retirait du bruit ; — très utile pourtant au chef respecté dont il avait les pouvoirs en plus d'une délicate entremise ; nullement timide malgré sa douceur ; ni important ni facile ; ni négligent ni affairé ; appliquant son esprit aux grandes questions du jour, les pénétrant de sa finesse, les débrouillant avec son ])on sens, et justifiant, dans cette passagère épreuve de sa vie devenue publique, le mot de la Bruyère : « Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde... )> Agir ainsi, sous un tel ministre, avec un tel roi, dans ce généreux accord de loyauté réciproque et d'incontestable supériorité, c'était montrer autant d'honnêteté que de raison. C'était mériter non pas la gloire sans doute, qui a été le lot brillant des grands chefs d'emploi dans le drame politique des dix huit ans, mais un juste renom. Doudan l'a manqué ou dédaigné.
Après son ministère de quatre ans (1832-1836) et jusqu'à la révolution de février, le cœur brisé par une perte cruelle, le duc de Broglie parut se retirer entièrement des affaires publiques ; son influence y resta. I/ancien chef de son cabinet, devenu maître des requêtes, n'y voulut laisser que son souvenir. 11 n'avait pas de vocation pour la politique active. L'action pour lui était dans le domaine des idées. In hoc movemiir et sumus. C'était le monde où il aimait à vivre,, et qu'il avait fini par préférer à tous les autres. Il y vivait, non pas en lettré seulement ni même en philosophe de profession, mais en penseur sérieux et libre d'entraves, y mettant beaucoup du sien, s'attachant au vrai et au possible, rejetant toute abstraction stérile qui n'eût été qu'une complaisance égoïste pour sa propre pensée, et, pour marquer d'un trait sa disposition d'alors, très peu attiré par les