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CHAPITRE XII

L'idée est formée, soit par la fécondation de l'en-

' tendement par l'objet qui y engendrejon image et y

2 dépose sa vie, soit par la synthèse d'éléments divers,

transformés et unifiés par l'intus-susception et la

réflexion de l'esprit, soit enfin par le procédéjnixte

^ qui tient de l'une et de l'autre, et que nous avons

décrit-tout à l'heure.

Cependant, dans ces trois cas au premier moment de la conception il n'y a encore qu'un produit in- ^ forme, vague, qui nage, pour ainsi dire, dans les eaux de l'entendement, et sur lequel plane l'esprit de vie qui vient de l'animer, mais qui doit encore le développer, l'organiser, le constituer en existence déterminée, et lui donner une individualité par la parole et dans le discours.

C'est le germe fécondé dans le sein maternel, qui

ne peut encore en sortir sans danger, parce qu'il

n'est pas constitué assez fortement pour prendre place

et vivre dans le monde où il doit s'éf ahlir. Il y a donc

^ une époque d'incubation et d'organogénésie indis-

pensable, sous peine d'avortement et de perte de la vie.

Ainsi de l'orateur qui a conçu son idée et qui la porte dans les entrailles de son entendement. Il ne doit point la mettre au jour avant qu'elle n'y puisse paraître avec les conditions de la viabilité, c'est-àdire avant d'être organisée dans toutes ses parties, pour fonctionner convenablement dans le monde où elle va descendre; sinon, il y aura un discours avorté et une parole sans vie.'

Quelquefois l'idée conçue se développe et se forme i rapidement, et alors le plan du discours se fait sou- \ dainement, et on le jette sur le papier, tout chaud, pour ainsi dire, de l'ardeur de la conception qui vient de s'opérer, comme le métal en fusion est versé dans le moule et en remplit d'un jet tous les linéaments. C'est le cas le plus favorable à l'éloquence, si toutefois l'idée a été bien conçue et si elle est pleine de . lumière.

Mais, en général, il. ne faut point se hâter de faire -» son plan. Dans la nature la vie a toujours besoin d'un temps marqué pour s'organiser, et il n'y a que les êtres éphémères qui se forment vite, parce qu'ils passent vite. Tout ce qui doit durer s'accroît lentement, et la solidité et la force des existences est en raison directe de la longueur de l'accroissement et de la maturation du produit.

Quand donc vous avez conçu une idée, à moins qu'elle ne vous soit parfaitement claire tout d'abord, ne vous pressez pas de la jeter en moule. Portez-la

quelque temps dans votre esprit, comme la mère porte son fruit, et dans cette période de gestation, par cela même que le germe vit dans votre entendement et de sa vie, il tendra de lui-même à se développer et à se compléter. Par rincubation spii'ituelle de la méditation il passera de l'état d'œuf à celui d'embryon et de fœtus, et quand il sera mûr pour paraître au jour, il fera effort pour rompre les entraves de sa prison et descendre dans la région de la lumière. Ce sera le moment d'écrire.

On ne peut pas plus expliquer à fond l'organogénésie des idées que celle des corps. Le travail de la nature est mystérieux d'un côté comme de l'autre. Seulement, comme dans la sphère intellectuelle et pour la production des pensées la liberté et la conscience interviennent, nous y voyons un peu plus clair, et notre activité y prend plus de part.

L'entendement, en effet, est une matrice spirituelle, qui se sent, se connaît, et connaît jusqu'à un certain point tout ce qui se passe en elle. Nous ne pouvons pas concevoir une idée sans en avoir la conscience. Car le propre d'une conception spirituelle est de former en nous une connaissance; et ainsi nous ne sommes point livrés, sous ce rapport, comme dans la conception physique, à l'action des forces aveugles de la nature.

La mère des Machabécs disait à ses enfants ; Je ne sais pas comment vous avez été formés dans mon sein, ni comment la vie que vous avez reçue s'y est coagulée. L'entendement, qui est la mère de ses

idées, puisqu'elles y sont engendrées et y vivent, a le privilège, non-seulement de sentir, mais de voir cette formation; autrement il ne serait point l'entendement. Il assiste au développement de ses idées et il y coopère d'une manière active et intelligente par les opérations de la pensée, par la réflexion, par la méditation, par le travail de l'esprit. C'est la différence de la nature physique et de la nature morale, de la vie du corps et de celle de l'âme, de l'activité de la matière animée et de celle de l'intelligence. ■ La pensée s'applique à la considération fréquente de l'idée conçue, elle la tourne et la retourne dans tous les sens, la regarde sous toutes les faces, la place dans toutes sortes de rapports; puis, elle la pénètre de sa lumière, scrute son fond et l'examine successivement dans ses parties principales, qui commencent à saillir, à se distinguer, à se déterminer, ainsi qu'on voit dans l'embryon les premiers rudiments du cœur et de la tête, puis des autres organes apparaître l'un après l'autre comme des points vitaux, ou comme des linéaments confus d'abord , et qui se dessinent

peu à peu.

De même l'idée, dans les moments successifs de sa formation, apparaît chaque jour plus développée à l'esprit qui la porte, et qui s'assure de ses progrès par une méditation persévérante.

Il y a souvent de bonnes idées qui meurent dans lentendementdes hommes, comme des enfants dans le sein de leur mère, soit par le manque de nourriture, soit à cause de la faiblesse de l'esprit, qui par

légèreté, paresse ou entraînement, ne réagit pas assez par la réflexion sur ce qu'il a conçu. On remarque même que ceux qui conçoivent le plus vite et le plus facilement, enfantent en général par la pensée et la parole des produits faibles et peu durables, soit qu'ils ne se donnent pas le temps de mûrir ce qu'ils ont conçu, entraînés à mettre au jour prématurément par la vivacité de leurs sentiments et de leur imagination, soit à cause de l'impressionnabilité et de l'activité de leur esprit, qui, cédant toujours à de nouvelles impressions , s'épuisant en réactions trop promptes, n'a pas la force de méditer avec patience, et laisse échapper de son entendement des productions à moitié formées, des pensées à peine ébauchées et qui ne naissent pas viables. Nous pouvons donc beaucoup pour favoriser la maturation de nos idées, elles mener heureusement à terme.

Toutefois, nous devons le reconnaître et l'avouer humblement, tout en faisant la part de la raison et de la liberté, incontestable ici comme ailleurs et peut-être encore plus qu'ailleurs, il y a beaucoup d'involontaire dans ce travail, et le mérite propre de l'homme y est peu de chose en comparaison des dons immenses et gratuits qu'il reçoit. Qui donne au génie, ou même au talent, cet entendement vivace par lequel

\1 il conçoit promptement et nettement les choses : capacité ou matrice féconde des idées , qui réagit à la moindre impression des objets, et en reproduit si merveilleusement les types?

J Qui leur donne cette intelligence puissante, dont

Je regard pénétrant va au fond des idées, en saisit tous les rapports, en discerne toutes les nuances; cette imagination ardente, qui revêt des couleurs les plus brillantes tout ce qui est conçu; celle mémoire sûre, qui en conserve fidèlement tous les traits et les reproduit à volonté, séparément ou par vue d'ensemble, pour les besoins du travail de la pensée et de la méditation ?

Qui leur donne cette vigueur de l'attention, cette J prise si forte de l'esprit, qui saisit et maintient avec énergie et persévérance devant l'œil de l'intelligence ce qu'elle doit considérer et approfondir; cette patience de l'observation, qui est aussi une sorte de génie, surtout dans l'étude de la nature ?

Toutes ces riches facultés peuvent se développer par l'exercice, se perfectionner par l'art; mais ni l'un ni l'autre ne les procurent.

Puis comme dans l'ordre intellectuel ou de la science ainsi que dans le monde physique, nous ne voyons rien sans la lumière qui éclaire les objets, d'oii vient à ces esprits d'élite la lumière intelligible, qui les illumine plus abondamment que les autres, et leur fait apercevoir dans les choses et dans leurs idées ce que les autres n'y voient pas; en sorte que, suivant l'expression magnifique du prophète royal, ils voient la lumière dans la lumière? D'où viennent les hautes inspirations, les illuminations soudaines du génie, qui produisent en lui les grandes idées, des idées nouvelles, si profondément, si fortement conçues, et qui deviennent par leur rayonnement des

foyers de clarté, des flambeaux pour l'humanité? Pourquoi en face de la nature et de la société sontils tellement impressionnés, pénétrés, qu'ils voient et comprennent ce qui est ténèbres et néant pour d'autres?

C'est demander pourquoi une terre est plus fertile qu'une autre, pourquoi sous tel climat le soleil est plus ardent et sa lumière plus pure. Dieu dispense ses trésors et ses grâces comme il lui plaît dans le monde moral comme dans le monde physique. Dans celte dispensation aux peuples et aux individus, en général ou en particulier, il a toujours en vue la manifestation de sa vérité, de sa puissance et de sa miséricorde, et là où il allume le plus de lumière et de feu, là où il fait jaillir la vie avec plus d'abondance, là où la grandeur de ses dons éclate le plus merveilleusement, c'est qu'il y a choisi des organes de sa volonté, des témoins de sa vérité, des hérauts de sa science, des représentants de sa gloire, et des bienfaiteurs du genre humain.

Là se trouve le secret de ces merveilles de puissance, de vertu, de génie, qui apparaissent de temps à autre parmi les hommes. C'est Dieu qui se fait connaître par ses envoyés, qui agit par ses instruments ; et la gloire et le bonheur des uns et des autres, s'ils sont intelligents et libres, c'est de concourir par toutes leurs forces et de toute leur volonté au grand avènement du règne de Dieu sur la terre, et à la réalisation, aussi pleine qu'il est possible, de ses idées éternelles.

11 en est donc, sous ce rapport, des œuvres de

l'esprit de l'iiomme dans la science, comme des actes de sa volonté dans la pratique du bien. Il ne peut pas faire une bonne action sans la vouloir, et il ne peut la vouloir que par l'exercice de sa liberté; mais l'inspiration du bien, ce qui le porte à le choisir et lui donne la force de l'accomplir, ne vient pas de lui, mais de la grâce. C'est pourquoi il est dit que de nous-mêmes nous ne pouvons former une bonne résolution, ni faire une bonne action, et cependant nous voulons, nous agissons librement, puisque nous sommes responsables !

De même dans la conception et l'expression de nos idées nous ne pouvons rien tout seuls. Il faut la vie de notre entendement toujours renouvelée ; il faut la vie, ou l'impression des choses qui le pénètrent plus ou moins profondément; il faut la lumière qui féconde, qui fait tout naître et croître; il faut enfin la vie qui entoure les esprits comme les corps, atmospère morale qui excite, nourrit et développe tout ce qui s'y meut. Et au milieu de tout cela et avec tout cela il faut la coopération énergique de l'esprit qui sent, conçoit et pense, et sans laquelle rien d'humain ne peut se faire.

Ainsi donc dans l'ordre spéculatif et pour les productions de l'esprit, comme dans l'ordre moral el pour l'accomplissement de nos actions, tout en maintenant notre liberté, tout en exerçant l'activité de notre intelligence, qui ont leur droit, leur part et leur rôle, comptons avant tout sur Celui qui a en lui la vie, qui est la vie même, qui illumine les esprits et

les féconde, comme il pénètre les volontés et les dirige, et dont la vertu, en se communiquant aux hommes, devient la source des dons parfaits, des conceptions lumineuses, des grandes idées, comme des bonnes inspirations, des saintes résolutions et des actions vertueuses.

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