‹ LettresChapitre 40 sur 42 · M. E. Sauzay · texte numérisé non relu

M. E. Sauzay

grands personnages. On suit les jours réglés de M. de Sacy quand il est prisonnier à la Bastille et qu'il y traduit la Bible. Je ne savais pas que l'Ancien Testament eût été ainsi traduit sous les verrous. On lui annonça qu'il pouvait partir, le lendemain du jour qu'il eut achevé son travail. Il avait pris goût à la Bastille, n'y étant pas dérangé et n'ayant pas de visites à attendre. C'est une des mille douceurs de la prison, mais telle est l'infirmité du cœur de l'homme que je suis sûr qu'on se lasse aussi de la prison et de la solitude absolue.

M. de Broglie est tout à ses travaux de la commission des colonies. M. Wilberforce n'a pas mis plus de suite à ce travail, et il y a apporté moins de force d'esprit. Le dépouillement et l'intelligence détaillée des documents exigent une attention très forte et une grande sûreté de mémoire et un grand esprit de critique et une grande fermeté de bon sens pour marcher entre le découragement et les projets romanesques.

24 février.

N'est-il pas vrai que je vous tiens quelquefois assez bien au courant de la vie que les vôtres mènent ici? Il me semble même que je ne vous épargne pas assez les détails. Hier, c'était l'immobile mercredi de madame d'Haussonville la mère. Je dis immobile dans le sens qu'il ne manque jamais, car ces soirées sont amusantes. On y est plus entre soi qu'ailleurs; on n'y est guère qu'une vingtaine à la fin de la soirée, mais vraiment vingt personnes qui ne haïssent pas de se rencontrer. A dîner, il y avait M. et madame Georges d'Harcourt ; et savez-vous que M. G. d'Harcourt va devenir pair, ou plutôt que de toute éternité il

était pair par droit d'hérédité? Son père est mort avant la révolution de Juillet et avant l'abolition de rhérédité, et laissait sa pairie régulièrement à son fils aîné, mais ce fils aîné a voulu à toute force se faire Anglais et rester Anglais ; il n'avaitpoint de fils, alors M. Georges d'Harcourt a réclamé pour succéder à défaut de son frère. L'affaire avait dormi quelque dix ans, par négligence, par ennui de résoudre de petits points de droit, etc., Mais voici qu'elle se réveille triomphante et, dans peu de jours, il entrera à la Chambre.

Où en étais-je donc de mon dîner de mercredi? Ah ! — M. et madame d'Harcourt, — M. et madame Mortier, qui se préparent à retourner en Suisse dans six semaines avec quelque appréhension de cette société et de ce climat alpestre, — M. Guizot, très aimable, très en train d'esprit, aynid toutes les vertus des cœurs heureux, tout semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles dans une rapide campagne, et, en effet, voilà ce ministère en pleine mer et une mer tranquille et toutes les voiles doucement enflées au souffle de M. Jacques Lefebvre, de M. Delessert et de M. le général Jacqueminot. M. de Rémusat et M. Thiers ne soufflent que dans leurs doigts ; l'un écrit les batailles du premier Consul, et M. de Rémusat cherche comment la matière et l'esprit peuvent entrer en relation dans ce monde. On philosophe et l'on attend des jours meilleurs. On écoute le canon de Marengo au lieu d'entendre le bruit des voitures d'ambassadeurs dans la cour du ministère des Affaires étrangères. On pense à Dieu, à la substance, au temps, à l'étendue, au lieu de lire des rapports de police dans le cabinet du ministère de l'Intérieur. C'est la différence de la contempla lion

à l'action. Je soupçonne qu'à leur place vous n'hésiteriez pas sur le choix.

Le soir, chez madame d'Haussonville, est arrivé bien du beau monde : — madame de Barante, qui est toujours belle, mais qui a pourtant l'air un peu triste, et M. de Barante, qui a autant d'esprit que jamais, malgré son séjour dans les glaces de l'empereur Nicolas; — madame Gabriel Delessert, qui semblait sortir des bois par un jour de printemps ; — mademoiselle de Pomaret ; — Louise, bien aimable au milieu de ce petit cercle. M. d'Haussonville ressent toujours des souffrances électorales ; il prétend que je n'ai pas pris assez de part à son échec, et, en vérité, il a grand tort ; j'en aurais pris beaucoup moins à mon propre échec. Je ne me figure pas qu'une place au milieu de cette race perverse et plate et ennuyeuse de la Chambre des députés soit une partie notable du bonheur de ce monde.

A LA MÊME

Paris, 2 mars 1840.

Vous avez été affligée, j'en suis certain, de la mort de M. JoufTroy. 11 a succombé hier, après avoir lutté longtemps contre une maladie de poitrine qui n'a pris que depuis deux mois un caractère alarmant. Il avait beaucoup d'esprit, beaucoup de talent et des qualités morales d'un ordre très élevé. Il avait médité paisiblement toute sa vie sur toutes les grandes questions dont il a peut-être à présent la solution. Tout ce que ses livres expriment d'incertitudes et de con-

viciions produit, en les relisant à présent, un effet singulier. 11 laisse deux petits enfants et quelque petite fortune pour achever de les élever. M. de Broglie l'avait vu, il y a une quinzaine de jours, déjà bien affaibli, mais non point d'intelligence. Parler le fatiguait. Il pensait tristement, tandis qu'il voyait s'écouler ses derniers jours. 11 voyait avec une fermeté simple et mélancolique qu'il n'y avait plus de remède à son mal. En se réveillant, lejourmême de sa mort, il se trouvait mieux que tousles autres jours, et puis tout s'est dénoué tout à coup, et ce qu'il a pensé et écrit dans ce monde deviendra un sujet de méditation et de doute pour ceux qui vont venir et qui souffriront, s'inquiéteront et mourront comme lui. Le fil de la pensée s'est brisé dans ses mains ; un autre va le renouer pour le voir se briser à son tour. 11 a regardé bien des fois, du haut de ses pauvres montagnes, les Alpes et le lac ; il a cherché le mystère que murmure toute cette nature. Un autre viendra peut-être à la même place essayer le même effort inutile.

Lisez dans la Revue des Deux Mondes un article de M. Libri, intitulé : Souvenues de la jeunesse de Napoléon. Tout cela est extrait d'un grand nombre de cahiers où Banaparte avait consigné un peu pêle-mêle ses souvenirs, ses études et ses propres réflexions, entre dix-sept et vingt-quatre ans. C'est la petite source qui bouillonnait inconnue dans un petit coin du monde et qui est devenue un grand fleuve. Quoi qu'en dise M. Libri, ces commencements me semblent assez ordinaires et c'est précisément ce que je trouve intéressant. L'originalité des figures est souvent longtemps à se faire jour. Le talent, l'imagination vive, la pensée colorée, tout cela pousse tout à coup par un jour de printemps, comme un arbre qui

languissait et qui se couvre un beau matin de belles fleurs; le vent tiède a soufflé, c'est cela qui manquait; ou bien le chaos n'était pas encore débrouillé au de- Mans, et l'équilibre et l'ordre se sont soudainement établis. Qui dirait qu'il y a plus qu'Alexandre dans cette rhétorique irrégulière et emphatique ?

Voulez-vous être assez bonne pour relire les deux ou trois premiers chants du Dante, de V Enfer^ et me dire ce que vous en pensez ? Après en avoir dit et pensé beaucoup de mal, il est tombé tout à coup, d'un certain biais, un trait de lumière pour moi sur cette poésie. Ici, où tout le monde a des partis pris, je ne peux pas demander si j'ai ou si j'avais raison. Je m'adresse au cristal des fontaines. Ici, tout le monde a sa petite mare trouble où les pieds des passants sont plus ou moins empreints.

M. Guizot disait hier au soir que M. Joufl'roy était loin de penser que son état de santé fût si grave ; qu'il l'avait entretenu, il y a huit jours, de ses chances à la prochaine élection et causé de la question de savoir s'il valait mieux pour lui être nommé pair que de rester député ; mais cela ne prouve pas grand'chose sur le sentiment qu'il avait habituellement. Quand il vient le moindre souffle de bien-être, on se reprend involontairement à la vie pour une heure ou deux, et puis on ne tarde pas à entendre de nouveau siffler le vent qui emporte à Tautre rive.

5 mars.

C'est aujourd'hui que l'on fait les funérailles de M. Joufl'roy. Albert y est allé avec son père. Je suis resté chez moi, où je suis retenu par un grand mal de tête. Son cercueil sera porté dans le Jura. Je conçois qu'il n'ait pas voulu être mêlé à cette pous-

sière de Paris. Secrètement, je ne serais pas fâché d'être à sa place et d'aller dormir dans ces montagnes. 11 avait beaucoup mieux à faire que moi sur cette terre. Mon chemin devient plus triste et plus étroit chaque jour. Je suis de plus en plus inutile aux autres et ennuyeux à moi-même aussi. Je ne crois pas que je supporte un autre hiver à Paris, Je sais bien qu'il y a uïï peu de manie et de nerfs malades dans cette disposition, mais ces nerfs-là sont aussi une partie de ma très misérable condition. Comme vous êtes très bonne, je vous prie de ne pas trop vous attrister de ce que je dis là. Il me revient de temps à autre un peu d'entrain comme un trait de lumière à travers les vitres cassées d'une petite maison délabrée et abandonnée ; mais, en tout, c'est une très triste masure. Les mauvaises herbes croissent dans le jardin ; il y avait quelques arbres qui auraient pu grandir, mais qui ont été mangés par les chenilles. Vous n'avez pas d'idée de la tristesse de ce jardin.

M. Cousin rentre comme membre du Conseil royal en remplacement de M. Jouffroy. M. Yillemain a fait là un acte héroïque en le proposant au roi, car M. Cousin est un voisin liargneux et impérieux. 11 est très juste qu'il dirige les études de philosophie en France, mais il faut un grand fonds de philosophie pour vivre en paix avec lui. Mais M. Yillemain fait bien ce qui est bien. Peu de ministres se seraient prêtés à ce désagrément de tous les jours, au contact de cette nature orgueilleuse, insolente, égoïste, habile à mal faire. Les eaux les plus actives et les plus pures de la philosophie n'ont pas plus agi sur sa nature que sur la peau d'un rhinocéros.

M*** pense à se mettre sur les rangs pour remplacer M. Jouffroy dans le Doubs ; mais on ne doit sa- I. 18

voir que penser de ces électeurs. Pour M. Jouffroy, c'étaient ses amis, ses camarades, qui avaient fait avec lui l'école buissonnière dans les montagnes. C'était un grand esprit qui faisait honneur à ces vallées sauvages et qui avait été un petit paysan avec eux. Il était fort libre devant eux d'avoir telle ou telle opinion politique. Ce sera tout autre chose pour un étranger. M*** n'a pas été dans sa jeunesse avec eux à la veillée et n'a pas cheminé avec eux par les grands hivers dans les petits sentiers de la montagne pendant que les loups se promenaient alentour. M. Jouffroy était là, à la Chambre des députés, au nom des sentiments les plus poétiques du monde. Les gens de la montagne aimaient à voir à la Chambre une intelligence supérieure qui avait grandi sous leurs sapins, dans ces petits hameaux. 11 s'était promené dans toutes ces habitations ; il avait causé avec eux auprès de leurs ruches d'abeilles ; il les avait quelquefois entretenus, avec sa simplicité élégante, de ce qu'il savait de Dieu, du monde, de l'avenir. Je me souviens de lui avoir entendu raconter ses conversations avec ses compatriotes, dont les uns étaient spiritualistes, les autres vraiment mystiques, les autres stoïciens, quelques-uns penchant à toute incrédulité, tous confusément et suivant la pente naturelle de leur caractère. Il leur disait, à son tour, ce qu'il pensait d'utile et de consolant sur les secrets du monde, et tout cela au milieu de tous les accidents familiers de la vie ; le soir, quand on filait le chanvre ; le matin, quand les vaches sortaient des étables ; avec un berger qu'il rencontrait à midi sous l'ombre des rochers. Et voilà que son cercueil revient au petit cimetière du village. A son arrivée, on entendra la cloche de l'église ; on viendra par tous les sentiers ;

mais tout rentrera dans le silence et l'on montrera de temps en temps aux voyageurs que le hasard amènera là la pierre d'un philosophe qui avait beaucoup de renommée à Paris, et, sur la colline, la maison de son père. ■♦

Tous ces pauvres philanthropes anglais qui comptaient assister ici au meeting pour l'abolition de l'esclavage arrivent à la file. Le bon Josiah Forster est arrivé ce matin avec son air noble, son grand chapeau, ses grandes jambes et son grand parapluie. Tout ce monde bienveillant dînera mardi chez M. de Broglie.

^ 1 mars.

Je vous disais que le cercueil de M. Jouffroy serait reporté dans les montagnes, mais on a renoncé à ce projet. Qu'avez-vous dit du discours de M. Yillemain ? Il est bien, ce me semble. Il y en a eu un de M. Cousin, mais je ne l'ai point vu. Tout le monde était très triste à cette triste solennité. C'était une créature aimable et sauvage, qui n'avait pas les instincts de la société. Le monde est assez bienveillant pour ces caractères. Personne ne les trouve sur son chemin. Ils ne disputent rien à personne.

A MADAME DU PARQUET

Paris, jeudi 30 juin 1842.

Je ne pourrai point aller chez vous ce matin comme vous l'aviez permis, chère amie. J'ai sur les bras deux ou trois petites affaires dont je ne puis me débarras-

ser. J'espère que vous vous serez un peu amusée à cet Institut et que M. Ballanche vous aura transportée dans les plus belles régions; son esprit habite entre le vide et le chaos, avec des échappées de vue sur l'infini. M. de Barante appartient plus à ce monde et aux mondes possibles. 11 aura remis l'Académie en train d'esprit français et de langage français.

J'ai quelque crainte que vous n'ayez rien à lire par ces temps oii l'on ne peut guère se promener. Vous ne pouvez cependant pas trop relire l'éloge de M. de Tracy par M. Mignet, mais ce n'est pas assez dans les longs jours d'été. Vous avez laissé le livre de M. Sainte- Beuve. C'est pourtant la fin qui tempère la vivacité des commencements. J'espère bien me remettre bientôt au docteur Ghalmers, si je puis jamais en finir avec ma notice, qui me pèse comme une montagne sur les épaules.

Je crains bien que madame de Staël ne trouve la perfide Albion très belle. Il y a quelque chose d'anglais dans la nature genevoise ; seulement ces Genevois ne possèdent ni les Indes, ni Gibraltar, ni les îles Ioniennes. Ils se sont seulement donné l'autre jour une petite constitution qui ne fera ni bien ni mal au tempérament détraqué de la pauvre République. Je hais la politique sous toutes ses formes. Je suis ennuyé de ministères, d'élections, de chambres, de paix, de guerre; je donnerais toutes ces sottises pour deux orangers en pleine terre sur le bord de la Méditerranée. M. Raulin me demande de vous dire beaucoup de souvenirs respectueux de sa part. Il possède, non pas deux orangers, mais un petit pot de réséda qui forme Tensemble de ses propriétés territoriales. Il est content, parce qu'il est un sage. Il passe six heures de la journée dans les eaux de la Seine, et puis il

se promène autour 3e ses propriétés, c'est-à-dire autour du petit pot de réséda. La modération est le trésor du sage.

J'écris dans l'horreur de tout ce petit déménagement pour un petit voyage. Je suis bien fatigué d'aller et de venir. J'étais né pour l'immobilité la plus absolue. Je suis comme une marmotte qui serait tracassée par deux petites ailes toujours en mouvement.

A M. RAULIN

Broglie, 2G juin 1842.

Écrivez-moi un peu. Vous n'avez nulle idée de l'absence de nouvelles dans laquelle nous vivons. Albert est bien occupé, M. d'Haussonville est comme Achille combattant le Simoïs. Dans cette situation, on n'écrit pas de lettres à ses amis de province. Achille écrivait rarement à Larissa, durant toute la grande guerre de Grèce. Si vous m'abandonnez, je n'en saurai pas plus que les lapins du parc; encore les lapins ne se soucient pas de vous et prennent plus lestement leur parti.

Pour le quart d'heure, j'ai été obligé de mettre un frein à ma fureur de composition. Je lis, je lis, je lis ; d'abord un abbé Couture, qui a laissé de longs mémoires sur la vie privée des Romains dans l'histoire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, puis toujours le Dante, puis un volume des écrits de M. Jouffroy laissés après lui et que M. Damiron vient de publier. L'un des grands morceaux est un récit intéressant où M. Jouffroy exprime avec vivacité et dé-

tail la lutte des traditions religieuses qu'il avait reçues de sa famille dans les vallées du Jura, contre le génie de l'examen qui le surprit à l'École normale. Tout cela est fort élevé et fort vivant et fort sage et d'un éclat de langage que relève encore cette mort récente.

Je n'ose pas dire que je lis les quatre volumes des lettres de Diderot à mademoiselle Voland. Ce n'est pas le beau côté de la société du xviii^ siècle. On y voit les soirées du baron d'Holbach à sa maison de campagne comme si on y avait passé huit jours. Le cynisme y tient une grande place. Je n'avais pas gardé le souvenir que tous les emportements lyriques de Diderot fussent si peu naturels. C'est une affectation de sans gêne et une exagération de bons mouvements assez ridicules. J'ai repris un peu à madame Riccoboni; mais, passé un certain naturel élégant et une certaine finesse d'observation, la dame est un peu ennuyeuse avec ses grandes aventures impossibles ; les personnages sont vrais et les événements faux. L'impression est désagréable.

Voilà de pauvres lectures, excepté M. Jouffroy; mais j'ai eu la fièvre et j'ai encore la tête un peu endolorie.

Vous me demandez pourquoi on ne lit pas toujours Virgile ou Platon. Parce que, si l'on ne lisait autre chose, on ne comprendrait pas si bien ni Virgile ni Platon. Avouez que je vous ai rendu un grand service en vous faisant lire M. Joubert. Vous ne lisez rien qu'on ne vous l'entonne, si ce n'est Tertullien qui vous passe mieux, à ce qu'il semble. Ne dites rien contre l'aff'ectation du style ; c'est bien souvent un travail nécessaire pour faire sortir sa pensée du marbre où elle est enfermée. Rien n'est plus naturel que

l'homme qui ne voit de nuances à rien. Il n'a point d'efforts à faire, riieiireiix homme; il va droit son chemin parmi les hautes herbes des lieux communs; il ne va pas dans les bois où personne n'a pénétré ; il ne lui faut, pour se frayer une route, ni le fer ni le feu.

Bonjour, mon cher ami ; vous êtes bien gentil de n'être pas trop conservateur.

AU MÊME

Broglie, 4 juillet 1842.

Nous sommes, mon cher ami, l'un vis-à-vis de l'autre, dans la situation la plus délicate; car, enfin, nos lettres s'étant croisées, qui doit répondre à l'autre? C'est un problème insoluble que je tranche hardiment, faute de pouvoir le résoudre dans les règles. Vous enfantez un député, et dans ce grand travail vous ne pouvez pas écrire autant qu'un autre. Voilà une semaine qui sera laborieuse ; que de serrements de mains, que de douceurs on va se dire dans ces huit jours! C'est la fraternité chrétienne dans loute sa douceur; mais le diable n'y perdra rien. On se mange tout bas les uns les autres comme dans le Dante, que dis-je ! comme dans Alighieri. Comment passez-vous votre temps dans voire jolie petite province? J'ai toujours eu le désir de voir votre maison, votre joli jardin, les grands arbres qui la couvrent; car votre maison n'est-elle pas comme l'hôtel d'Anchise, à Troie :

Arboribus clausa recessit.

Reprenez-vous là toutes vos grandes lectures qui ne parlent que de Téternité? Tertullien, saint Martin, saint Jean Chrysostome ? Ce sont certainement des gens plus sérieux que Voltaire. Tertullien n'a jamais dit :

Si vous voulez que j'aime encore.

Rendez-moi Fâge des amours !

Il ne faut pourtant pas s'y fier. Je suis persuadé que saint Augustin avait fait de bien jolis vers latins aux demoiselles de Milan, quand il y enseignait la rhétorique, et saint Jérôme, avant de se blottir dans les sables de la Thébaïde, était bien capable d'avoir aussi donné -dans cette littérature profane. C'est même ce qui donne plus d'autorité à la gravité de ses pensées. Un homme d'un grand esprit, fort à la mode dans Rome, qui a joui de tout ce grand et terrible luxe dé cette terrible ville, et qui, tout à coup, se sent pris d'un grand dégoût de tout ce qui n'est pas l'invisible, cela aussi est un argument. Les grands saints ont été de grands mauvais sujets pour la majorité, et c'est ce qui les rend démonstratifs. Supposez que Voltaire ait jelé, vers cinquante ans, la philosophie aux orties, et qu'il ait enseigné, dans l'éclat de son esprit, le catéchisme aux petits enfants de Ferney ; cela montrerait bien qu'on voit le bout de toutes les voies du monde.

Que me dites-vous de M. Henri de Gastellane ? H ne sait donc que faire de son aristocratie? Et, en effet, dans le temps présent, c'est une machine difficile à manœuvrer. Quand on a le malheur d'être un grand seigneur, il faut, pour plaire, n'être ni froid ni familier, ni réservé ni communicatif, ni confiant ni timide.

Point froid et point jaloux.

11 vaudrait mieux, pour en finir avec ces embarras, melLre sur la porte de sa maison : Mirabeau^ marchand de draps; encore les gens graves trouveraient que c'est bien fort et que c'est une manière de se moquer du monde.

Ah! vous me parlez encore de musique, scélérat! Oui, oui, scélérat que vous êtes! C'est grâce à vous et à vos absurdes doctrines que vous allez prêchant partout que j'entends tout le long du jour madame d'flaussonville jouer des airs qui me mettent les nerfs dans un terrible état. Votre belle musique avec son admirable harmonie me met au supplice. Je n'aime que la mélodie, moi; je le dis franchement, et je n'entends que des sons qui semblent l'accompagnement naturel d'un évanouissement. Mon chien est du môme avis. Dès qu'il entend vos grands maîtres, il pousse lentement des hurlements plaintifs ; mais, si vouslui jouez du Rossini, son regard s'anime, et il remue la queue. 11 la remue aussi pour Mozart ; mais, pour Bach et ILnendel, ce sont des pédants. J'aimerais autant une littérature qui ne serait à la portée que d'une demi-douzaine de vieux savants qui entendraient finesse à des tours tout bonnement ennuyeux.

Voilà qui est grossier, j'espère, et voilà qui va me déshonorer à vos yeux. Je vous entends d'ici vous dire tout bas à vous-même : 0 liaidùi, quel goût^ quelle âme, quelle sensibilité délicate le ciel t'a donnée! Je vous remercie, ô dieux, de nêtre pas comme ce Béotien l

A présent que vous allez me tenir pour le dernier des êtres, je ne sais trop s'il ne vaut pas mieux en finir. Je voulais pourtant vous dire que j'ai fini ma notice. Ce m'était un poids insupportable. Je ne suis

bon qu'à mener un train de raisonnements, que je recouvre de bleu, de rouge, de vert, comme un manuscrit peint du moyen âge, sauf la délicatesse, bien entendu; car un pauvre animal qui ne goûte pas la musique de Hsendel et de Bach ne peut pas avoir le verbe bien haut.

Avez-vous jamais pensé que, dans tous les grands airs populaires qui ont traversé les siècles comme un écho prolongé, la mélodie est parfaitement saisissable du premier coup ? Est-ce que vous croyez qu'Épaminondas aurait voulu jouer sur sa flûte un air de Bach? Est-ce que vous croyez que les filles de Lacédémone ne seraient pas mortes de tristesse s'il avait fallu conduire leurs chœurs de danse sur les notes de Haendel? Tout cela est bon à jouer dans la forêt hercynienne.

Ululantum et^saeva sub nocte rudentum.

La musique n'élève pas l'âme dans des régions supérieures sur de grandes ailes mélancoliques de toiles d'araignée. Ses ailes sont fortes, rapides, et l'éclat du soleil se joue sur leurs notes brillantes :

L'émeraude, l'azur, la pourpre, le rubis, Sont rimmortel tissu dont brillent ses habits.

Adieu, monsieur. J'aime Raphaël, j'aime Mozart. Je ne crois pas qu'une fille soit perdue pour avoir écouté un air de Rossini, ni qu'il en puisse résulter pour elle, de cette simple audition, une famille qui n'aurait pas de père. J'aime Voltaire, Rousseau, Bossuet, Racine, Sophocle, Homère, Edgar Quinet; j'aime Rome, et plus la Rome des empereurs que la Rome ecclésiastique ; je déteste Bach, Haendel, M. de

Maistre et vous ; et, si vous dites un mot, j'y joindrai deux de vos amis que je soupçonne d'aimer Bach et Hiendel.

Allez au diable et portez-vous bien.

A MADAME DU PARQUET

Paris, 27 août 1842.

En f.iit de grands voyages, je ne compte faire cet automne que celui de Gurcy. Les Alpes sont bien loin pour moi, et je ne puis penser sans horreur à cette longue route par les plaines de Bourgogne. Les gens sensés qui m'ont vu quelquefois partir pour la Suisse, après avoir dit que je n'irais pas, en concluent qu'à cette fois encore il en sera de même. Nous verrons bien si cette arrogante théorie des probabilités aura tort ou raison. Albert est parti pour la Normandie ; il va passer là une dizaine de jours au milieu des chevaux, à poursuivre des renards et des chevreuils. C'est ce que je compte faire la première fois que j'aurai vingt ans. En attendant, je vois ici partir tout le monde; il n'y a plus à Paris que quelques chats, et encore ont-ils, pour la plupart, leur place retenue

la malle-poste.

Il n'y a pas plus de livres à Paris que de personnes à Paris, et j'en suis réduit à lire des conseils de Gobbett aux jeunes gens. Je ne compte pas en profiter pour moi-môme ; il y a pourtant beaucoup de talent dans ce démagogue. J'y ai trouvé des peintures de la vie des petits fermiers en Angleterre, qui semblent avoir quelque chose des plus belles pages des Confes-

sions de Rousseau. Avec une haie en fleurs, un toit de chaume, quelques tiges de lis dans un petit jardin, il fait un petit tableau charmant. Il est parvenu à rendre poétiques les soins les plus sévères de l'économie et tout le gouvernement d'un ménage pauvre. J'ai peine à croire que le peintre fût un fort méchant homme, comme le prétendent les gens du beau monde en Angleterre. Savez-vous que ce Cobbett a fait autrefois un livre contre l'Église anglicane afin de prouver que l'établissement du protestantisme ne valait rien ? il a cherché à montrer qu'il avait seulement gâté le catholicisme. La société des livres religieux en France s'est avisée l'autre jour de l'existence de ce pamphlet, et elle l'a fait imprimer avec Fénelon. Massillon et Bossuet, de manière que cet audacieux radical, avec son vieil uniforme de sergent dans un régiment d'infanterie et son air altier et provocateur, se trouve au milieu de ces figures paisibles, en surplis blanc, de Massillon et de l'abbé Poulie. Si ces hommes excellents avaient eu une demi-heure de conversation avec ce terrible homme, ils auraient tous quitté la boutique du libraire en faisant le signe de la croix. Pour l'autre livre des Conseils aux jetmes gens, ce serait un charmant ouvrage à mettre entre les mains des gens des classes pauvres, après en avoir ôté quelques mots trop rudes que le cynisme radical aime à employer.

GLV.

A M. LE PRINCE DE BROGLIE

Paris, 31 août 18 i2.

Mon cher Albert, tu as pris ua mauvais moment

pour partir, car tu n'as pas joui du grand succès qu'a eu le rapport de ton père. On me dit que môme les journaux de la gauche se sont résignés à en louer du moins la forme, tout en trouvant les idées abominables et attentatoires à la souveraineté et à la majesté nationales; enfin, les admirateurs de M. Mole pensent que M. Mole lui-même n'aurait pas mieux fait. La discussion qui a suivi le rapport n'a pas été fort brillante, ainsi que tu l'as pu voir. Ce que M. de Brézé paraît avoir dit de plus neuf et de plus pratique est ce qui touche à l'organisation de la régence chez les Sicambres. Je ne savais pas que les Dreux remontassent si haut, mais ces petites anecdotes du jour ont été froidement accueillies par la Chambre. Sur les quatorze voix de minorité, il faut rabattre deux boules noires mises par distraction dans l'urne du vote par deux membres un peu étourdis, mais incapables de commettre une telle noirceur volontairement. Quand je dis commettre une rioircew, c'est pour me préparer une place à l'Académie française, à ce qu'il paraît.

M. Raulin, sous deux ou trois jours, s'envolera vers les plaines de Champagne. Il ne reste à ceux qu'on abandonne à Paris que les yeux pour pleurer, mais cela suffit à un homme raisonnable. M. Raulin s'est beaucoup évaporé dans ces derniers temps. Il va dans le grand monde. Il dînait l'autre jour encore chez madame d'Agoult; il y a causé de religion, de musique et d'architecture avec deux Valaques, un Russe et un Polonais. Il prêche toujours le travail et ne fmit jamais son article sur M. Thierry, Il prétend que ses amis peintres viennent de terminer récemment la corolle d'un lis que la sainte Vierge tient à la main, dans la petite chapelle Sixtine de Notre I. <9

Dame deLorette.Lamain serapourl'année prochaine.

On n'est pas si seul ici que je le dis. Malgré la dureté des temps, M. de Rambuteau est venu passer chez nous une partie de la soirée. M. Rossi était si cruellement fatigué de toutes les thèses qu'il préside, que je crois, en vérité, qu'il s'est endormi dans le salon.

M. Le Prévost est donc tout ranimé et M. le souspréfet tout de feu? Il ne faut^ pourtant pas trop les échauffer, de peur qu'ils ne viennent à se rompre. Les électeurs aussi, à ce qu'on dit, doivent être chauffés au bain-marie. Si vous mettez de la faïence sur un feu un peu vif, elle se fêle. Je tiens cette remarque du cuisinier. Au reste, j'ai trop peu de goût pour le tapage électoral pour m'y entendre le moins du monde. Je lis, pour le quart d'heure, le De mventione de Gicéron. J'ai été séduit d'abord par ce bel exemplaire en maroquin rouge. Malheureusement, ce volume a été annoté par un homme de peu d'esprit qui est mort depuis une centaine d'années au moins à en juger par la couleur de l'encre. Gela n'empêche pas que je perds mon temps à chercher bêtement pourquoi il a souligné ceci ou cela. On est curieux de tout le monde. Je n'ai jamais passé devant un chenil sans avoir envie de savoir ce qu'on y pensait et comment on y vivait. Gette curiosité fait perdre beaucoup de temps. Avec un peu d'aristocratie on dédaigne ces misères ; on marche sur les pieds de son prochain sans savoir même qu'il a des pieds; et, s'il n'est pas sur VAlmanachi'oyal^ on tient qu'il n'y a rien à en tirer : flumanum paucis vivit genus. Vous savez, mon cher Albert, mes sentiments pour vous, n'est-il pas vrai?

^' GLYI.

A MADAME LA COMTESSI] D 'il AU SSONVILL E (mèRe).

;Paris, dimanche 11 septeinbre 1842.

Madame,

Il ne me fallait pas la désagréable solitude de Paris par ce mois de septembre pour avoir un extrême désir d'aller à Gurcy. Je suis retenu ici par toutes les tristesses d'une santé fort déplorable qui ne me permet pas beaucoup de me hasarder loin de Paris, tout désert qu'il est à présent. Vous savez, peut-être, que quelques personnes qui me font l'honneur de s'intéresser t\ moi se sont tellement ennuyées de me voir malade, qu'elles ont (ini par déclarer que j'étais uniquement malade d'iuiagination. Je n'ai pas remarqué que leur avis me fît grand bien ; mais je m'explique assez bien comment elles .y ont été amenées en songeant que rien ne ressemble plus à une maladie d'imagination que le mal de son voisin ; c'est même dans ce sens qu'on a dit : Le mal d' autrui n'est que songe; et, en effet, presque toujours, une violente douleur de tête fait plus souffrir celui qui la ressent que celui qui en entend parler. Il y a peu d'exceptions à cette règle.

J'espère pourtant encore aller vous remercier ù. Gurcy de votre bonté et du souvenir bienveillant que vous voulez bien consacrer t\ ceux' qui languissent dans ce triste Paris. Je voudrais bien pouvoir accompagner chez vous M. de Broglie à son prochain

voyage. Je pense qu'il en aura bientôt fini avec son conseil général. Les gens d'Évreux sont expéditifs, tout Normands qulls sont. Il paraît, de plus, que ce conseil général a très peu d'affaires cette année. On aura bientôt décidé s'il faut donner ou refuser un supplément de traitement à M. l'évêque d'Évreux. Il a dix mille francs de traitement fixe, et il saute aux yeux qu'avec dix mille francs il peut vivre très largement, protéger les lettres et les arts, avoir une voiture commode, faire des voyages dans son diocèse et secourir tous les pauvres d'un département très populeux. Les gens éclairés diront que saint Augustin n'a jamais demandé de supplément de traitement au conseil général d'Hippone, dont il occupait le siège, et qu'au désert, saint Jérôme était loin de dépenser dix mille francs par an, tout compris. Je suppose donc que M. de Broglie sera auprès de vous vers le milieu ou, tout au moins, à la fin de cette semaine.

Les dernières nouvelles de madame de Staël sont très bonnes. Elle a retrouvé toute sa famille aussi en bonne santé. Elle parle d'une petite émeute qui vient encore de troubler Genève. Les amis de la liberté ont chassé d'une église, par un coup de main, un prédicateur et tout son troupeau, parce que sa doctrine ne leur paraît pas bonne. Gomme il n'y a eu aucune résistance pour maintenir l'ordre, tout s'est passé sans verser une goutte de sang. Je n'ai pas pu m'acquitter auprès de M. Rossi de la commission que vous vouliez bien me donner. Il est à la chasse et ne reviendra que ce soir.

GLVII.

A M. RAULIN

Paris, 16 septembre 184'>.

Encre hléue! me suis-je dit en voyant la couleur de votre adresse, c'est une lettre de M. Raulin! et je vous assure que tout ce qui vient de vous, en encre noire ou en encre bleue, est sûr d'être bien accueilli par moi. Vous me demandez tout d'abord où je suis ; mais je suis à Paris donc ! Oii voulez-vous que je sois avec un grand mal de tête habituel? Quand on n'est pas aimable ni entrain d'esprit, c'est à Paris qu'il faut rester; on y trouve des semblables; mais vous, qui vous êtes préparé par une centaine de bains froids une sérénité et une activité nouvelles, vous faites les beaux jours d'un département. Albert se dispose à visiter l'empire et le marquisat de Brandebourg. Il achète une calèche, etprépare son épée d'uniforme et sa cocarde. Où est le temps où vous vous miriez dans les Ilots de la Baltique dans cet uniforme d'attaché? Alors vous ne lisiez ni Platon ni Tertullien ; vous ne regrettiez point les jours d'autrefois. Tous les dieux d'Epicure vous dictaient les strophes rapides de Haldan. Consolez-vous de ces souvenirs en pensant que saint Augustin avait probablement écrit quelque poème comme Haldan, quand il allait visiter les marchandes de modes de Milan. Il n'en a pas moins parlé à ceux d'Hippone avec éloquence et autorité. J'ai lu avec grand plaisir dans la Revue des Deux Mondes votre article sur M. Thierry. Gela est écrit avec une force et une vivacité très grandes. On voit que vous faites des ef-

forts pour arriver à une certaine sobriété d'images et d'expressions brillantes, mais l'impétuosité du naturel éclate sous le cilice ; ainsi, dans les sables qui bordent la mer Rouge, saint Jérôme luttait contre tous ces fantômes brillants qui lui rappelaient ces journées passées à Rome dans une dangereuse oisiveté.

Il me semble qu'il fait un petit soleil à mûrir joliment vos raisins; je ne vois plus ce que vous pouvez faire au milieu des bacchanales; vous n'aimez que l'eau pure et limpide en fait de boisson, comme en fait de peinture, de musique et de littérature :

Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs Que ne corrompt jamais l'amertume des mers.

Est-ce clair?

Je suis bien fâché de ne vous avoir pas dit adieu au jour de votre départ, mon cher ami, mais votre école byzantine m'avait mis la tête à l'envers. Ces mains, ces pieds, ces visages pointus m'étaient entrés comme un fer aigu dans le cerveau; j'avais un petit délire dans lequel je voyais des araignées rouges et bleues qui prenaient des airs majestueux ; vous n'avez jamais rien vu de si noble ni de si laid, supposé que la laideur puisse aller avec la noblesse.

Je n'ai pas le sens commun aujourd'hui. Écrivezmoi des choses raisonnables, comme je me souviens de vous en avoir entendu dire il y a bien longtemps, bien longtemps, et cela me fera sortir de l'engourdissement du mal de tête.

Vous dites, à propos de madame Sand : Je ne croyais pas quon pût avoir la moindre beauté extéineure^ sans que le fond fût bon.

Eh! mais les figures byzantines? Tous ces sainls sont laids comme le péché.

Je ne suis qu'un barbare et je n'aime que RaphaM.

GLYIII.

A M. LE VICOMTE d' H AU SSONVILLE.

Paris, 17 septembre 1842.

Je ne savais oii vous écrire tous ces jours-ci, mon cher ami; enfin, j'ai vu une adresse au roi annonçant que le conseil général, avant de se séparer, etc., d'où j'ai conclu que vous étiez à présent à Gurcy. Ne vous êtes-vous pas déjà mis en campagne pour chasser avec M. Rossi les jolies petites perdrix de Tan dernier? Vous êtes bien heureux d'être à la campagne et à Gurcy. Si j'y étais, je ne m'en irais point qu'on ne me chassât, mais la difficulté est dans ces vingt redoutables lieues. Qui peut se flatter de faire impunément vingt lieues avec une tête en aussi mauvais état que la mienne?

Qu'allez-vous faire h présent que vous avez trois mois de complète liberté? Laissez un peu reposer vos électeurs que vous avez assez embrassés pour une première année. Avez-vous réfléchi, depuis notre dernière conversation, sur le plan que vous formiez pour vous exercer à bien discuter? Ne pourriez-vous pas mettre h profit vos amis et vos parents ? Faitesvous une loi de les contredire et de leur montrer qu'ils sont dans le faux : Mon père, je vous demande la permission de vous prouver le contraire. Voilà qui serait rendre utiles et agréables les liens de famille. En s'exerçant ainsi contre les siens pendant Thiver,

on arriverait à la Chambre avec de grands avantages. Parlez dès à présent sur le diapason qui convient à la Chambre. Accoutumez-vous à une synonymie riche. Redites la même chose sous toutes les variétés de tours dont elle est susceptible. Vous aurez peutêtre l'air un peu pesant aux yeux des esprits superficiels, mais il n'importe guère, quand il s'agit d'atteindre un but, d'arriver à un tel résultat, de semer pourobtenirune si riche moisson. Prenezl'habitude de dire avec force, dans le courant de la conversation : J'ai la i)arole, et nul n osei^nit me l'enlevé?^ f Sachez braver tout le mécontentement qu'on peut vous exprimer; ne voyez-vous pas que, quand vous aurez appris à dominer votre famille, vous pourrez mieux dire des choses désagréables à la Chambre? Mais qui sait mettre à profit les charmes du foyer domestique?

Vous n'aimez plus la philosophie dans votre maison. Il me revient que madame la vicomtesse d'Haussonville parle de la métaphysique de M. de Rémusat avec une hauteur surprenante. Rien ne donne plus d'orgueil que de grands yeux et beaucoup d'esprit. On devient tranchante, arrogante, dédaigneuse. On se dit : « M. Galuppi a de l'esprit, mais pas une si jolie figure que la mienne. La duchesse de Sutherland est belle, mais elle n'a pas mon esprit, etc., etc. »

Bonjour encc»re. Je suis bien fâché de n'être pas auprès de vous.

A MADAME DU PARQUET

Coppet, 2 octobre 1842.

Je ne croyais pas vous écrire de si loin, chère amie,

LEÏTnES. 333

et je suis encore tout étonné de me trouver ici quand je comptais passer à Paris le mois d'octobre tout au moins. J'ai cédé, non pas à de bonnes raisons, mais à la crainte de paraître bien maussade en résistant à tant d'instances bienveillantes pour un voyage de six semaines. Nous avons passé une soirée à Gurcy où le curé jouait paisiblement une partie de whist avec les maîtres de la maison. Cette vie n'est pas très tumultueuse. En arrivant ici, j'ai trouvé un ministre protestant qui ne jouait point au whist, mais qui n'a rien non plus de la frivolité du monde. Voilà donc un voyage fort sérieux. Ajoutez que nous avons descendu le Jura de nuit et qu'on ne voyait qu'un grand abîme tout noir qui était le lac, et une grande muraille qui était les Alpes. Ce matin encore, tout ce pays a un grand air d'hiver; le lac est d'un bleu froid, et les montagnes d'un blanc fort peu animé. Heureusement, tous les habitants de l'endroit sont très bien portants- Je voudrais savoir qu'on est bien aussi dans la vallée d'Étiolés, d'Étiolés féconde en furies, comme on le voit dans Homère, à ce que je crois.

Je suis odieusement fatigué de cette route et pourtant fâché de n'avoir pas été malade par les chemins, puisque je l'avais prédit. J'ai lu en voiture et la vie de Spinosa et la vie de madame de Sévigné et Vindiana de madame Sand ; mais, lisant et dormant tour à tour et quelquefois en môme temps, je confondais tout. Je rêvais que madame de Sévigné avait épousé un petit juif d'Amsterdam, qu'elle avait fait un traité de philosophie qui avait pour titre Jndiana, lequel était d'un effroyable panthéisme. Je n'ai pas l'intelligence beaucoup plus ckiire durant la veille, mais je parle avec assurance, et il n'y paraît pas.

Vous savez qu'Albert est parti pour Berlin, où il

334 LETTHES.

porte des dépêches ; il reviendra probablement de ces côtés dans cinq semaines. M. Raiilin a promis de venir ici vers le 15, s'il a fini des affaires privées qui le retiennent à Reims. J'espère qu'il ne se laissera pas retenir par son évêque qui l'adore, et qu'il adore. Ils doivent joliment traiter notre siècle à eux deux; mais, probablement, M. Raulin est le moins tolérant. J'aurais bien voulu aller vous dire adieu à Étioles avant de faire cette ascension par-dessus les montagnes, mais j'espérais jusqu'au dernier jour ne pas passer ces montagnes.

GLX.

A M. RAULIN

Coppet, 2 octobre lSi'2.

Ne me demandez pas, mon cher ami, comment me voilà par-dessus les montagnes. Je n'ai pas voulu être par trop maussade, et il m'a fallu renoncer à tout le plaisir que je me promettais d'un mois de solitude à lire du matin au soir et du soir au matin dans un petit coin. Je suis né pour lire et non pas pour écrire, marcher et parler. Vous dites que h're^ c'est être inutile au monde. Qui vous dit le contraire? Mais ne voyez-vous pas bien qu'écrire, c'est être nuisible au monde. Si saint Augustin n'avait pas tant écrit sur la grâce, il n'y aurait pas eu de jansénistes persécutés. Je pourrais trouver bien d'autres exemples contre la marche et contre la parole, mais je n'ai pas l'intelligence bien ouverte, ayant roulé de soixante-dix à quatre-vingts heures par les plus vilains chemins de la terre. J'espère à présent que vous n'allez pas changer d'avis sur vos projets de

LETTUES. 335

voyage, ni renoncer à venir après m'avoir refusé de rester. Vous seriez très prochainement pendu aux grandes acclamations de tout ce qui est ici, si vous vous avisiez, sous aucun prétexte, je ne dis pas de renoncer avenir, mais même de retarder votre voyage. On vous mènerait à la potence avec un ministre protestant pourvous faire enrager. Ah! ah! Où est M. l'évôquede Reims? oii est M. le curé de Saint-Roch? où est l'abbé de Ravignan? Point d'évêques ni d'archevêques, monsieur, point d'abbés; pourquoi avez-vous promis et n'avez-vous pas tenu parole? On vous jouera un air de Rossini, et l'on vous pendra devant un tableau de M. Delacroix. C'est plus que vous ne mériteriez.

Mais j'espère de meilleures choses de vous. Venez voir la République de Genève qui n'est pas, pour le moment, la République de Platon, ni même la fameuse République une et indivisible. Elle est toute débile cette pauvre République, et* c'est le cas où jamais d'y venir visiter ses amis. En descendant le Jura hier, vers dix heures du soir, au lieu des petits bonds joyeux que font les eaux du lac, je n'ai vu tout du long de la descente de Saint-Gergues que les ombres noires des sapins qui se tenaient raides et immobiles dans la nuit noire. Tout cet aspect un peu froid m'a jeté dans une grande mélancolie, et je vous supplie de venir me parler de Platon et du cap Sunium. Ces Alpes gelées n'ont rien du cap Sunium, et le musée Rat ne rappelle qu'imparfaitement ces belles métopes rongées par le feu du soleil qui brille sur Salamine, sur Sparte, surDclos, sur les murailles blanchies de Mycènes, sur Argos; et le plaisir un peu pédant que je prends à écrire ces noms, personne ne l'aura dans la postérité h redire les noms de Dijon,

Nogent,-le-Rotrou, Romorantin, Quimper-Gorentin, Avranches, Vaugirard, Nanterre. Yoilà ce que c'est que d'être un grand pays! Je me sens profondément stupide, si stupide que je m'arrête de peur de vous ennuyer à Reims où vous n'avez pas voulu que j'aille. Ronjour, mon cher ami.... Je ne suis plus le vôtre si vous ne venez bien vite.

A M. POIRSON

Coppet, 11 octobre 1842.

Mon cher ami, j'ai fait comme le grenadier de la chanson, qui disait : Je pars insensiblement. Je suis parti insensiblement. J 'ai d'abord été à vingt lieues de Paris à Gurcy, près de Nangis, avec le dessein de ne pas aller plus loin ; et puis je suis tout étonné de me trouver ici au milieu des montagnes et par une bise très froide. J'aurais bien voulu vous aller dire adieu avant mon départ, et j'avais envie de revenir de ma première étape, pour ne pas m'en aller ainsi sans dire bonjour ni bonsoir. Cette Suisse me paraît de plus en plus'pâle depuis quej'ai vu Naples noyée dansle rouge et le bleu ardent de ses couchers de soleil. J'ai certainement quelque chose de l'instinct qui attirait les gens du Nord vers les contrées du Midi, mais ce ne serait pas pour rançonner les peuples, ni mettre mon pied sur le cou des empereurs ; je ne me sens pas plus de force qu'un poulet, et je suis très incapable de ces manières brutales. J'admire combien ce pays-ci, malgré les agitations politiques qui le travaillent, change peu de physionomie : les arbres, les maisons, lesper-

sonnes, les meubles, tout reste ù. la même place ; seulement les arbres grandissent, mais peu, et les personnes vieillissent un peu aussi, mais tout cela d'un petit mouvement insensible. Paris a l'air d'avoir le diable au corps, comparé à cette immobilité extérieure ; et Dieu sait pourtant que ce ne sont pas les idées nouvelles qui dévorent Paris pour l'instant. J'ai lu, en route, un article de la Revue des Deux Mondes sur le Dante, il est signé de M. Labitte. Est-ce M. Labitte que j'ai vu chez vous l'autre soir ? Je le croirais volontiers, car l'article est fort spirituel, et M. Labitte, quej'ai vu chez vous, paraît avoirbeaucoup d'esprit. L'esprit des autres me fait plaisir, et je ne suis pas naturellement envieux, à ce que je crois; mais l'esprit des autres me décourage de moi-même en me montrant que j'ai fmj, mon temps et que je ne pense plus du tout; je me dis avec quelque amertume : « ïu serais parfaitement incapable d'écrire ainsi, et toutes ces idées ne te seraient pas venues. »

Je me console un peu en lisant toujours et sans cesse, aussitôt que j'ai une minute disponible. Je lis toujours, et n'ai d'idées à moi que par accident, comme des mouches qui passent devant mon livre.

Lûmes toujours et rien n'imaginâmes.

L'abbé ïrublet était ainsi, mais il avait pourtant une renommée littéraire que je n'ai pas.

Tenez pour sur que, si je reviens au monde, je me ferai officier de marine, si je puis. 11 vaut mieux être de quart, par une belle' nuit des tropiques, sur un vaisseau de cent canons, que de lire au coin du feu les voyages d'autrui. A propos de voyage, je voudrais bien savoir des nouvelles de votre séjour à Montmorency ; vous avez vécu là au bord des lacs et regar-

dant des troupes de cygnes qui voguent dans ces solitudes. Ces solitudes sont un peu trop peuplées le dimanche, et je n'aime pas beaucoup toute l'aimable foule qu'on y rencontre ce jour-là.

Si j'en juge par les journaux, Paris est d'un calme profond. Si cette grande tranquillité pouvait durer dix ans, ce serait un bien inappréciable. On serait bien forcé de penser à autre chose qu'à l'affaire de chaque jour ; les esprits se retremperaient un peu, une fois guéris de l'agitation fébrile dont nous jouissons depuis bien des années. Quand on peut causer d'une émeute, ou d'un changement de ministère, on va ainsi de maison en maison cherchant des nouvelles et répétant toujours la môme chose; une misérable petite curiosité suffit alors à la vie. Montesquieu n'aurait pas pu écrire V Esprit des lois dans ce petit tapage; Montaigne serait allé bavarder de salon en salon, et Racine aurait cherché à être membre de la Chambre des députés. Ne trouvez-vous pas que M. de Lamartine devient de plus en plus aimable? Il a fait l'autre jour un petit morceau sur l'industrie qu'on n'aurait pas attendu de l'auteur des Méditations. Cet homme a un génie très souple et aime autant voir courir un wagon en ligne droite sur un triste chemin de fer que de suivre des yeux une troupe d'oiseaux sauvages qui s'en vont chercher l'été sous un autre ciel. Je compte, pour la fois prochaine, sur un morceau lyrique sur le tournebroche. C'est une drôle de chose que cet esprit poétique au service de toutes les petites passions et de toutes les petites ambitions que donne la politique ! La poésie devient une servante ; aussi ses mains commencent à devenir rudes, son teint hàlé au fourneau de lacuisine. Mais l'opposition la trouve assez gentille comme cela ; ne sit ancillœ tibi amor pudori.

A MADAME LA VICOMTESSE D 'u AUSSOIS Yl L LE.

Coppet, 13 octobre 1842.

Sans qu'il y paraisse, j'ai regrette beaucoup de ne pas passerai; moins un peu de temps <\ Gurcy; car, excepté à la campagne, on ne vous voit plus. A Paris, le petit train du monde emporte tout, et puis vous y prenez, je crois, un peu de dédain pour tout ce qui n'est pas du plus vif éclat. 11 vous faut un certain temps pour vous raccoutumer à votre village et à la simplicité peu élégante de ses habitants.

Pendant que je vous écrivais, je reçois une lettre d'Albert, de Berlin, et du 7 de ce mois. Il avait assisté à toutes les fêtes du mariage d'une princesse, et avait été présenté, lui prince, à tous les princes et princesses de la maison de Prusse, et il paraît que Dieu a béni cette Prusse dans sa famille royale et que cet arbre a des rejetons sans fin. Il n'est pas trop enthousiaste pour un voyageur et je ne crois pas qu'il songe cl contracter le moindre mariage morganatique, ni qu'il revienne présentant de la main gauche à monsieur votre père la fille d'un ministre protestant dont il serait tombé amoureux. 11 n'est pas le héros d'un roman d'Auguste Lafontaine; ainsi, n'attendez pas une belle-sœur qui ait le genre d'imagination que vous nommez... comment? Plaignez-le de cela.

Adieu, madame. Dites beaucoup de tendresses pour moi au député de Provins. Je lui écrirai bientôt, mais j'ai honte de dire que, n'ayant pas grand'chose h faire ici, je suis pourtant si souvent interrompu

que voilà une lettre commencée depuis trois jours et je finis le 15 ce que j'avais daté du 13. Je lis aussi à bâtons rompus, d'abord M. de Ségur sur la campagne de 1812 ; ensuite, Eschyle, que je n'admire pas tant que les gens qui ontplus d'esprit que moi ; Schelling, que je ne comprends pas du tout à la première lecture, mais je sais relire une dizaine de fois, jusqu'à ce que le jour vienne dans ces profondeurs germaniques ; toujours le Dante ; un Voyage de M. Poujoulat enitalie, quineme paraît pasnépour parler de l'Italie ; enfin, je relis V Histoire romaine de M. Michelet. Gela est fou, mais j'aime ces rêves sur l'origine des vieux peuples de l'Italie, sur un fond de paysage d'aujourd'hui : l'histoire qui passe sur la nature qui demeure; il a assez vivement ces deux impressions. Son livre a la beauté du diable ; il est jeune et vivant, mais il n'a pas beaucoup delà beauté qui ne passe pas. Ne trouvez-vous pas qu'il y a trois classes délivres? Ceux qui ont l'agrément d'un esprit entrain, qui voit les choses comme nous les voyons aujourd'hui jeudi ; — ceux qui ont la sévérité des idées durables, de ces idées qui dominent toujours, un peu froides comme les neiges des hautes montagnes ; — ceux qui réunissent les deux qualités, d'être jeunes et de toucher aussi à ce qui ne périt pas ; un paysage de printemps dans un cadre comme la mer et les montagnes.

Ah ! j'oubliais une quatrième classe de livres, ceux qui n'ont ni la jeunesse ni l'éternité.

GLXIII.

A MADAME DU PARQUET

Coppet^ 23 novembre 18»-*.

Je ne peux rien écrire et je doute que je sois capa-

blc de corriger cet biver les épreuves de ma notice. Je l'ai montrée aux parties intéressées qui ne m'en ont pas dit le quart du bien que j'attendais. Je trouvais mon travail si mauvais que j'espérais toujours qu'il serait excessivement loué parles autres, afin de balancer la sévérité de mon jugement. Mademoiselle de Pomaret m'a pourtant dit que c'était très bon et même très beau, mais je la soupçonne de bienveillance exagérée sur ce point. Je rapporterai cela à Paris, pour que vous m'en disiez votre avis, avant de livrer cela aux dédains d'une demi-douzaine de malveillants. Je n'ai fait aucune course depuis que je suis ici. En arrivant, je m'imaginais quej'irais à Berne pour une visite à un de mes amis ; que je passerais quelques jours à Lausanne pour y voir le docteur Vinet et quelques ministres protestants qui ont bien de l'esprit, quoi qu'en puisse penser une orthodoxie sévère ; je croyais que je verrais bien du monde à Genève; que je me promènerais sur le lac malgré le vent et l'orage ; que je lirais ; que j'écrirais des merveilles. Je suis resté tout uniment dans mon trou sans donner signe de vie aux autres ni presque à moi-même. C'est une image de ce qu'on se promet au commencement de la vie, et tout cela finit en queue de rat. Je me ferai faire un cachet qui portera pour emblème une petite queue de rat, comme symbole de mon existence. Je voudrais avoir une devise qui ne fût pas trop longue. 11 y a bien un grand morceau de Massillon sur la vanité des espérances humaines, mais il a quatre pages et c'est long pour un cachet. Ni vous ni madame votre mère ne vous troublez beaucoup des incidents matériels. C'est le côté le plus aimable de la philosophie pratique que de n'être point essoufflé des accidents oii les affections ne sont

point engagées, et, pour cela, il faut beaucoup de qualités rares qui ne courent pas le monde. Gela signifie-t-il que vous êtes des personnes très rares ? Oui, sans doute. J'ajoute que, plus je vis, plus je m'aperçois que les personnes rares ne sont pas communes. N'est-ce pas une grande découverte que j'ai faite là? Oui, certainer^ent, car, en entrant dans la vie, on s'imagine tout le contraire.

GLXiy.

A M. RAULIN

Coppet, 27 novembre 1842.

Mon cher ami, j'ai été attristé d'être si longtemps sans nouvelles de vous ; puisque vous rangiez votre petite demeure, à la bonne heure, et je conçois qu'on s'absorbe un peu dans cette occupation. Que faire en un gîte, à moins qu'on ne le range le plus proprement possible ? C'est une nouvelle ère pour l'imagination qu'un nouvel appartement, n'est-il pas vrai ? Tandis qu'on va, qu'on vient par la ville, tandis que vous entendez pérorer messieurs du conseil, vous vous voyez aussi dans votre retraite avec tout le cortège mobile de vos pensées qui passent et repassent devant vos gravures du Poussin, dans l'ombre et dans la lumière de votre chambre. 11 est bien naturel de s'attacher un peu et beaucoup à ces murailles stupides et muettes, qui semblent pourtant vous dire quelque chose à chaque heure où vous les revoyez. Le mal est que le premier imbécile qui habitera après vous verra sourire tout cela d'un air aussi amical. Les tortues sont plus heureuses et celles qui

LETTUtS. 343

ont un peu d'imagination ne souffrent pas en pensant qu'une tortue subalterne habitera sous cette jolie voûte d'écaillé. Elles ne disent pas linquenda domus. Il ne faut penser que le moins possible à cette extrémité des choses, ou bien y penser toujours. En attendant, je souhaite que le plus aimable soleil passe et repasse sans cesse sur votre nid, sans ternir toutefois l'éclat des tableaux qui le décorent. Oii avez-vous placé votre madone byzantine? EJle a l'air un peu absorbée dans de sombres pensées et j'ai toujours mieux aimé les cheveux blonds et la jeunesse éternelle des vierges de Raphaël. Laissez du moins la splendeur de la beauté aux images du monde invisible, car, si vous le peuplez aussi de figures sombres, oti voulez-vous que l'esprit se réfugie contre les tristesses du monde présent. Vous avez donc aussi arrangé votre bibliothèque? Yoit-on à présent vos livres ? Vous avez tort de les empiler dans des armoires. 11 faut, tandis qu'on cause avec des gens qui ennuient, pouvoir laisser errer ses regards sur les rayons de sa bibliothèque. On voit le dos d'un Homère et, derrière, les cimes de l'Ida et la tristesse des plaines de Troie... Tous ces fantômes un peu confus qui sortent des livres qu'on regarde de loin forment des groupes singuliers ; tous ces esprits semblent n'être qu'un esprit, brillant comme Athènes un jour d'été, sombre comme Ossian et les mers du Nord, Pascal, Voltaire, l'éternité, le monde, la précision des matfiématiqucs et le pas léger de l'imagination d'Horace sur les neiges du Soracte...

Ce que vous me dites de la profonde mélancolie où M. Thierry est tombé à votre première remarque critique me fait grand'peur. Cet homme est, je crois, d'un naturel chagrin.' Il le faut louer et louer sans

restriction. Il ne vous a pas prié de dire du mal de lui. Il vous a demandé d'en dire du bien. S'il vous eût consulté avant de publier, à la bonne heure ; vous lui deviez la vérité, mais, dès que l'ouvrage est imprimé, vous ne lui devez plus que les égards les plus attentifs. Cependant, si votre siège est fait, je suis pour que vous n'y changiez rien. Il faut savoir en finir. C'est une science d'une importance capitale au bonheur de la vie. 11 ne faut vouloir faire tout parfaitement bien que quand on est éternel. Les êtres passagers doivent apprendre à aller un peu plus vite en besogne.

Où est le mal d'avoir mis Bossuet et Luther sur les bas-reliefs de la statue de Gutenberg? Est-ce que vous imaginez que l'imprimerie n'a été faite que pour copier le catéchisme de Montpellier? Non pas, s'il vous plaît. C'est pour dire hardiment toutes les contradictions de l'esprit humain.

Vous ne me dites plus rien de M. Orsel. Je vois souvent passer comme dans les nuages les charmantes figures de sa chapelle. S'il n'avait l'esprit robuste, je craindrais que vos idées de beauté sévère ne vinssent un jour à agir trop sur lui. Vous poussez cette idée de beauté sévère jusqu'à la laideur, mais le pinceau de M. Orsel ne suivra jamais les lignes de cette théorie. Je vous souhaite une femme comme on en voit dans les tableaux du moyen âge de la peinture ; j'en prendrai, moi, une dans les tableaux de M. Orsel et vous verrez quelle est celle qui se comportera le mieux dans le monde, qui aura l'esprit le plus élevé, qui se portera le mieux. Votre femme aura de longs bras sortant du col, une physionomie d'airain, quelque chose de noble et d'immobile dont on ne sait si c'est bêtise ou sublimité. Gardez-la pour vous.

LETTRES. 3i5

J'en reviens toujours là, tout ce qu'il y a de mauvais en vous tient h votre théorie du beau.

Adieu, mon cher ami. Ayez un peu de bons livres dans votre bibliothèque et n'épousez pas la fille d'Orcagna.

GLXV.

AU MÊME

Coppet, dimanche 30 novembre 1842.

Je reçois votre lettre ce matin même, mon cher ami. Vous me demandez si j'ai à me plaindre de vous, puisque je ne vous écris point. Sans doute, j'ai à me plaindre de vous, et je vous demande comment vous en pouvez douter ? Quand j'ai dû rester à Paris et que je vous priais de rester avec moi au lieu d'aller en Suisse, vous m'avez répondu que rien ne pouvait vous empêcher d'aller en Suisse ; quand j'ai pris le parti d'aller à Goppet, vous écrivez que tout vous fait un devoir impérieux de rester en France... Je pense bien que vous pouvez me faire toute sorte de raisonnements sur ce que les affaires prennent mille formes, qu'on découvre des diflicultés là oii on n'en croyait pas rencontrer, mais tout cet artifice de raisonnement est peine perdue avec moi. Il vous a plu de rester à Reims, et il me plaît, à moi, d'être en colère contre vous... Donc, je ne vous dirai pas le plus petit mot de regret sur votre résolution prétendue héroïque de rester à Reims. On dit souvent ici : « Pourquoi M. Raulin n'est-il pas venu? C'est bien triste ! » Mais je fais la sourde oreille et je ne pense même pas à ce M . Raulin qui est si affairé.

Je vous plains beaucoup, mon cher ami, d'être en-

core en proie à votre article. Il ne faut pourtant pas laisser durer si longtemps un état aussi violent. La composition à contre-cœur porte sur les nerfs. Ou déterminez-vous à le donner tel quel, ou dites une bonne fois à M. Thierry, non possumus \ et, en preuve, montrez-lui l'article qui vous déplaît. Une trop longue contention d'esprit sur un sujet qui ennuie paralyse toutes les forces de Tintelligence. Quand vous aurez pris hardiment votre parti, les esprits animaux recommenceront ù. courir gaillardement ; ils se diront l'un à l'autre : « Nous n'avons pins l'article de M. Augustin Thierry à faire, » ils se ranimeront et reprendront confiance en eux-mêmes. Allons donc, mon cher ami, vous qui êtes un homme de grande résolution, prenez votre parti aussi nettement que vous avez pris celui de ne point venir ici, malgré tant de serments.

Vous aimez les questions difficiles. Vous voulez savoir comment on pourrait concilier la liberté de penser et de parler avec la plus entière soumission à l'autorité de l'Église. Je ne suis pas un grand docteur, mais il me semble qu'il faut d'abord diviser : Sur les sujets où notre mère la sainte Église n'a rien décidé, vous dites naturellement tout ce qui vous passe par la tête, et vous vous en donnez à cœur joie, comme à peu près on mange tant qu'on peut les jours qui ne sont pas de jeûne. Sur les points où elle a tranché les questions, on peut ne pas comprendre ses décisions^ et dire autre chose^ en ajoutant ; Sauf la soumission à V Eglise, si je fais erreur. On peut encore faire autrement, penser tout le contraire de ce que pense l'Église et dire simplement : Si V Église n avait pas or dorme de croire ceci, je ci'oirais cela. En troisième lieu, on peut ne pas penser du tout. C'est

le parti le plus sûr et le plus conforme à la volonté de l'homme sur cette terre, où il ne sait rien de rien, ni pourquoi le vent souffle, ni pourquoi les corps tombent au lieu de monter, ni pourquoi les maîtres des requêtes ne sont pas conseillers d'Etat, ni les conseilleps d'État auditeurs.

Gomment etes-vous six semaines sans écrire à M. Piscatory? J'aime ses lettres et je lui réponds courrier par courrier pour l'exciter à une correspondance un peu plus suivie ; mais il est de ces animaux vigoureux et bondissants qui n'avancent que par vives et impétueuses saillies, comme l'a dit de lui Bossuet. Toujours est-il que c'est un animal qui me plaît. Je voudrais seulement le voir nager entre les Cyclades, et je me flatte toujours que M. Guizot, qui se connaît en hommes et qui ne néglige pas ses amis, l'enverra bientôt du côté d'Athènes.

Ah! voilà que je vous parle comme si je n'étais pas furieux contre vous. Je le suis pourtant, et je veux l'être. Il vous faudra beaucoup faire pour reconquérir mon estime. Commencez par m'écrire tous les jours ; peut-être que je m'adoucirai un peu.

qLXVi.

A MADAME LA VICOMTKSSE D 'u AU SSONVILLE .

Coppet, 3 décembre 1842.

Pourquoi*** VOUS dit-elle de vous défier de l'inspiration en écrivant? Je remarque que les écrivains qui n'ont pas d'inspiration sont généralement assez ennuyeux; je ne suis pas môme le premier qui ait fait cette réflexion profonde. Je crois bien, toutefois,

qu'il y a deux sortes d'inspirations, dont l'une est excellente et l'autre mauvaise : il y a une petite fièvre éphémère qui vient d'un entrain passager, qui vient du dehors, qui irrite la peau comme ferait un coup de soleil ; celle-là est fausse, et ce n'est pas le fond même de l'âme qu'elle anime. C'est une petite maladie qui met au contraire hors de soi. Le lendemain, on ne saurait plus retrouver Fimpression qu'elle a causée. L'éclat d'une fête, la vue d'une scène violente, la lecture d'un roman met dans cet état. On se croit alors traversé de pensées nouvelles et ce n'est pourtant que l'écho des impressions des autres. La vraie inspiration est quand le vrai soi-même se réveille tout à coup du demi-sommeil où il languit d'ordinaire. On est étonné de ce qu'on voit en soi, étonné comme quand les glaces qui se rencontrent sous un certain angle vous montrent tout à coup votre profil. C'est ce qui se passe dans cette chambre obscure qu'il faut dessiner quand le soleil y a pénétré. Pour les gens qui n'ont point de talent, une nuit éternelle plane sur le courant de leurs impressions personnelles ; elles passent rapidement et confusément. L'inspiration est le temps où le soleil se lève sur ces rivages inconnus.

Ah ! on sait pourtant ce que c'est que l'inspiration sans en avoir jamais, comme vous voyez, et pour vous en citer des exemples à présent, avez-vous jamais lu des notes sur Rome et sur l'Italie qui ne sont encore que lilhographiées? Si j'en avais possédé mi exemplaire, vous verriez quelle est la magie de ce daguerréotype intérieur où les couleurs du monde réel se transforment comme dans la grotte d'azur de Caprée. Mais cet ouvrage m'a été durement refusé et Dieu sait pourquoi.

Adieu ; dites bien des amitiés à votre mari, qui n'écrit jamais que quand il a quelque chose à dire.

A M. RAULIN

Coppet, 4 décembre 18i2.

... Dans un mois, au plus tard, je reprendrai mon chemin à travers la neige. C'est une triste vie que de changer si souvent de place. N'être ni à demeure tout à fait, ni tout à fait en voyage, vous tient dans un mauvais état d'esprit. On ne s'attache plus à aucun lieu ; on voit venir l'hiver sur tous ces champs et on s'en consolerait un peu si l'on devait y voir revenir le printemps ; mais point. Je comprends à présent que le Juif errant ne soit pas des plus gais. J'ai cru longtemps qu'après tout il avait eu la bonne part en ce monde. On en revient donc toujours aux lieux communs. C'est la fosse commune de toutes les intelligences et de toutes les impressions.

Encore un numéro de la Revue des Deux Mondes et point d'article sur M. Thierry ! J'y vois un article sur Goethe qui n'est pas intéressant ni touchant, mais qui est curieux. Lisez sa correspondance qui est dans cet article. 11 est clair que nous ne comprendrons jamais rien à cette sentimentalité allemande. Je crois vraiment que les hommes des diverses nations n'ont pas les mêmes âmes. Les lois de leur sensibilité, de leur imagination, de leur intelligence sont tout autres. Lisez cela et vous m'en direz votre avis. Peut-être vous ne lisez pas du tout Vous avez toit. La lecture donne encore moins d'ennui que la conversation. 1. 20

Peut-être vous, ne causez plus. C'est pourtant moins ennuyeux que ses propres pensées. Je l'éprouve du moins en moi-même. J'ai vu mille et mille fois passer et repasser dans mon cerveau ces vieilles pensées. Leurs pauvres vêtements sont en loques; ils ont déteint ; le vent, la pluie et la boue des rues les ont usés. 11 serait grand temps de plier bagage. Quand on est jeune, les perspectives changent d'heure en heure. On court sur un chemin de fer et l'on voit passer des haies en fleurs, des églises, des palais, des jardins. Plus tard, on marche lentement dans un brouillard humide, ayant froid, n'ayant goût à rien et sachant bien qu'il n'y a d'imprévu que des malheurs ou des choses désagréables. Vous ne direz pas, mon cher ami, que je dise aujourd'hui des choses décourageantes. N'ai-jc pas l'air d'illuminer la vie en verres de couleur? Si vous ne dansez pas à mes discours, c'est que vous êtes vraiment bien mélancolique; et, puisque j'y pense, qu'est-ce que cette danse des morts d'Holbein que vient de pubHer M. Fortoul ? Je n'admire jias beaucoup les imaginations et les allégories au XVI® siècle dans le Nord. C'est une tristesse vulgaire et une ironie grossière, qui auraient fait horreur au Dante et à Pétrarque. Les fantômes qui sortent de la terre pesante de l'Allemagne sont comme ces vieilles carcasses de chevaux que le temps n'a pas encore blanchies. De l'autre côté des Alpes, au contraire, toute tristesse devient poétique et tout ce qu'il y a de terrible dans la destinée humaine prend des formes si nobles que cette beauté rend l'espérance parce qu'elle rappelle le génie radieux et puis sant qui a tout créé. Si un Allemand eût écrit au temps d'Holbein VEnfer de Dante, vous n'en pourriez supporter le spectacle. Vous voyez le même

LETTRES. 3ol

contraste dans les fêtes. Regardez la danse de village de Rubens et les moissonneurs de Léopold Robert. Voilà donc encore une théorie, mais fort commune. J'en conclus' pourtant qu'il vaut mieux vivre dans la maison de Raphaël que dans celle d'Holbein. Je suis sûr que chez Hoîbein il y avait une chambre hantée par des revenants qui n'inspiraient que l'effroi et point le sentiment poétique, la peur chassant la poésie. Chez Raphaël, vous n'eussiez entendu, peutêtre, à toute heure de nuit ou de jour, que le pas léger et nonchalant de la Fornarina, et pas un gnome ne se fût avisé d'errer autour do la palette de ce jeune élégant d'Urbino. Je vois beaucoup de conclusions à tirer de ces dispositions des deux nations, mais vous le verrez encore mieux que moi, et, comme je suis pressé, je m'aperçois que je tourne à déraisonner.

Adieu, mon cher ami; quoique je dise que je n'aime pas à changer de place, n'en tirez pas la conséquence que je n'ai point un grand désir de vous revoir. Je vous tiens pour -unique dans votre genre, et je ne vous dirai pas de quel genre, pour ne vous pas trop flatter aujourd'hui.

GLXVIII.

AU MÊME

Coppct, 11 décembre 1842.

Vous êtes bon de vous donner la peine d'envoyer Holbein en Suisse. Ce ne sera pas une lecture bien gaie. Elle sera couleur du temps. Je ne me souvenais plus de l'aspect sinistre de la campagne en hiver. Au

3o2 LETTRES.

premier plan, des arbres immobiles et dépouillés qui ont l'air d'attendre une grande catastrophe et, tout autour, au fond de Thorizon, des montagnes noires comme de l'encre à leur base ou d'un blanc lugubre sur tous leurs sommets. Il faut être fort et bien portant et bien content pour prendre plaisir à ce spectacle. Je conçois qu'alors le contraste réjouisse le cœur. Je donnerais tout au monde pour une fenêtre d'où Ton pût voir, cinq minutes par jour, l'aspect de l'été. Vous allez prendre des airs de saint Gyprien et de saint Jean Chrysostôme et me dire : Il faut avoir l'été en soi. Je crois comme vous que ce serait beaucoup plus agréable. Une petite serre chaude intérieure où s'épanouissent, comme dans les serres du Jardin des Plantes, toutes les fleurs éclatantes des tropiques, aux rayons d'une imagination tranquille et colorée ; mais c'est le grain de sel sur la queue de l'oiseau des tropiques. Le moindre petit vent froid qui vient du monde réel flétrit toutes ces moissons factices sur leurs couches. J'aime assez votre marchand de Reims à qui l'on dit qu'il est trop bête et qui répond qu'il a encore trop d'esprit. Cet homme doit avoir du génie dans son genre, puisqu'il prend si simplement et si fortement son parti. J'aimerais à être au moins l'héritier de cet homme, ne pouvant être lui-même. Je crois bien qu'il ne perd pas son temps à lire Shakspeare. Il ne peindrait pas comme le Tasse les jardins d'Armide, mais il les pourrait acheter s'ils étaient en vente, tandis que le pauvre Tasse n'avait pas la possibilité d'aller passer un hiver à Naples pour se réchauffer un peu. Ce que j'en dis est pourtant exagéré, et je crois qu'à tout prendre, il vaut mieux dans la vie être Newton, Shakspeare et Descartes que non pas M. ***. Sauf les petites occasions

OÙ l'on meurt de faim, où Ton souffre faute de pouvoir aller, soi ou les siens, se guérir au Mont-Dore, aux Pyrénées, sauf le cas où l'on est en prison pour dettes, le monde appartient à ceux qui le comprennent... Les uns ont de magnifiques collections de tableaux, tandis que M. Raulin a des yeux qui saisissent dans les fonds noirs des paysages du Poussin une lumière que moi-même, malgré mon dénuement des biens de ce monde, j'avoue n'y avoir jamais vue. Le prosaïque roi de Naples règne sur Gumes, sur Misène, sur Sorrente, sur Pœstum, sur Pompéi, sur Ischia, et, tandis qu'il pense à y faire construire des citadelles telles quelles, Léopold Robert ou tout autre pauvre diable de peintre sent, mieux que ne fait leur maître, l'ardente sérénité dans laquelle dorment ces bois, ces monts, ces rivières et tous les arbres et toutes les fleurs de ces déserts. Voilà donc un petit morceau philosophique qui pourra nourrir ceux qui n'ont pas de pain et qui peuvent se croire de l'intelligence et de l'imagination devant ce qui est beau. On peut vivre douze heures de ces pensées, surtout quand on a bien déjeuné le matin, car c'est une précaution qu'il faut presque toujours prendre avec la philosophie; et puis j'ai beau me moquer de mapetite exaltation, elle n'estpas si sotte qu'il y paraît. Ah! que je méprise les gens qui se croient sensés avant tout! J'aime infiniment mieux un beau canard sauvage qui bat des ailes au bord d'un étang, et s'envole bien haut en perçant le vent qui souffle devant lui. Celui-là du moins est en harmonie avec le monde tel que Dieu l'a fait, et non pas avec le monde créé par Fouché, Gambacérès, etc., etc. Vous en reviendrez, comme moi, à aimer surtout les chiens, les ânes, les poules, les moineaux.

354 XETTRES.

/ Pour vous, mon cher ami, vous savez si je vous mets au rang des bêtes. Vous en avez aussi tous les nobles instincts, le plaisir désintéressé du beau, le sentiment de la nature, et cela dans un degré supérieur, parce que l'homme, quand il s'y met, est fort au-dessus des bêtes.

Vous avez raison ; les îles Marquises vont nous renouveler l'imagination. 11 y a longtemps que nous n'avions fait de phrases sur l'Océan. Toute notre petite éloquence de coquilles de noix flotte sur la Méditerranée; nous la confierons aux flots orageux de la mer Pacifique. Que l'Angleterre n'aille pas s'aviser de trouver cela mauvais, car, de par Dieu! nous lui donnerions sur les oreilles, avec une bordée d'articles de journaux et toute la mitraille de la tribune.

GLXIX.

AU MÊME

Coppet, 18 décembre 1842.

Sans doute, j'ai lu le discours de M. Pasquier. Je l'ai lu tout entier, et, après trois jours et trois nuits de marches, je suis arrivé au bout. J'ai vu des plaines sans fin, qui s'allongeaient devant moi; c'est un vaste jardin où l'on ne trouve que des plantes utiles ; les légumes y dominent. J'aime mieux ce potager que la rhétorique ténébreuse et étique d'un autre grand seigneur son collègue. La lecture du discours de M. Mignet m'a tout ranimé. Voilà M. Patin et .M. de Barante qui vont venir à leur tour. Le discours de M. Patin, à ce que j'imagine, ressemblera à quelque jolie petite

LETTRES. ôoo

maison d'un consulaire modeste, comme on en retrouve h Pompéi: un goût délicat, de justes proportions, des ornements sobrement distribués et un coin de mer bleue et de ciel bleu au fond. Quoi! ce cyclope de Victor Hugo a tiré une tragédie de son al3surde livre sur le Rhin? Il devrait bien laisser ces bords du Rhin h Goethe et à Schiller, et ne pas charbonner ses extravagances sur la porte des vieux châteaux abandonnés. Lorsqu'un peu du mauvais esprit français se mêle à la rêverie romanesque de l'Allemagne, cela fait des abominations. C'est comme si l'àme d'un commis voyageur animait le fantôme de quelque jeune religieuse du moyen âge. Croyezvous réellement que M. de Lamartine pense à faire un traité de philosophie? Je ne me figure pas bien toutes ces vapeurs brillantes se condensant en neige métaphysique; mais, après tout, cela se voit sur le sommet des montagnes. Et vous, mon cher ami, que faites-Tous le soir dans cette jolie chambre, que vous dites que vous ne quittez plus? C'est avoir fait un grand pas dans la sagesse, que de ne pas avoir ■besoin de société le soir... Vous ne me dites-'plus rien de vos lectures. Je veux savoir exactement ce que vous lisez. Dis-moi qui tu lis, et je te dirai qui tu es. Moi, par exemple, je ne lis guère que Bossuet. J'ai repris YHistoire universelle, je vais des tentes d'Abraham et de Jacob aux palais de Charlemagne, dans Paderborn ou Aix-la-Chapelle. 11 est assez agréable de voir passer sous ses yeux tout le monde créé depuis six mille ans : Rachel, Rébecca, Sémiramis, Lucrèce, Zénobie, Irène, Joseph, Daniel, Lycurgue, Epaminondas, Scipion, et cela à travers les sables de l'Arabie, les montagnes de Syrie, les palmiers, les oliviers, les chênes. Je trouve toujours ce Bossuet

3oG LETTRES.

supérieur à M. ***. 11 n'est pas si superbe à beaucoup près; il est vrai qu'il n'était pas à moitié si gentilhomme non plus.

Adieu. Dans une quinzaine de jours, je commencerai à agiter mes ailes pour franchir le fort l'Écluse, et m'abattre sur Paris. Si vous ne me recevez pas bien, vous aurez tort, car vous ne comptez pas pour peu dans ce qui m'empêche de prendre Paris en horreur.

GLXX.

AU MÊME

Coppet, 25 décembre 1842.

Je vous souhaite, mon cher ami, pour l'an prochain, un correspondant aussi exact que moi. N'étant pas très bien portant depuis deux ou trois mois, et entretenant une petite fièvre qui revient capricieusement, je ne réponds pas de mon exactitude pour l'année qui vient; je tâcherai pourtant de ne pas faire défaut...

J'ai lu avec plaisir, dans la Revue des Deux Mondes (car c'est toute la littérature du temps, si vous y faites attention), un tableau de l'Afrique de saint Augustin, par Saint-Marc Girardin. J'ai pris à Genève un gros volume in-4°, relié en parchemin, qui fut autrefois un feuillet de plain-chant, et j'y vais lire probablement le De ordine et le De vitâ beatâ^ dudit saint Augustin. On était encore très vivant en ce temps-là. Les dieux singuliers de la mythologie étaient encore en présence des dogmes descendus des monts de Syrie. Quand un Romain regardait la lune trembler sur le lac de Génésareth, pendant qu'un pêcheur fai-

sait glisser sa barque sur les eaux endormies, il pensait î\ Diane et au Dieu nouveau qui s'était montré sur ces rivages. Les grandes écoles de la Grèce avaient aussi leur écho dans son esprit, et, tandis que nous ne savons que croire, lui ne savait à quoi refuser sa croyance. J'aime saint Augustin, quoiqu'il ait produit Jansénius. Pourquoi tant de sectaires sans imagination se sont-ils attachés à cette grande imagination, comme une nuée de moineaux d'un plumage terne sur un bel arbre en fleurs? J'entends bien qu'il prenne fantaisie d'être sous-diacre dans l'église d'Hippone; j'aurais aimé à entendre parler saint Augustin de sa mère, de son séjour à Milan ; à le voir se promener dans la cour de sa maison, au bruit d'une petite fontaine qui rafraîchit l'air embrasé de l'Afrique. C'est tout autre chose que servir la messe de l'abbé de Genoude, ou môme celle de l'abbé Grégoire. Mon ami, M. Edgar Quinet, n'a pas si bien fait que de coutume dans un petit factum intitulé Teutomanie. C'est contre la rage qu'ont MM. les Allemands de nous considérer comme des singes et des maîtres à danser. Ilavait beau jeu, mais il a voulu plaisanter, et ce n'est pas sa desliaation. Que ne connaît-il le meilleur de ses amis ! Il lui donnerait de bons conseils.

Je suis bien fâché de n'être pas h Paris le jour de Tan. Je vous donnerais un saint Augustin, les deux volumes, attachés par un ruban rose, comme ce petit Homère de Weist, que Charlotte ou Albert donnait à Werther le jour de Noël. Vous êtes 'Signe de lire saint Augustin ; car, après tout, mon cher ami, il n'y a pas beaucoup de gens qui valent mieux que vous. Plus je vous connais, plus je dis : Ft vidit quia erat bonum , moralement et intellectuellement.

On dit que les députés commencent à s'abattre sur toutes les chambres garnies de la capitale :

Ils vont trottant des bords de la Charente, De ceux du Lot, des coteaux champenois Et de Provence, et des monts francs-comtois, En botte, en guêtre et surtout en guenille,

Heureusement qu'il fait chaud dans la salle des conférences.

Dites-moi pourquoi je me moque de la misère de ces représentants ? C'est, je crois, que, de notre temps, les guenilles couvrent beaucoup d'insolence jointe à un désir d'avoir un bon manteau, joer /as et surtout joer nefas^ car le nefas a un air de bravade qui plaît à l'orgueil.

Gomment trouvez-vous votre appartement à l'user? Les premiers moments sont toujours agréables ; et, pour vous le demander en passant, qu'est-ce que la nouveauté, et pourquoi produit-elle cet effet sur nous? Est-ce tout simplement parce que, nous sentant ailleurs que là oij nous étions, nous espérons qu'il en sortira quelque remède à notre ennui naturel? Groyons-nous que, sous ce jour, avec de nouveaux rideaux, dans le lointain de ces jardins qui vont devenir verts, nous verrons passer la vérité qui nous tranquillisera pour toujours? Il me semble que je vous ai déjà fait ces questions, et il faut que vous ne les ayez pas jugées dignes de réponse, puisque je ne me souviens pas de vos réponses.

Gomment avez-vous trouvé Albert depuis son retour ? Le pauvre garçon a des affaires et des études par-dessus la tête, mais il porte légèrement ce fardeau. Il n'a vu la Tamise qu'à travers une vapeur rougeâtre. Le monstre dormait dans son man-

teau de fumée au bord de son fleuve, et un pauvre petit Français, accoutume à voir clair à midi, ne distinguait rien du tout. Je vous ai demandé, l'autre jour; pourquoi ces gens-là ont les clefs des portes de l'aurore ?

Bonjour! bonjour! Avez-vous froid? Je crois bien mourir en route. Ne vous en embarrassez seulement pas. Vous verrez que cela sera bien vite oublié.

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