‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 2 sur 45 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

EXPOSITION DU SUJET. — CE QUE c'eST QU'UN DISCOURS IMPROVISÉ.

Déterminons d'abord exactement le sujet dont nous allons nous occuper, afin qu'on ne cherche pas dans ces pages autre chose que ce que nous voulons et pouvons y mettre.

On ne veut pas faire ici un traité sur l'éloquence ; il y en a assez dans le monde depuis Aristofe, Cicéron, OuintiUen, Fénelon et tant d'autres. Les rhétoriques abondent, et il ne semble point nécessaire d'en composer de nouvelles.

On ne se propose pas de traiter de l'art d'écrire, ni par conséquent de réciter ou de bien

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de fa re an u,o,„en. même, sans avoir prépat "e comI,n,e ses phrases à iavanee. Disons d aboM ce queces, qu'un discours improvisé, ou commem o improvjse un discours.

L'im^ovisation consis.e à parler de premier iel cesl-a.dire sans avoir préalablement arrange l'i Paroles de son discours. C'est la manifeslali^n in amanee, l'expression aCuelle d'une pensée ou i cxp os,on soudaine d'un scn.iu.ent, d'u'n mo^ve meni de l'àjne.

Il esl bien évident que l'improvisation ne peut porter que sur la for„,e du discours; car pour parle | ■''" ^'™"- ''"^""■^ <=l»^« à dire, et ce quelqf.e c L do. se trouver à l'avance dans l'esprit, ou plus o- ' ondement encore dans le sentiment intime de l'orateur. Seulement la pensée ou le sentiment peuven'

être à l'état latent, et celui qui les porte en lui peut n'en avoir pas la conscience claire, la perception distincte, au moment où il ouvre la bouche sous l'impression d'une circonstance quelconque, ou par une excitation imprévue. Les idées et les dispositions de l'âme ne s'improvisent pas, et plus elles sont possédées ou senties, plus aussi il y a de chances qu'elles fassent une vive explosion et qu'elles se déploient avec force et clarté.

Nous ne parlerons pas de ces cas exceptionnels où une passion, excitée ou réveillée inopinément, éclate tout à coup en quelques paroles sublimes ou par un discours éloquent. Facit indignatio versum, dit Juvénal. Tout sentiment surexcité à l'improviste dans une âme émue peut, comme un volcan, jeter autour de lui une lave brûlante ; ou, comme un nuage chargé d'orages qui crève subitement par une commotion électrique, produire, avec du tonnerre et des éclairs, une grêle terrible qui dévaste la terre, ou une pluie salutaire qui la féconde.

Il n'y a pas de" conseils à donner pour une telle situation; c'est la nature seule qui en fait tous les frais, et cela en raison de la constitution et du développement de chacun. Là est la source de toute poésie, de toute éloquence, de toute puissance artistique. Cette sorte d'improvisation ne connaît point de règles et la didactique y est impuissante. L'homme le plus gros- J sier, le plus ignorant, peut être éloquent de cette manière un jour ou l'autre, s'il sent vivement, et s'il s'exprime avec énergie par la parole et par l'action.

Nous nous occuperons seulement des improvisations préparées, c'est-à-dire de ces discours qu'on est appelé à prononcer en public, devant un auditoire connu d'avance, à tel jour, sur tel sujet, et pour obtenu^ un certain résultat.

Il est vrai que souvent dans ces cas on peut écrire son discours et venir le réciter ou le ifre. Il y a des personnes qui récitent ou lisent parfaitement, et qui produisentainsi un grand effet. De cette manière sans doute on mesure mieux sa pensée et sa parole, et l'on est plus sûr de ne dire justement que ce qu'on veut dire; mais il y a cet inconvénient que le discours est plus froid, moins opportun et ressemble trop à une dissertation.

Puis, s'il arrive de l'imprévu, comme une objection, une réplique, une lutte quelconque, l'orateur qui ne s'y attend pas, peut se trouver à court ou' en défaut, au grand détriment de sa cause ou de son sujet. En outre, un prédicateur, un professeur, un député , qui est exposé à parler souvent et parfois presque à l'improviste, n'a pas toujours le temps de composer un discours ni surtout de l'apprendre par cœur. En pariant d'abondance, comme on dit, il peut donc parier plus souvent et produire plus 'de bien, s'il parle bien.

Sa parole sera aussi plus vivante, plus actuelle; elle aura plus d'à-propos. Née de la circonstance et au moment môme, elle s'y rapporte mieux et frappe " plus fort et plus juste. Comme elle est plus chaude, parce qu'elle vient de naître, elle échauffe aussi da-

vantage l'auditoire ; elle a toute l'énergie d'un effort incessant, d'une explosion soudaine. La vitalité de la pensée est singulièrement excitée par cette nécessité de se produire au moment même, par ce besom actuel de se faire jour et de se communiquer a d autres esprits. C'est une espèce d'enfantement devant le public, dont celui qui parle ressent tous les efforts, toutes les douleurs, et dans lequel il est aidé et soutenu par la sympathie des auditeurs, qm assistent avec un vif intérêt à ce travail de la vie intellectuelle, et reçoivent avec plaisir ce nouveau-né de la pensée, c'est-à-dire une idée bien conçue, et qm arrive au jour bien conformée, dans une belle organisation de parole, ou dans un corps de plirase gracieux et bien

constitué.

Du reste, nous ne voulons point ici comparer ces deux manières de discourir en public, ni mettre en b^ance leurs avantages et leurs inconvénients. On peut faire très-bien des deux côtés, et chacun doit tâcher de reconnaître la manière qui lui va le mieux, et par quelle méthode, en raison de sa nature, de ses qualités et de sa position, il peut faire le plus de bien, instruire plus clairement, plus abondamment et toucher davantage. Ce qui convient à l'un ne convient pas à l'autre. Dieu répand ses dons comme il lui plaît, et chaque arbre porte des fruits suivant son

espèce.

L'important est de bien discerner le don qu'on a reçu pour le faire valoir avec usure et répondre fidèlement à la vocation d'en haut. Fïiunt oraions,

' nascuntur poetx , a dit Quintilien; ce qui signifie sans doute que le génie poétique est un don du ciel, et que le talent oratoire peut s'acquérir. Cela n'est vrai qu'à moitié; car si l'enseignement et le travail contribuent à former l'orateur, ni l'un ni l'autre ne lui

" donneront le germe ou la puissance de l'éloquence.

^ Ils peuvent exciter, nourrir ce feu sacré, ils ne l'allument jamais.

Mais parmi ceux qui ont reçu cette vertu divine de

"' la parole, les uns ne peuvent l'exercer que par la plume, et quelquefois même les plus éloquents en écrivant sont incapables de débiter en public ce qu'ils savent si bien rédiger. Ils se troublent, s'embarrassent devant un auditoire, même le moins imposant. J. J. Rousseau n'a jamais pu parler publiquement, et l'abbé de Lamennais, dont le style est si vigoureux, n'a jamais osé monter en cbaire, et ne pouvait pas faire une instruction même à une réunion d'enfants. D'autres, au contraire, ont cette faculté d'exprimer facilement en public leurs sentiments et leurs pensées. La présence des auditeurs les stimule et augmente le ressort de leur esprit et la vivacité de leur diction. C'est à ceux-là seulement que nous nous adressons, parce que nous avons ainsi parlé toute notre vie, et nous n'avons même jamais pufaire autrement. Maintes fois cependant nous l'avons essayé, préparant un exorde, une tirade, une péroraison, dans l'intention de mieux dire, ou de frapper davantage. Jamais nous n'avons réussi à bien réciter ce que nous avions préparé, et comme nous l'avions ré-

digé. Nos morceaux à effet ont toujours raté, et nous ont jeté dans l'embarras ou dans l'obscurité. Nous étions ainsi fait, à ce qu'il paraît, et il a fallu suivre notre nature. Dans ces sortes de choses il faut savon- ♦ accorder à la nature ce qu'elle demande, en le tournant à bien.

L'improvisation du discours ne portant que sur la forme, comme il a été dit plus haut, il suit qu'avant d^s'aventurer à parler de cette manière, il faut posséder deux choses : 1° le fond du discours, ou la peniée et la suite de pensées qu'on veut exprimer; 2" le moven d'expression, ou la langue dans laquelle on doit parler, afin de n'avoir pas à chercher au moment même les mots avec les idées, et de ne pomt risquer de rester court ou embarrassé dans la facture de la phrase. En d'autres termes, il faut savoir ce qu'on veut dire et comment le dire.

L'improvisation suppose donc des aptitudes particulières, dont nous allons parler d'abord, non pas précisément pour enseigner les moyens de les acquérir, car la plupart sont des dons de la nature; mais pour engager à les cultiver et à les développer, quand on a le bonheur de les posséder, et surtout pour indiquer les signes auxquels on peut reconnaître si l on est appelé à parler en public, et comment on y peut réussir.

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