CONCEPTION DU SUJET. — METHODE DIRECTE
Comment arriver à bien concevoir son sujet?
Il y a deux voies ou méthodes; l'une directe, qui J est toujours la meilleure quand on peut la prendre ; l'autre indirecte, plus longue et moins sûre, mais aussi plus accessible aux novices, plus à la portée des esprits ordinaires, et qui sert à les Cormer. On peut aussi se servir des deux, soit en revenant par la seconde, quand on a déjà suivi la première, soit en commençant par la plus facile, pour parvenir à la plus ardue.
La voie principale, ou la méthode par excellence, consiste à se mettre directement en rapport avec l'ob- J jet dont on doit parler, de manière à le considérer J face àjace et à le pénétrer du regard le plus vif de l'esprit, en même temps que l'esprit est pénétré luimême de la lumière, que l'objet rayonne ou réfléchit.
Dans ce croisement de rayons et par leur pénétration réciproque, se forme dans l'entendement une conception {un concept) représentant l'objet qui l'en-
gendre, et qui tient de l'entendement où elle s'opère et qui la porte.
Dans ce cas, il y a fécondation de l'esprit ou du sujet par l'objet, et lejproduit est Vidée de l'objet, engendrée et vivifiée dans l'entendement par sa vertu. Cette idée est toujours en raison des deux facteurs qui concourent à la former, de leur rapport , et de la manière dont leur pénétration . s'accomplit.
Si l'esprit est simple, droit, pur, avide de connaître et cherclmnt la vérité avec ardeur ; quand il se met en aspect avec l'objet directement, pleinement, le regardant avec amour, en même temps qu'il s'expose et s'ouvre à sa lumière avec le désir d'en être pénétré et de le pénétrer, de s'y unir de toutes ses forces et par toute sa capacité; si, en outre, il a assez d'énergie et de constance pour se tenir dans cet aspect sans distraction, et que, recueillant toutes ses facultés, ralliant tous ses rayons et les faisant converger vers ce point unique, il s'absorbe tout entier dans cette union qui le féconde, alors la conception spirituelle se fait régulièrement, avec plénitude. La vie de l'objet passe dans le sujet avec sa lumière, et du germe inlellectuel vivifié sort l'idée, d'abord faible et obscure, comme tout ce qui vient de naître, mais se développant plus tard par le travail de l'esprit et par la nourriture. Elle s'organisera peu à peu, s'étendra, se complétera, et quand elle sera assez fortement constituée pour sortir de l'entendement, elle demandera à naître par la parole, pour y déployer à la lu-
mière de ce monde les trésors de vérité et de vie qu'elle porte en elle.
Mais si l'objet n'est considéré par l'esprit que latéralement, obliquement, sous un aspect accidentel ou restreint, l'union n'étant point pleine et profonde, il en résultera une conception analogue au rapport qui la produit, et par conséquent une idée de l'objet qui pourra avoir encore de la vérité, de la vitalité, mais qui ne le représentera que par un côté, partiellement, et ainsi donnera lieu à une connaissance étroite et insuffisante.
On voit qu'il en est dans le monde intellectuel comme dans le monde physique, La connaissance se constitue par les mêmes lois que l'existence, et la connaissance des choses métaphysiques se forme comme celle des objets sensibles, bien que les unes et les autres diffèrent essentiellement par leur nature et par leurs formes. Les lois de la transmission de la vie sont aussi celles de la pensée qui conçoit et en- J gendre à sa manière ; et cela est ainsi, parce qu'elles sont l'application à la production de tous les êtres vivants de Téternelle loi de la génération divine, par laquelle l'Être des êtres, Principe de la vie, qui est la vie même, engendre en lui son image ou son verbe par la connaissance qu'il a éternellement de luimême, et par l'amour de sa propre perfection qu'il contemple.
Ainsi de l'esprit humain, qui est fait à l'image de Dieu, et qui en reproduit la ressemblance dans toutes ses opérations. Sa connaissance est aussi une espèce
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de génération. Il ne connaît les choses sensibles que par les images qu'elles produisent dans son entendement, et il faut, pour que cette image se forme, que l'entendement soit pénétré par les impressions des objets à travers les sens et leurs organes. De là les espèces {spccies), les images, les idées, ou pour parler plus philosophiquement les concepts ou conceptions des choses extérieures, qui non-seulement sont les premiers matériaux de la connaissance, mais encore les principes plus ou moins féconds de la science de la nature, en raison de la manière dont elles ont été formées dans l'esprit. C'est ce qui explique en partie la puissance des premières impressions, la vertu du premier aspect, ou de la conjonction primitive du .sujet avec l'objet.
Cependant il existe des choses intelligibles, spirituelles, comme il y a des objets sensibles, matériels. Nous vivons par noire esprit, et le commerce de notre esprit avec celui de nos semblables, dans un monde moral, qui se réalise et se perpétue par le langage et dans la langue, comme les existences physiques se fixent au sol et s'y développent. La langue parlée par une société humaine, et qui devient le dépôt, le magasin des pensées, des idées et de la science de celte société et de ceux qui la composent, forme un véritable monde des esprits, une sphère d'existences intellectuelles, qui a sa vie, sa lumière et ses lois.
Or, c'est avec ces existences subtiles, aériennes pour ainsi dire, et qui sont comme condensées dans les mots, ainsi que la vapeur de l'atmosphère dans
les nuages, c'est avec ces choses métaphysiques que notre esprit doit souvent entrer en rapport pour en être fécondé, sans autre intermédiaire que les signes qui les expriment, et afin d'en concevoir l'idée que la science doit développer par l'analyse, et que le professeur exposera par le discours, pour en démontrer la vérité à ceux qui l'ignorent. On comprend combien il est difficile de communiquer parla vue de l'esprit avec des choses si délicates, si fugitives , et qu'on ne peut saisir que par l'enveloppe nuageuse, et toujours plus ou moins changeante, des expressions de nos langues. On comprend qu'il est plus difficile encore de persister longtemps dans celte contemplation, et que rintefiigence est bientôt fatiguée de s'unir à des objets si peu saisissables et qui lui échappent par tous les côtés. Il n'y a véritablement que les esprits d'élite qui savent regarder les choses intelligibles directement, fixement, et avec persévérance. C'est pourquoi ils ont plus de fécondité, parce que, entrant avec les objets de la pensée dans un rapport intime, dans une pénétration profonde, ils reçoivent la vie des choses avec le rayonnement de leur lumière.
Ce sont aussi les esprits de celte trempe qui conçoivent des idées et pensent pour le reste des hommes, dont ils sont les flambeaux et les guides dans le monde intellectuel. Et parce que leur parole, qui manifeste leurs conceptions et leurs pensées, s'emploie dans l'enseignement à reproduire, c'est-à-dire à engendrer dans l'entendement de leurs semblables les idées que