A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS
Coppet, G novembre 1841.
Chère madame, je vous avoue que j'ai pris le commandement de M. de Lascours à Lyon par le côté triste; je ne suis donc pas en train de félicitations. Je crains que tout ce monde à recevoir ne vous fa-
tigiie extrômcment. Bien que vous ne puissiez vous faire à ridée de tenir quelque place quelque pari, je suis persuadé que Lyon se résignera facilement à vous voir tenir cette place avec votre bonne grâce habituelle ; mais, quand vous aurez exercé cette bienveillance spirituelle qui ranime et met à Taise les pauvres gens qui entraient* tristement et timidement dans un salon, vous en serez récompensée par une grande faligue jointe au sentiment d'un devoir bien rempli ; c'est peu, mais il est vrai que c'est le train de la vie dans ses rapports avec la société.
Il est probable que nous quitterons Coppet entre le 20 et le 23. Il n'y a plus rien ici qui ressemble à vos collines couvertes de thym et de romarin. Les arbres commencent à devenir tout rouges et les eaux du lac toutes noires. Je ne trouvais rien autrefois de plus gai que ces premiers jours d'hiver; mais, en vieillissant, on perd cette impression, et j'aimerais assez à faire comme les hirondelles, qui s'arrangent pour n'avoir pas d'hiver. Il est assez désagréable de retourner à Paris pour entendre six mois durant glousser sur la politique toutes les fortes têles, et il vaut encore mieux lire les Tusculancs et le De officiù que des brochures politiques. J'ai vu avec plaisir que vous aviez pris un peu de goût à cette morale de Gicéron, quand ce ne serait que par le côté de Vharmoine. Ne trouvezvcfus pas que cela est grave, tranquille et calme comme une belle soirée d'été ? Tous ces entretiens sur Dieu, sur le juste, sur le mal, ont l'air de se passer dans quelques-uns des beaux paysages de Claude Lorrain. Pour le stoïcisme, c'a été un goût de ma première jeunesse, mais je n'aime pas cette prison, — grande et noble prison, prison pourtant. Puisque nous choisissons dans le paganisme, j'aime mieux
l'état d'esprit de Gicéron ; une volonté droite et une intelligence qui s'ouvre sur tous les points de l'horizon. La doctrine des stoïciens est comme une épée froide et aiguë avec laquelle se tranchent toutes les questions; c'est une sentinelle sous les armes et ne pensant qu'à sa consigne, n'aimant point la conversation et criant: « Passez au large! » à quiconque viendrait parler de toutes les grandes incertitudes qu'il peut être inutile de résoudre, mais qui agitent incessamment son esprit; dès qu'il a un quart d'heure de liberté, il y revient toujours. Tous conviendrez, chère madame, que vous n'auriez pas voulu, sous ce rapport, être stoïcienne. Erreur pour erreur, il vaut mieux regarder un grand horizon d'un large balcon que de n'avoir qu'une petite lucarne sur le monde, ou, pour mieux dire, un petit jour de souffrance ; et, pour vous, il n'est pas vrai du tout que vous haïssiez la liberté de l'esprit. Vous avez placé vos croyances comme on bâtissait autrefois les couvents. Ceux qui ne sortaient pas du cloître regardaient, cependant, avec plaisir, des hauteurs où étaient leurs retraites, les bois, les eaux, les prairies, et, au loin, les grandes murailles des villes ; ce qui n'empêchait pas d'avoir dans la cav« une petite prison pour les hérétiques, mais entre soi seulement.
Pardon de toute cette liberté d'esprit. Puisque vous êtes si loin pour si longtemps, il faut bien causer comme si ce n'était pas à cent lieues de distance...
Voulez-vous être assez bonne, chère madame,
pour dire à M. de Lascours tout mon regret de ces honneurs militaires qui le retiendront à Lyon?
A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSON VILL E. Coppet, mercredi 10 novembre 1S41.
Je sais de vos nouvelles comme on sait des nouvelles des rois, par ce qu'on entend dire çà et là. Je lis dans une correspondance particulière que vous êtes à Gurcy jusqu'à la moitié de décembre, mais de savoir directement par votre mari, par exemple» quelles sont ses chances d'être député, et ses vues sur Londres, et ses impressions sur les promotions dans la carrière diplomatique, je ne puis m'en flatter.
Est-ce que je n'aime plus les romans? J'en serais affligé, n'aimant pas non plus la réalité, mais j'ai trouvé très gentil le petit traité de Sainte-Beuve sur Clotilde deSurville. Ce sont là proprement les fleurs de la littérature dans un herbier, il est vrai, et non sur leur tige, mais bien conservées et charmantes encore. Le littérateur proprement dit est un être singulier; il ne regarde pas exactement les choses avec ses propres yeux ; il n'a pas exactement ses propres impressions à lui ; on ne saurait retrouver l'imagination qui était la sienne ; c'est un arbre sur lequel on a greffé Homère, Virgile, Millon, le Dante, Pétrarque ; de là, des fleurs singulières qui ne sont point naturelles et qui ne sont pas non plus artificielles. L'étude a donné au littérateur quelque chose de la rêverie de René ; avec Homère, il a regardé la plaine de Troie, et il est resté dans son cerveau un peu de la lumière du ciçl grec ; il a pris un peu de l'éclat mélancolique de Virgile en errant à ses côtés- sur l'Aventin ; il voit le monde .
comme Milton à travers les brouillards de l'Angleterre, comme le Dante à travers le jour limpide et ardent de l'Italie. De toutes ces couleurs, il se fait une couleur unique ; de tous ces verres par lesquels passe sa vue pour arriver au monde réel, il se forme une teinte particulière qui est l'imagination des littérateurs. S'il avait un génie à part, tous ces souvenirs seraient dissipés par Ténergie de son talent personnel; mais, avec un génie ouvert et bien fait, tranquille et heureusement cultivé, on est cette eau de mille fleurs où tous les parfums du Midi, du Nord et de tous les poinis cardinaux se mêlent. Les peuples se civilisent aussi de cette façon, et, puisque nous parlons de civilisation, sachez que Genève s'agite et s'inquiète sur le lit le plus moelleux que jamais peuple ait eu. Il se fait des assemblées publiques ; on demande des modifications à la Constitution. Les gens paisibles en sont tout effarés ; mais l'homme paisible est naturellement effaré. M. Turrettini est très mal vu pour n'être pas tout à fait aussi effaré ni aussi paisible qu'on le souhaite ; n'allez pourtant pas croire qu'il aille aux assemblées populaires, mais enfin il est ce que nous nommions autrefois libéral.
Depuis quelques semaines, je suis devenu, à mon corps défendant, extrêmement mondain. J'ai dîné trois fois dehors. Chez M. Prévost, fils du traducteur de Dugald Stewart, j'ai trouvé plusieurs personnes qui auraient beaucoup d'esprit, même à Paris. Demandez à M. d'Haussonville s'il connaît M. de Cavour, un Piémontais, qui était à ce dîner. C'est un métaphysicien qui a écrit sur Kant ; il est un peu gros, contre Thabitude des métaphysiciens. — 2° j'ai dîné chez M. de la Rive, le professeur de physique, dans une très jolie maison de campagne, du côté de Carra ; — 3°, chez
M. Eynard, à Beaulieii, au milieu de ce beau jardin où jaillissent des eaux un peu froides pour le quart d'heure. N'allez pas croire que nous ayons dîné au milieu du jardin, car il fait dans ces contrées un froid terrible et un brouillard assez sombre. Voulez-vous me dire pourquoi je me suis figuré que vous aviez dit que M. Raulin avait vu vos brillants dessins du lac de Gôme? 11 me dit qu'il n'en a rien vu du tout. Je croyais que vous faisiez un ouvrage en commun. Il n'en pourrait résulter que quelque chose de très rare.
A M. RAULIN
Coppet, 11 novembre 18 U.
Mon cher ami, n'attendez de moi que des sottises. Je suis enrhumé, enrhumé du cerveau, et j'en ai vraiment par-dessus la tête. Je ne vous dirai donc rien sur le Dante, ni snr la moindre des vierges de Raphaël. Toujours est-il que ce mois-ci ne se passera pas sans que vous m'ayez vu de vos propres yeux, si vous y mettez le moindre intérêt.
Youlez-vous me dire oii en est votre article de la Revue des Deux Mondes sur M. Thierry ? Je vois avec plaisir jusqu'où un aussi honnôte homme que vous peut être conduit par un mélange d'affaires et de paresse. Avez-vous parcouru un article sur M. dé Surville dans cette Revue? Gela est spirituel. Vous devriez lire des revues, puisque durant les sessions du Conseil vous ne pouvez pas poursuivre de grandes lectures. Les revues sont justement faites pour les hommes éclairés que le malheur de leur condi-
tion détient dans les affaires. Il y a des gens qui, de leur vie, n'ont lu quatre pages en une année et qui vous disent avec assurance que les revues sont une lecture très superficielle. Ah ! rrjon cher monsieur, répétez ce mot superficiel qui vous va si bien ! Mais, mon cher ami, laissez dire ces gens et lisez des revues ; c'est un manger fort agréable, point indigeste et fort nourrissant. Je relis ici les Confessions de Rousseau. J'avoue que Timpression que j'en ai reçue ne lui est plus très favorable. Ne vous l'ai-je pas dit l'autre jour? Non, car vous en auriez insolemment triomphé. Soyez assez bon pour me dire quelque chose de tout le troupeau, ou, pour mieux dire, de toute la bande de nos amis et connaissances. Yiel- Castel ne m'a pas donné signe de vie, et, à la vérité, il n'y était pas obligé. M. de Rémusat est-il de retour? Prépare-t-il son casque, son char et sa colère? Avezvous entrevu quelque part M. Mignet? Piscatory 1 Piscatory ! Piscatory ! Êtes-vous déjà dans les bras de M. Dumon ? Albert a fait route avec M. Lacordaire,. de Lyon à Paris, je crois. 11 faut être singulièrement organisé pour aimer mieux être un personnage à Paris que de vivre obscur à Rome. Aurait-il de l'ambition ?
Adieu, mon cher ami, je ne suis ni bien gai ni bien portant. Tous ces jours-ci, le temps est si triste, que j'ai un redoublement de tristesse. Les arbres jaunissent, le brouillard s'épaissit, l'air est âpre ; j'entends mon chien qui hurle. Tout cela n'est pas à crever de rire, ni la vie non plus.
A M. LE VICOMTE D 'UAUSSONVILLE.
Coppet, 13 novembre 1841.
Je me hâle de vous dire que votre article sur les trois puissances italiques me paraît excellent. Yous écrivez comme César a écrit ses commentaires, sans ornements inutiles, avec précision, fermeté et simplicité. Vos phrases vont au but comme des balles de fusil, sans détours. Quand vous corrigerez les épreuves, j'aurai bien à vous soumettre une demi-douzaine de scrupules un peu pédants. J'espère bien être alors auprès de vous, car la Revue des Deux Mondes ne paraît que le 1" du mois, et je paraîtrai, moi, avant le 1" du mois. Tout ce que vous dites est très suffisamment mesuré, et il n'y a là, ce me semble, aucune violation des secrets d'État. Si on n'en avait pas dit davantage à la tribune l'an dernier, on aurait probablement gardé les convenances et au delà. Jq. trouve seulement que les conclusions ne ressortent pas assez nettement pour les trois diverses puissances en rapport avec nous. Non pas que je dise qu'il faille tirer des conclusions, mais il est bon de les faire naître avec une certaine clarté dans l'esprit des lecteurs. Vous êtes bienheureux d'écrire simplement et élégamment dans un temps oii l'on voit que la France est une contrée sauvage et que la gale est une maladie contagieuse. Vous n'avez rien de cette gale du style qui le rend rouge et enflé et dont il a été dit : Projicit ampullas.
Parlez donc un peu plus du progrès de votre future élection. L'électeur commence-t-il à s'apprivoi-
ser? C'est, n'est-il pas vrai, un animal fier, sauvage et gourmand ? On voit bien à l'insolence de mon langage que je n'aspire à rien du tout ; mais il me semble voir un pauvre candidat qui jetle du grain sur le pas de sa porte et qui dit : Petits^ petits^ petits! Alors les petits, petits, petits, s'avancent avec inquiétude, faisant un pas et en reculant deux, et pourtant ils avancent, l'air timide et arrogant tout ensemble. Ils allongent le cou vers la graine ; arrive un manant qui dit: «Ah! messieurs, vous allez chez les aristocrates?» et toute la volée va se cacher ; et puis ils reviennent un à un et le candidat recommence de sa voix la plus douce : Petits, petits! Fi ! la vilaine race que les candidats et les électeurs ! Avez-vous préparé vos harangues aux petits ? C'est là qu'il faut peser chaque mot, mais pas au poids du sanctuaire ; c'est là qu'il faut, avec un grand air de brusque franchise, gratter chaque chat à l'endroit de la tête qui lui convient le mieux; c'est là que l'élévalion des formes doit égaler la platitude des pensées. Sauf le style, nous avons lu cet été à Broglie un livre d'un grand écrivain vivant qui ferait bien votre affaire et qui serait un bon modèle. Après tout, mon cher ami, et malgré le vilain métier que vous faites, je voudrais bien être sûr du succès de votre campagne. Vous ne dites pas assez ce qu'il en faut penser ; il est possible que vous n'en sachiez rien. J'espère vous voir bientôt. Je crois toujours que nous partirons le 22. Je ne sais rien de plus mélancolique que cet hiver qui commence au milieu des montagnes. J'aurais une envie folle d'avoir un peu chaud et de voir un peu le jour. Je ne sais pas pourquoi j'entre dans les ténèbres de l'hiver avec des pressentiments plus sinistres que de coutume. Adieu, mon cher ami. Je vous redis encore quevo-
tre article est excellent et je le répète parce qu'il n'y a rien qu'on juge moins que son propre ouvrage, et ce n'est pas par amour-propre rentré qu'un habile écrivain dit de ce qu'il fait que c'est mauvais. On ne peut pas plus se juger qu'on ne peut se prendre dans ses bras et se tenir en l'air. Croyez-moi donc.
GXLIV.
A MADAME DU PARQUET
Coppct, 18 novembre 1841.
Si votre solitude est bruyante, celle-ci n'y ressemble pas, en effet, chère amie. On n'entend que la petite plainte éternelle du vent et du lac. Je n'ai, du haut du grenier que j'habite, que la vue d'un ciel tout gris au-dessus d'un grand cercle de montagnes toutes blanches. Elles ont l'air à présent de grands fantômes qui se regardent dans les eaux troublées du lac. Je n'aime plus cette grande tristesse delà mauvaise saison. 11 faut être jeune et tout plein d'entrain pour sentir cette joie singulière qije me causait autrefois un soleil tout pâle sur des plaines de neige ; alors, quand on voit les feuilles qui tombent et le froid qui vient, on songe avec un vif plaisir aux longues soirées d'hiver. Mais la vie m'a dégoûté des longues soirées d'hiver, avec ce triste accompagnement de discussions politiques et de toutes les relations sèches, et de toutes le^'révérences du monde.
Je n'ai pas encore écrit grand'chose de ma notice ^ Quand cela sera un peu plus présentable, je
l. Sur TouvragG de madame Neckcr de Saussure intitule : L'Éducation progressive.
VOUS la montrerai pour que vous m'en disiez votre avis. Je hais les lieux communs et je n'ai rien de nouveau à dire, ce n'est pas le moyen d'être très fécond. Il m'a fallu lire bien des manuscrits pour en tirer quelques fragments que j'insérerai dans cette notice. Ce sont des morceaux inédits où il y a beaucoup de talent et d'esprit, beaucoup plus que dans les livres impriméa, parce que le regard du public donne toujours quelque chose de guindé.
CXLY.
A MADAME LA VICOMTESSE d'hAUSSONVILLE.
Coppet, 20 novembre 1841.
Je ne sais pas pourquoi vous me faites la guerre pour avoir dit que je recevais trop peu de lettres de Gurcy, chère madame. Il est possible que mes lettres ne soient pas plus nombreuses que celles que je reçois,, mais je mets je ne sais quel empressement à répondre qui prouve qu'il n'y aqu'àm'encourager unpeu. Jecrains d'ennuyer ; mais, dès qu'on me parle, vite quatre pages d'une écriture fine et lisible, tandis que les autres se donnent du temps et semblent dire : « Ah I mais, une minute. Je ne peux pas écrire tous les jours ; il répond coup sur coup; on n'en aurait jamais fini; je lui écrirai dans quinze jours. » En effet,, au bout de quinze jours, trois semaines, vient une lettre pleine d'esprit et de mouvement d'esprit.
On me mande de Paris que vous avez été ravie de la musique de Richard Cœur-de-lion. M. Raulin bat des ailes de joie en vous voyant admirer cette petite musique; pour moi, je ne fais pas grand cas de cette
belle copie de la parole. 11 n'y a que rineffable qui vaille la peine d'ôLre chanté. Nous nous sommes autrefois arraché les yeux à Broglie sur cette question.
Je trouve Albert bien mondain. Il est toujours chez les grands. Il ne bouge, dit-on, des Affaires étrangères. Je vois qu'on l'engraisse pour en faire un ministériel. Je ne suis pas sûr qu'il soit bon de s'accoutumer de bonne heure à trouver que le pouvoir a raison. C'est une de ces vérités qu'il ne faut admettre que sous les coups répétés de l'expérience. On ne doit être porté à donner raison au pouvoir que quand on a mesuré toute la faiblesse et toute la méchanceté de l'homme en société; alors, on renonce à l'idéal, et l'on se jette dans les bras des gendarmes, du procureur du roi, du contrôleur des contributions ; mais ce sont des divinités bien sévères pour les rêves de la première jeunesse. Quand, à la fm d'une belle journée d'automne, vous Voyez de petites colonnes de fumée bleue monter du toit des hameaux à travers le feuillage rougi des peupliers, il ne faut pas que la première pensée soit pour le maire et l'adjoint de la commune.
Je suis plus que de votre avis sur l'article de M. d'Haussonville; je le trouve excellent de tout point, bien écrit, bien pensé, mesuré, et de ce grand air qu'il faut avoir quand on écrit, lequel consiste à montrer qu'on en pense plus encore qu'on n'en dit. C'est ce qui fait la grâce dans les mouvements ; n'avoir pas l'air d'épuiser sa force, quoi qu'on fasse ; n'avoir pas les veines du front gonflées et la poitrine haletante. Cet article est comme la conversation soutenue d'un esprit au-dessus de son affaire. J'ai dit à M. d'Haussonville une petite critique sur l'absence de conclusions, mais je suis prêt à convenir qu'il
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n'est pas toujours à propos de conclure. On peut se. borner à dire : « Voilà les faits et voilà où ils mènent. Pensez-y. »
Adieu, madame. J'arriverai aussi vendredi à l'ombre de M. de Broglie ; croyez-vous qu'on me mette à la porte? Je suis assez maigre, assez mal vêtu, assez grognon, pas bien spirituel, et point comte; mais on est très charitable à Gurcy.
A M. RAULIN
Goppet, 21 novembre 1841.
Mon cher ami, vous avez donc encore une fois renoncé au tabac pour jamais. C'était pourtant bien le moins que de mettre un peu de tabac dans votre eau. Vous tendez à une vie simple et frugale. Les Européens, qu'on dit le premier peuple du monde et à qui l'on promet l'empire du globe, sont loin de ce régime sévère. Il leur faut du tabac, du bruit, des spectacles, des rubans, des tableaux, de la musique, et ils ont en conséquence une artillerie formidable et une intrépidité merveilleuse. Les sobres habitants des côtes de Syrie s'enfuient devant une troupe d'Anglais souvent ivres qui vous démolissent en un clind'œil Tyr, Sidon, Ptolémaïs, et qui vous envoient un évêque à Jérusalem pour adaiinistrer les deux versants du Taurus et du Liban. Après tout, cependant, il est possible que, devant Dieu, ce ne soit pas une grande gloire de démolir les villes et de faire voler sur les mers une centaine de gros vaisseaux, et de perfectionner tous les jours les fusées à la Gon-
grève, et d'avoir des théâtres où l'on joue bien ou mal les beaux rêves de Shakspcare et de Racine. Peut-être qu'un honnête Turc, qui ne boit que de l'eau, qui, les yeux fermés, dans d'infinies contemplations, voit de loin, avec indifférence, passer sur le miroir de la Méditerranée les flottes orgueilleuses et tout ce faste sévère et puissant de l'Europe, peutêtre que c'est cet honnête Turc qui remplit sa mission ici-bas. 11 ne s'agite point; il ne trotte pas tout le jour pour obtenir la grande gloire de commander un régiment; il n'écrit pas de brochures; il ne s'adonne pas à la logique ; il se tient loin de la poussière de la guerre et des feux follets de nos idées. C'est possible ; mais la différence des deux civilisations, c'est la différence entre l'eau et le vin, entre les narcotiques et les excitants. Rebecca buvait de l'eau sous le ciel de la Mésopotamie; cette fille est simple, noble, son geste est grave, son sourire doux et tranquille, son âme profonde et limpide comme la source au bord de laquelle elle s'arrête. Une belle dame anglaise boit du vin; elle est élégante, frétillante, cau- . santé ; elle jette à droite et à gauche sur les pauvres gens qui l'admirent un regard tout éclatant d une flamme superficielle ; elle se moque ; elle s'inquiète ; elle court aux sermons, â l'Opéra, aux séances de l'Académie; tous les romans laissent dansson esprit mobile autant de traces que ses propres sentiments ; elle meurt â la peine pour avoir des succès dans le monde. Vous avez les résultats d'une coupe d'eau claire ou d'un verre de vin de Madère ; et voilà que je vous donne raison. Mieux vaut être Rebecca que cette pauvre élégante qui deviendra poitrinaire. Mieux vaut regarder avec le Turc les étoiles se lever en silence sur ces peuples silencieux, que de courir
l'hiver de maison en maison, à la lueur du gaz. Donc, buvez de l'eau.
GXLVII.
A M. LE VICOMTE d'hAUSSONV ILL E.
Paris, dimanche 28 novembre 18 il.
Je corrigerai votre épreuve de mon mieux, quoiqu'il soit bien tard, mais j'espère être arrivé encore à temps. Je vais prier M. Rossi de m'indiquer les passages qu'il croit qu'il faut rectifier.
Je m'en rapporte à madame d'Haussonville pour avoir écrit avec esprit sur madame Necker. Aussi j'espère qu'elle ne m'a pas volé mes pauvres idées que je lui ai montrées à Broglie. Ces pauvres filles seraient bien gauches avec un châle de cachemire et une robe élégante et des perles dans les cheveux. Elles vont en sabots par les montagnes et elles préfèrent garder les vaches. Elles n'ont pas l'oreille bien musicale ; seulement, avec leur mélancolie à elles (car la démocratie a aussi ses tristesses), elles écoutent le ranz des vacbes et ne savent ce que c'est que Rossini, Piccini, Gluck et Mozart, et cet Haydn dont Raulin seul peut prononcer le nom à force d'enthousiasme.
Nous avons assisté de Coppet à tout ce mouvement insurrectionnel de Genève qui, toutes formes sauvées ou à peu près, a mis à bas la Constitution du pays. C'est une fantaisie qui, je l'avoue, ne fait pas honneui' à la démocratie. Il n'y avait pas un grief raisonnable quelconque contre le gouvernement qui va s'en aller. C'est la pure démangeaison de faire une révolution. Quand cette petite aristocratie aura
été renvoyée et plantera ses choux, elle pourra dire, comme M. de Malesherbes après sa condamnation : « Encore, si cela avait le sens commun!!! »
GXLYIII.
*AU MÊME
Paris, 3 décembre 1841.
Mon cher ami, je vous prie de ne pas me croire négligent de votre gloire. Si je ne vous ai point encore envoyé vos exemplaires, c'est qu'ils ne seront prêts que ce soir. Une fois la revue elle-même imprimée, tous ses mouvements se ralentissent. J'ai lu l'article dans la revue. 11 a très bon air, l'air fort, bien portant, et une figure calme et décidée. Que vous a dit ce premier sourire de l'imprimé ? J'espère qu'il réussira dans le monde, malgré sa gravité. M'avez-vous pardonné le tatillonage de mes remarques?
Je ne vous parle plus de Louise. C'est une méchante femme et une femme silencieuse. On dit qu'elle est très aimable. Je n'en sais plus rien du tout.
J'ai vu hier au soir M. de Barante*- Il n'a point vieilli. On vieillit plus ici que près du pôle. Le ton de sa conversation étonne; il est spirituel, doux, raisonnable, sans amertume sur personne ; ne parlant pas toujours de la même chose; il a l'air d'un revenant d'une époque meilleure. M Duvcrgier de Hauranne arrive, dit-on, avec la réimpression de ses articles augmentée d'une préface acidulée qui fera quelque peine au troupeau et aux bergers conservateurs. GeC homme est terrible. 11 arrive maigre
et affamé, lournant autour de ces pauvres brebis, tandis que le Journal des Débats et la Presse leur jouent de la flûte au milieu des gras pâturages.
On a jeté à notre pauvre ministère le chantre d'Elvire entre les jambes. Ils ne savent comment s'en dépêtrer. Ils craignent de le blesser et de l'irriter. Ils se tranquillisent en se disant qu'il est à la campagne, et qu'il ne pense pas à mal, c'est-à-dire à la présidence ; mais je suppose bien que l'auteur des Harmonies, tout en disant : 0 lac^ rochers muets, grottes, forêt obscuj^e! ne perd pas de vue le fauteuil de M. Sauzet. Voilà l'hiver; les champs sont tristes et la nature est muette; pourquoi l'oiseau voyageur ne viendrait-il pas s'abattre sur les toits des grandes cités et percher un moment sur le bureau de la Chambre des députés?
Bonjour, monsieur, mais pas la moindre chose pour madame, je vous prie.
GXLIX.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 23 février 1842.
Nous dînâmes hier avec M. Ingres chez madame d'Haussonville. Je crois que vous l'avez beaucoup vu à Rome. C'est un être singulier qu'un véritable artiste. M. de Broglie a été fort attentif pour lui et il a paru charmé de ce soin. Les larmes lui venaient "aux yeux quand on lui faisait l'éloge de son portrait de Chérubini. Il n'est pas très spirituel extérieurement, mais on voit que le pot bout intérieurement. Il a sa langue à l'extrémité de ses doigts. Ilparlepar gestes arrondis,
comme s'il voulait dessiner ce qu'il a à dire. Avec lui était h\ un jeune musicien *, le gendre de M. Baillot ; entic cette peinture et cette musique selon son cœur, M. Raulin était tout oppressé d'aise et de bien-être. Il ne mangeait pas, ne parlait guère ; il a, avec ces deux messieurs^ ce quelque chose de tendre, de confiant, de respecteux, d'ému, qu'une femme peut avoir pour son directeur. Le pauvre garçon est, au fond, plus païen qu'il ne pense. C'est la musique d'église qui l'élève dans le ciel catholique. 11 n'aurait pas su résister au Jupiter de Phidias. Ne trouvez-vous pas que M. Ingres a quelque chose de M. Cousin, mais au grand sérieux ? Je lui trouvais des airs de tête qui me rappelaient un acteur, et j'ai fini par trouver que cet acteur était M. Cousin. N'attendez-vous pas avec impatience les deux volumes de métaphysique de M. de Rémusat? Il y a beaucoup de talent et d'esprit dans ce que j'en ai lu en manuscrit, mais c'est l'enfer de l'abstraction. C'est une promenade en ballon dans les espaces sans bornes, loin des vivants, loin des arbres, des eaux, des fleurs. Vous pourriez bien prendre un grand mal de tête dans cet air sec et froid qui règne sur ces hauteurs désolées. Je me reproche de ne vous avoir pas encore envoyé le deuxième volume dePort- RoyaL Vous y verrez l'histoire complète des propositions de Jansénius. Quoi qu'on en ait dit, c'était, sans doute, un fort méchant homme, et même presque calviniste sur les questions de la grâce. 11 est vrai que saint Augustin est lui-même pire qu'un protestant. Du reste, le livre de M. Sainte-Beuve est aimable, quoiqu'un peu décousu. On y voit aller et venir dans leurs cellules et dans leurs petits jardins tous ces