‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 16 sur 45 · CONCEPTION DU SUJET. — METHODE INDIRECTE · texte numérisé non relu

CONCEPTION DU SUJET. — METHODE INDIRECTE

Ceux qui sont appelés à traiter un sujet qui ne l'a point encore été, sont obligés de tirer tout ce qu'ils diront de la considération du sujet et de leur propre fond. Alors, suivant Jeur génie et leur pénétration, et en raison de la manière dont ils se mettent en rapport avec les choses, leur discours aura plus ou moins de vérité, d'exactitude, et de profondeur. Ils auront nécessairement de l'originalité, puisqu'ils arrivent les premiers, et en général, la première vue qui n'est influencée par aucun préjugé, par aucune prévention, mais qui résulte de l'impression naturelle de l'objet sur l'âme, produit des idées nettes et profondes, qui restent dans le domaine de la science ou de l'art comme un fond commun, comme une sorte de patrimoine pour ceux qui viendront après. Plus tard, quand la voie est frayée et que beaucoup l'ont parcourue en laissant des traces sur leurs pas, quand on a écrit ou parlé sur un sujet en divers temps et chez plusieurs peuples, il est difficile d'être original, dans le sens strict, en cette matière, c'est-à-dire d'avoir

des pensées nouvelles, et que personne n'ait mises au jour. Mais on peut, et même on doit avoir cette autre espèce d'originalité, qui consiste à n'émetUe que des idées, qu'on a faites siennes par une conception propre, et qu'on anime ainsi de la vie de son esprit. Gela s'appelle iircndre son bien où on le trouve^ et Molière imitant Plante et Térence, la Fontaine empruntant à Esope et à Phèdre, ne s'en faisaient pas faute. Cette condition est indispensable pour donner de la vie au discours. C'est ce qui dislingue essentiellement l'orateur, qui tire de son fond même en empruntant, de l'acteur ou du lecteur qui récite seulement ou déclame les productions des autres. Le problème dans ce cas est donc celui-ci : Quand on doit parler sur un sujet déjà traité par plusieurs auteurs, recueillir avec soin leurs pensées les plus vraies et les plus saillantes, les analyser et les trier avec discernement ou par une critique pénétrante : puis les fondre dans son propre moule par une puissante synthèse, qui, excluant tout ce qui est hétérogène, rassemble et compacte ce qui est homogène ou assimilable, et en forme, en pétrisse, pour ainsi dire, une idée complexe, laquelle prendra de la consistance, de l'unité et de la couleur dans l'entendement et par le feu du travail de l'esprit.

Si l'on peut comparer les choses spirituelles aux choses matérielles, et on le peut toujours, puisqu'elles sont régies par les mêmes lois, et de là leur analogie, nous dirons qu'il en va en quelque sorte de la formation de l'idée par cette voie comme de la confec-

tion des produits de l'art céramique, composés d'éléments divers, terres, sels, métaux, alcalis, acides et autres, lesquels, convenablement séparés, triés, purifiés, sont d'abord amalgamés dans une même composition, puis pétris, façonnés, moulés ou tournés, et enfin soumis à l'action du feu, qui les consomme dans l'unité, et donne à l'ensemble de la solidité et de l'éclat.

Ainsi l'orateur, qui parle après beaucoup d'autres J et qui doit traiter le même sujet, doit d'abord tâcber de connaître tout ce qui a été écrit sur ce sujet, pour a en extraire les pensées qui peuvent lui servir; puis il doit rassembler et fondre dans sa propre pensée les lumières émises par d'autres esprits, et rallier, concentrer dans un même point les rayons de ces foyers divers.

II ne peut pas ne pas faire ce travail, s'il veut traiter -^ son sujet avec plénitude et profondeur; en un mot, sjl prend au sérieux sa tâche, qui est de chercher la \' vérité et de la manifester. Comme tout véritable ar~ \ liste, il a le pressentiment de l'idéal, et il est toujours poussé par l'instinct divin de son intelligence à y élever ses conceptions et ses pensées pour produire en lui, et ensuite hors de lui par le discours ou tout ' autre moyen d'expression, quelque chose qui s'en rapproche indéfiniment, sans jamais y atteindre. Car les idées proprement dites étant les conceptions ^ mêmes de Dieu, les exemplaires éternels sur lesquels les choses créées ont été formées avec toutes leurs puissances, leur actualité et leur perfectionnement

possibles, l'esprit humain, fait à l'image du Créateur mais toujours borné, quelles que soient sa force et sa lumière, ne peut Jamais que les entrevoir ou les contempler ici-bas d'une manière limitée, et sera toujours incapable de les concevoir et de les reproduire dans leur immensité, dans leur infinité.

Cependant ici il faut prendre garde de ne pas se laisser entraîner par des considérafions trop hautes et dans un champ trop vast. Tout tient à tout, et dans les idées divines plus qu'ailleurs, puisque c'est le règne de la souveraine unité, de l'universalité. Le philosophe, qui médite et qui écrit, peut s'envoler sur les ailes de la contemplation; et son essor ne sera jamais trop haut ni trop énergique, si son intelligence est éclairée de la vraie lumière et dirigée dans une bonne voie. Mais l'orateur a devant lui un J public qui ordinairement n'est pas à son niveau et qu'il faut prendre à son degré. Puis il parle dans une circonstance donnée, et pour produire un effet du moment, parvenir à une certaine fin. Le sujet se trouve donc restreint par ces conditions, et la manière de le traiter doit s'y subordonner ; le discours doit s'y accommoder.il ne s'agit pas pour l'orateur de dire tout ce qu'on pourrait dire, mais seulement ce I qui est nécessaire ou ulile dans le cas présent pour éclairer son auditoire et le persuader. Il doit donc circonscrire sa matière pour la mieux ordonner à la fin qu'il se propose, et sa parole doit avoir l'étendue, l'élévation et la discrétion convenables à la circonstance.

C'est dans cette vue que l'orateur doit préparer ses matériaux et faire, pour ainsi dire, les provisions de son discours.

Il doit d'abord, avons-nous dit, recueillir les éléments qui entreront dans sa composition. Il fera donc comme l'abeille, qui butine sur les fleurs , et il fera vraiment comme elle ; car, par un admirable instinct qui la conduit sûrement, elle ne prend dans le calice des fleurs que ce qui lui sert à former la cire et le miel, les parties les plus aromatiques et les plus onctueuses. Mais , remarquez-le bien , elle se nourrit d'abord elle-même de ces extraits; elle les digère, les transforme, et ne les fait cire et miel que par une opération d'intus - susception et d'assimilation.

Ainsi doit faire l'orateur. Il a devant lui le champ de la science et de la littérature, champ rempli de fleurs et de fruits de toute espèce, de toute couleur, de toute saveur. Il butinera aussi dans ce champ, mais avec discernement, et, choisissant ce qui convient à son œuvre, il en extraira par une lecture réfléchie et par le goût de son esprit préoccupé de son sujet et qui saisit rapidement ce qui s'y rapporte, tout ce qui peut servir à le nourrir, à le remphr et même à le parfumer; en un mot, les éléments substantiels et aromatiques de son miel, ou de son idée, mais toujours à la condition d'ingérer et de digérer comme l'abeille, pour qu'il y ait transformation et appropriation, et par conséquent une production vivante.

Voici comment il pourra s'y prendre, ou du moins voici comment nous avons opéré nous-même en pareilles circonstances et avec profit. Qu'on nous pardonne ces détails d'intérieur ou du ménage oratoire.

I Nous les croyons plus utiles pour apprendre à faire que l'enseignement didactique : ce sont les procédés du métier et les secrets de fatelier. D'ailleurs, nous

*^ n'écrivons pas pour les maîtres mais pour les novices; et ceux-là seront plus aidés par des conseils pratiques et des résultats d'expérience que par des règles générales et des théories.

Avant tout, il faut déterminer bien nettement sur quoi^n veut parler. Beaucoup d'orateurs restent trop dans le vague à cet égard ; et c'est un vice originel qui se fera sentir dans tout leur travail, et plus tard

J dans leur auditoire. Rien n'est pire que le vague dans le discours ; il produit l'obscurité, la diffusion, la fadeur et l'ennui. L'auditeur ne s'attache point à un homme qui lui parle sans savoir ce qu'il veut dire, et qui, se proposant de le conduire, semble ignorer où il doit aller.

Le sujet du discours une fois bien arrêté, le point à traiter bien fixé, on sait où demander du secours. On s'informe des auteurs les plus distingués qui ont écrit sur ce point ; on rassemble leurs ouvrages et l'on se met à les lire avec attention, en s'arrêtant surtout aux chapitres et aux passages qui concernent spécialement la matière.

Il Lisez toujours la plume ou le crayon à la main. Marquez les endroits qui vous frappent le plus, ceux

OÙ VOUS apercevez le germe d'une idée ou quelque chose qui vous soit nouveau ; puis, quand vous avez achevé de lire, prenez une note, mais une note substantielle, qui ne soit pas une simple transcription ou un extrait, une note qui enlève du livre la pensée que vous avez comprise, el que déjà vous vous êtes assimilée.

Surtout que ces notes soient courtes et claires; mettez-les à la suite les unes des autres, en sorte que vous puissiez plus tard les parcourir rapidement d'une seule vue.

Défiez-vous des lectures prolongées, d'où vous n'ex- -' trayez rien. Notre esprit est naturellement si pares-, seux, le travail de la pensée lui est si pénible, qu'il se laisse volontiers aller au plaisir de lire les pensées des autres, pour n'avoir pas la peine d'en former lui même, et alors le temps se passe en des lectures interminables, dont la recherche des matériaux est le prétexte, et qui n'aboutissent à rien. L'esprit s'affadit et s'encombre; il est comme surchargé par une nourriture indigeste, qui ne lui donne ni force ni lumière.

N'a quittez pas un livre sans lui avoir enlevé tout ce qui se rapporte le plus prochainement à votre sujet. Alors seulement passez à un autre et écrémez-le, si je puis m'exprimer ainsi, de la même manière.

Répétez ce travail sur plusieurs, jusqu'à ce que vous vous aperceviez que les mêmes clioses reviennent, ou à peu près, et qu'il n'y a plus rien à gagner

dans le butinage ; ou bien si vous sentez que votre entendement est suffisamment garni, et que votre esprit a besoin de digérer la nourriture reçue.

Reposez- vous quelque temps, pour que la digestion intellectuelle se fasse. Puis, quand ces aliments divers commenceront à se transformer, à se pénétrer, viendra le travail sécrétoire, qui extraira de la masse alimentaire des sucs différents, les distribuera dans toutes les parties, et contribuera à former l'unité de la vie par la diversité de ses produits.

Il en est de l'esprit comme du corps : après la nourriture et le repos, il a besoin d'agir et de transmettre. Quand il a réparé ses forces, il faut qu'il les exerce; quand il a reçu, il faut qu'il donne. Après s'être concentré, il a besoin de se dilater; il faut qu'il rende ce qu'il a absorbé , et la plénitude contenue lui est aussi douloureuse que le vide. Ce sont les deux mouvements de la vie, l'attraction et l'expansion.

Aussitôt que cette plénitude se fait sentir, le moment d'iigir ou de penser par vous-même est arrivé.

On reprend ses notes et on les relit avec soin en face du sujet à traiter. On barre celles qui s'en éloignent trop ou qui ne semblent pas assez substantielles, et, par cette élimination, on concentre peu à peu, on presse les pensées qui ont le plus d'analogie entre elles. On les travaille plus ou moins longtemps dans son entendement, comme dans un creuset, par le feu intérieur de la réflexion, et le plus souvent elles finissent par s'amalgamer, par se fondre,, au point de

former une masse homogène qui se réduit par le martdlement persévérant de la pensée, comme les molécules des métaux incandescente , en une unité dense et solide.

Dès qu'on acquiert la conscience de celte unité, on entrevoit l'idée essentielle de la composition, et en elle les idées principales qui en feront la division, et qui apparaissent déjà comme les premiers linéaments de l'organisation du discours.

Dans ce cas l'idée se forme par une synthèse, ou par une sorte de coagulation spirituelle qui a de la vie, parce qu'il y a eu réellement une pénétration de pensées diverses dans un même esprit, qui ne les a assimilées entre elles qu'en se les assimilant d'abord à lui-même. Elles prennent la vie dans sa propre vie J qui les unitie, et, bien qu'en cette circonstance l'idée soit composée d'éléments multiples , cependant , comme ces éléments ont été transformés en sa pensée, ils s'y harmonientet constituent un produit nouveau qui reçoit de l'entendement où il se forme quelque chose de propre et d'original.

Quelquefois les choses se passent autrement, et cela arrive surtout dans les esprits les plus actifs et les plus féconds. La lecture des pensées des autres, ^ et la méditation qu'elle excite, devient en eux, non plus la cause efficiente, mais seulement la cause oc- "j casionnelle de l'idée cherchée, laquelle naît par une \ illumination soudaine au milieu du travail de leur pensée sur les idées d'aulrui, comme l'étincelle jaillit du caillou frappé par le fer.

C'est une voie mixte entre la méthode directe, qui est celle de la nature, et la méthode indirecte, que nous venons de décrire. Elle tient de la première, parce qu'il y a en elle une sorte de génération de l'idée, qui se produit instantanément. Mais c'est une génération moins vivante, et pour ainsi dire de seconde main ; car elle n'est pas formée dans l'esprit par l'action de la chose elle-même , mais par son image ou son reflet dans une expression humaine. Elle tient de la seconde, parce que la naissance de l'idée est provoquée par la lecture et la réflexion.

L'idée qui en provient, toujours inférieure à celle engendrée par l'ohjet même, est plus naturelle et ainsi plus vivante que l'idée produite par la synthèse. Elle est plus simple, plus une et plus originale; elle est plus intime à l'esprit, qui l'a conçue d'un seul coup et dont elle sort pleine de vie, comtne Minerve, dit la fable, sortit tout armée du cerveau de Jupiter fendu par la hache de Yulcain. Ainsi de l'entendement de l'orateur, ouvert soudainement par une pensée qui le frappe, et d'où sort tout organisée l'idée de son sujet, qui devient la Minerve ou la sagesse de son discours. Dans ce cas le plan de sa composition se fait de lui-même. L'idée mère domine tout aussitôt; elle prend sa place par droit de naissance, et toutes les autres viennent se grouper autour d'elle et s'y subordonner naturellement pour coopérer à sa manifestation et à sa gloire, comme les abeilles se rangent autour de leur reine, afin de travailler sous

sa direction à l'œuvre commune, ou, comme dans les révolutions et les crises qui doivent les terminer, les peuples se rallient instinctivement à l'homme providentiel, suscité par Dieu pour rétablir l'ordre, la justice et la paix.

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