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DES DISPOSITIONS REQUISES POUR PARLER EN PUBLIC

Au fond de tout vrai talent, quel qu'il soit, il y a une disposition naturelle qui rend capable de telle chose celui qui en est doué, et cette disposition dépend à la fois de la constitution spirituelle et de l'organisation physique; car l'homme étant composé essentiellement d'une âme et d'un corps, tout ce qu'il fait raisonnablement, ou en qualité d'être raisonnable, ressort de ces deux parties de son être et du rapport de ces parties entre elles. L'âme commande, il est vrai, et le corps doit obéir comme un instrument. Mais l'instrument a aussi son influence, surtout sur le talent de l'artiste, par la manière dont il répond à ses volontés, à ses sentiments, aux mouvements qu'il lui imprime, en un mot, à la vie qu'il cherche à manifester par lui. Or, la parole est un art et le plus beau des arts ; elle doit exprimer l'esprit par la forme, l'idée par les mots, le sentiment par des sons, tout ce que l'âme ressent, pense et veut par des signes et une action extérieure. Il y a donc, pour devenir habile

DISPOSITIONS REQUISES POUR PARLER EN PUBLIC. -1 1 dans cet art, des dispositions qui regardent l'esprit, et d'autres qui dépendent du corps.

Les dispositions de l'esprit sont naturelles ou acquises. Les naturelles que nous allons exposer dans ce chapitre sont :

1° Une sensibilité vive ;

2° Une intelligence pénétrante ;

3" Une raison droite, ou ce qu'on appelle communément le bon sens ;

4° Une imagination prompte ;

5° Une volonté ferme et qui ait de la décision ;

6° Un besoin naturel d'expansion, ou de communiquer aux autres ses idées et ses sentiments;

7» Enfin un certain instinct, qui pousse l'homme à parler comme l'oiseau à chanter.

§ 1. Une sensibilité vive.

L'art a sa racine dans la sensibilité, et quoiqu'elle dépende beaucoup du corps et surtout des nerfs, qui en sont les moyens physiques, la sensibilité est cependant une des principales puissances de l'âme, pour ne pas dire une faculté, puisque k mot faculté désigne une manière d'agir et que la sensibilité est une manière de pâtir, ou de subir une action.

Or l'âme, qui ne vit que par ses rapports, et qui a toujours besoin d'être impressionnée pour agn-, n'agit aussi qu'en raison des excitations qu'elle reçoit, €t de la manière dont elle les reçoit. C'est donc dans

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cette manière propre de recevoir les impressions des choses et de se les approprier que consiste la vivacité de la sensibilité, nécessaire à la parole comme à toute expression artistique.

Tout homme sent, puisqu'il est sensible; mais tous ne sentent pas les mêmes choses de la même manière et ainsi ne sont pas capables d'exprimer ce qu'ils sentent de la même façon ni portés au même genre d'expression. De là la vocation aux arts divers, ou le penchant naturel d'une âme à exprimer telle chose, parce qu'elle la sent mieux et s'y comidaît davantage. Là se trouve aussi l'origine du goût dans l'art et pour tel art, soit pour exercer cet art, soit pour en apprécier les œuvres.

Les uns ont plus de goût et de facilité pour les arts plastiques, les autres pour les arts acoustiques, et dans l'exercice du même art il y a encore des dispositions diverses à telle sorte d'expression, ce qui fait les différents genres. Ainsi dans la poésie il y a les poëtes de l'ode, de l'épopée, de la tragédie, de la comédie, de la satire, de l'idylle ou de l'églogue, etc., etc. Toutes ces œuvres sont des expressions poétiques de l'esprit humain. Elles se ressemblent par ce caractère, mais elles diffèrent par l'objet qu'elles reproduisent, par la manière de le représenter, et le poète d'un genre réussit rarement dans un autre. Il sait chanter d'une façon et non pas autrement, comme le chant de la fauvette n'est pas celui du rossignol.

Il en est ainsi dans l'art de la parole, dans l'élo-

qiience, quant à l'objet qu'elle doit exprimer. Un

orateur est plus apte à exposer les idées, leur enchaînement et leurs nuances. Il saisit parfailement les rapports, les différences, les contrastes des pensées; et ainsi il les rendra soudainement avec beaucoup de facilité, de délicatesse, de subtilité. 11 a la perception, le goût de l'idée ; il la conçoit nettement, et ainsi il l'énoncera avec grâce, avec clarté. Celui-là est fait pour enseigner, pour instruire.

Un autre goûte mieux tout ce qui se rapporte aux sentiments, aux affections, aux émotions tendres ou fortes. Il emploiera donc plus volontiers et avec plus de succès tout ce qui peut toucher, émouvoir, entraîner; il fera surtout vibrer les fibres du cœur. Il sera plus orateur que professeur, et saura mieux persuader par l'émotion que convaincre par la raison.

Un troisième se plaît surtout aux images, aux tableaux. Il sent plus vivement tout ce qu'il peut embrasser et reproduire dans son imagination, et ainsi il se complaît dans ces reproductions. Il sera donc surtout un orateur descriptif et fera presque de la poésie en prose. Il parlera à l'imagination de ses auditeurs plus qu'à leur cœur, plus qu'à leur esprit. Il touchera peu, instruira encore moins; mais il pourra amuser, il intéressera, il attachera par l'originalité, par la variété des tableaux, parla vivacité et l'éclat des couleurs.

Dans ces cas divers, on le voit, la sensibilité est vivement excitée, soit par dos idées, soit par des senti-

ments, soit par des images, et il est évident que celui qui veut improviser un discours de l'un de ces trois genres doit commencer par sentir vivement l'objet dont il doit parler, et que son expression sera toujours en raison de l'impression qu'il en aura reçue et gardée.

Mais si la sensibilité doit être vive, il ne faut cependant pas qu'elle soit émue à l'excès; car alors elle rend l'expression impossible par le trouble de l'âme et l'excitation trop forte du système nerveux, qui paralyse les organes. Aussi le précepte d'Horace, si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi, n'est vrai que pour ceux qui écrivent dans leur cabinet, et ne s'applique pas à l'orateur. Devant le public il ne faut pas pleurer, ni même être ému au point que la voix vous manque, ou que les sanglots vous la coupent. Il faut pleurer par la voix et non par les yeux ; il faut avoir des larmes dans la voix, mais de manière à en rester le maître.

Quelquefois sans doute un grand effet peut être produit par l'impuissance même de parler, à cause de l'exallalion du sentiment ou de la violence de la douleur; mais alors le discours est fini, ou plutôt il n'y a ))lus lieu à discourir, cl peu importe si le but est atteint. Mais dans l'art oratoire il faut que la sensibilité soit contenue, assez au moins pour que la parole ait son cours. Le sentiment ne doit pas faire explosion en une fois, mais s'échapper peu à peu pour aller animer graduellement tout le corps du discours. C'est ainsi que l'art idéalise la nature, en la

dégageant de ce que l'instinct ou la passion ont de trop rude ou d'emporté.

Le caractère de l'art chrétien, et ce qui le rend sublime, c'est qu'il y a toujours dans ses œuvres une prédominance de l'esprit sur la matière, de l'âme , sur le corps, de l'homme sur la nature. Le sentiment chrétien n'est jamais désordonné, échevelé ; il est toujours contenu, jusqu'à un certain point, par la puissance de la volonté qui, à l'aide de la force .plus haute dont elle est soutenue, domine les événements, ou du moins ne s'y abandonne pas; et quand elle en parait accablée, elle plie sous le vent de l'adversité, mais elle se redresse par la résignation et ne rompt pas. C'est plus que le roseau qui pense de Pascal, c'est un roseau qui veut.

C'est pourquoi les types de l'art chrétien ne seront jamais surpassés ; jamais l'on ne verra sous le soleil des images plus sublimes et plus belles à la fois que les figures de Jésus-Christ et de la Vierge. Sous ce point de vue , l'omtcur chrétien, par cela qu'il est chrétien, est bien supérieur à l'orateur païen. Il conçoit, il sent tout autrement les choses du ciel et de la terre, et sa manière de sentir, plus spirituelle , plus pure et plus digne de l'homme parce qu'elle est moins matérielle, donne à son expression quelque chose de noble, d'élevé et de surhumain qui la rapproche du langage du ciel.

Il en va de même dans l'exposition des idées. Il faut sans doute les sentir vivement avec tout ce qu'elles contiennent pour les analyser et les développer, puis

pour en réintégrer le développement, les concentrer de nouveau et les ramener à l'unité. Il y a dans ce travail une infinité de nuances qu'on doit discerner et sentir délicatement. Mais si ce sentiment devient trop fort ou s'empare trop vivement de l'esprit, l'analyse ou l'exposition lui devient impossible, et il reste absorbé par la seule vue de l'idée en général, sans pouvoir entrer dans le développement, et dès lors il est incapable de parler. C'est ce qui arrive même à des hommes de génie, mais d'une sensibilité spirituelle excessive, qui ont besoin d'écrire pour manifester leur pensée , parce qu'ils ont besoin de temps pour réfléchir et se reconnaître devant la plénitude de l'idée qui les accable au premier abord, ou quand il faut parler soudainement. C'était probablement le cas de Rousseau, qui était doué en effet d'une sensibilité d'esprit remarquable.

Il peut encore arriver que le sentiment trop véhément, trop exclusif d'une idée la tourne en idée fixe et amène la folie. Tout est si bien pondéré dans notre existence ; tout doit s'y faire avec tant de mesure et de proportion, que, pour peu qu'on excède ce point moyen, où se trouve ici-bas la perfection relative de l'humanité, on tombe aussitôt dans une exagération en plus, qui nuit et rend impuissant comme le défaut. In medio virtus.

il faut de la sensibilité pour décrire, et une exquise sensibilité, mais là aussi il n'en faut pas trop. Autrement on se laisse aller aux impressions de détail, et on finit par faire une espèce de poème, ou une mo-

iiographie sur chaque fleur ou chaque objet qui plaît. C'est ce qu'on appelle en peinture les tableaux de genre, qui peuvent saisir et amuser un instant, mais qui ne reproduisent pas une idée profonde et digne de l'art. C'est en liltéralure ce genre de poésies ou de romans que les Allemands, et surtout les Anglais affectionnent, et qui consiste à peindre dans le plus grand détail les choses les plus communes de la vie. On prend alors des impressions du foyer domestique, de la vie de la famille ou du pays pour des sentiments esthétiques, pour des effets d'art, et l'on tombe dans un réalisme mesquin, qui rabaisse l'art en le faisant descendre dans les banalités ou les niaiseries de la réalité.

C'est aussi le défaut de ces prédicateurs qui se complaisent en des descriptions continuelles, soit de la nature physique, soit de la nature morale, et dont les sermons, dominés par leur goût pour les images, ne sont que des galeries de tableaux, des suites de portraits, qui peuvent amuser ceux qui croient y reconnaître les autres, mais qui n'instruisent et ne touchent personne.

On doit donc, pour bien parler, sentir ce qu'on a à dire assez vivement pour l'exprimer chaudement et avec vivacité. Mais le sentiment ne doit point arriver à cette véhémence, qu'il empêche l'esprit de réagir, et le paralyse dans son expression par la plénitude même de ce qu'il sent. Ce serait alors une sorte d'apoplexie intellectuelle, qui ôte aussi l'usage de la parole et rend impuissant par l'excès de la vie.

§ 2. Une intelligence pénétrante.

Pour parler il faut que le sentiment, ou ce qui est senti, se résolve en idées, en pensées, en images, et de là en mots, en phrases, en discours, comme un nuage ou une vapeur condensée se transforme et se distille en pluie. Eloquium Domini sicut imbres, dit le Psalmiste. La faculté qui opère cette transformation par le travail de l'esprit se rendant compte dans sa conscience et par la réflexion de tout ce qui se passe en lui, c'est l'intelligence ou la faculté de lire en nousmêmes. C'est pourquoi les animaux, qui ont de la sensibilité, et quelquefois môme des sens plus subtils que l'homme, sont incapables de parler, dans le sens strict, bien qu'ils aient, comme tous les êtres de ce monde et surtout les êh-es vivants, un langage spontané par lequel se manifeste naturellement ce qui se passe en eux. Ils n'ont point d'intelligence, et ainsi ils n'ont ni conscience d'eux-mêmes, ni réflexion, quoiqu'il y ait en eux un principe de vie, doué de sensibilité et d'instinct : ce qui leur donne une image et comme une ébauche de l'intelligence humaine ; jumcntum et pccus, quitus non est intellectus.

Aussi, quoiqu'on puisse leur accorder une certaine intelligence, en raison de ce qu'ils sentent, imaginent, et de ce que l'instinct leur fait produire, on ne va jamais néanmoins jusqu'à soutenir qu'ils soient raisonnables; ce qui entraînerait pour eux la liberté, la responsabilité et la moralité de leurs actes. Pour

qu'il y ait raison, il faut que l'es[)rit capable de sentir et de voir ait aussi la puissance de prendre possession de lui-même par la réflexion, de se constituer en moi dans son entendement, et d'y considérer et analyser par la pensée tout ce qu'il a senti et vu. Ainsi se forme en nous le monde intellectuel, peuplé de nos conceptions, c'est-à-dire des idées, des notions et des images, que nous pouvons comparer, combiner et diviser de mille manières, suivant leurs rapports ou leurs différences, et qui s'expriment en définitive par le discours, dont le développement successif est toujours une analyse de la pensée.

Or, tout discours improvisé suppose déjà un travail préalable de hi^ pensée. ,11 faut avoir bien conçu son sujet ; il faut le tenir et l'embrasser dans une seule idée, qui en contient toute la substance. Puis, pour exposer cette idée, il faut l'avoir divisée en ses parties principales ou en d'autres idées subordonnées, qui en sont comme les membres, et celles-ci en d'autres plus restreintes, jusqu'à l'épuisement du sujet. Il faut que cette multiplicité de pensées soit bien ordonnée dans l'entendement, afin qu'au moment môme chacune arrive au rang qui lui a été marqué, et paraisse à son tour dans le discours pour y jouer son rôle et remplir sa fonction, laquelle n'a toute sa valeur que par les antécédents qui la préparent, et les conséquents qui la développent, comme les chiffres dans une opération d'arithmétique valent en eux-mêmes et par leur position.

Il faut donc déjà beaucoup d'intelligence pour faire ce travail préparatoire, si utile à l'improvisation, ou autrement pour dresser son plan, sans lequel il serait téméraire de se hasarder sur un terrain si dangereux et si glissant. La première condition de la parole est de savoir ce qu'on veut dire, et plus on l'a préparé avec intelligence, plus on le conçoit clairement, plus on a de chances de le bien exposer aux autres ou de bien parler.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.

Cependant ce premier travail ne suffit pas. Il est encore facile dans le silence du cabinet, et la plume à la main, d'élaborer un plan, qu'on fixe sur le papier et qu'on peut perfectionner à loisir. Mais ce plan doit passer du papier dans la tète, et s'y établir avec ses divisions et subdivisions, suivant l'ordre des pensées dans leur ensemble et dans le détail ; et cela ne se fait bien, d'une manière sûre et durable, que si l'esprit tient ainsi les idées liées par leurs rapports intimes, et non pas seulement par des relations superficielles, par des associations accidentelles ou purement extérieures, comme l'imagination et les sens en forment souvent.

En un mot, il doit régner entre toutes les parties du plan un ordre de filiation ou de génération, qui dans les choses de l'esprit s'appelle le lien logique. Or, le lien logique est le produit de l'intelligence, qui perçoit intuitivement les rapports des idées , même les plus éloignés et les plus profonds, et de

la raison, qui complète la vue de l'intelligence, d'un côté en démontrant les rapports par l'enchaînement des idées intermédiaires, et de l'autre par la coordination de tous les rapports au moyen de la réflexion et en les ramenant à l'unité d'une pensée ou d'un but à atteindre.

Vient un troisième degré, qui exige encore une plus grande subtilité, une plus grande promptitude d'esprit. Ce plan, qui a été lixé sur le papier, qui maintenant est gardé avec effort dans la tête, il faut le réaliser par la parole, et lui donner chair et vie parle discours. C'est comme des ossements arides, qui par le souffle de l'orateur vont reprendre tout d'un coup leurs nuiscles, leurs nerfs, leur peau, et se dresser chacun à sa place pour former un corps vivant et beau à voir. Il faut que celui qui parle fasse passer successivement devant ses auditeurs tout ce qu'il porte dans son entendement, toutes ses idées, en donnant soudainement à chacune, avec sa place, son corps, son vêlement, sa couleur et sa vie. Il doit, pendant qu'il parle, avoir comme Janus deux regards, l'un au dedans sur son plan, l'autre au dehors sur le fil de son discours, afin de rester dans la ligne de sa pensée et de ne pas troubler son ordonnance ou divaguer.

Il faut enfin qu'il puisse, comme en un jour de bataille, modifier subitement ce qu'il a arrêté d'avance, suivant ce qui se présente, et cela sans abandonner son idée principale qui soutient tout, et hors de laquelle il deviendrait le jouet du hasard. Il

faut encore bien d'autres choses, qui seront indiquées plus tard, quand nous parlerons du discours lui-même, et qui toutes, comme celles que nous venons de dire, supposent l'exercice de l'intelligence le plus intense, le plus rapide, et le plus pénétrant qu'on puisse concevoir.

§ 3. La rectitude de la raison ou le bon sens.

On peut avoir beaucoup d'esprit et n'avoir pas le sens commun, et c'est même ce qui arrive souvent aux gens d'esprit et surtout à ceux qui veulent en avoir. A force d'étudier les objets par des côtés nouveaux, pour dire des choses nouvelles ou qui le paraissent, on finit par ne plus les considérer dans leur vrai jour, et l'habitude de les regarder sur toutes sortes de facettes, qui les font miroiter, ôte la puissance de les voir en plein, directement, dans leur véritable sens et leurs rapports naturels.

Or, rien n'est plus funeste à l'improvisation que cette malheureuse facilité de l'esprit à se perdre dans les détails, en négligeant le principal. Sans parler en ce moment de la confection du plan, où doivent régner surtout la simplicité et la clarté, ce à quoi le bons sens contribue singulièrement, il est évident que cette qualité, si utile dans la conduite et dans les affaires, l'est surtout dans la formation instantanée du discours, et dans rœuvre si périlleuse d'improviser.

Le bon sens est l'acte instinctif d'une raison droite par lequel elle discerne, avec la rapidité du sentiment et par une espèce de goût, ce qui convient ou ne convient pas dans une situation donnée. C'est donc une appréciation soudaine de mille rapports qui doit se faire incessamment dans chaque phrase par celui qui parle, et cela en raison de la circonstance, et quand, dans la chaleur de l'action, et par l'effet général du discours, qu'on ne peut jamais estimer exactement par le plan seul, mais qui se déclare au moment même, il faut saisir promptement l'idée sur laquelle on doit s'appuyer, celle qu'il faut négliger, la partie qu'il faut restreindre, celle qu'il faut allonger. Puis une pensée nouvelle qui se présente et qu'il faut enchâsser, un développement qui s'étendrait trop et qu'on doit abréger, un mouvevement particulier à exciter en passant, sans perdre de vue le mouvement général, une digression où l'on peut se laisser aller, sans perdre le fil conducteur de ce labyrinthe et en le ressaisissant au besoin : tout cela doit être jugé, décidé, exécuté au moment même, pendant que le discours marche toujours en avant.

Il en va de même avec la forme du discours ou rélocution. Que de convenances morales et littéraires à respecter ! une expression aventurée qui vient sur la langue et qu'il faut repousser; une phrase ambitieuse, prétentieuse à éviter; un mot trivial ou banal qui se présente et qui doit être exclu ; une phrase commencée avec une certaine audace, et dont on n'a-

perçoit pas d'abord l'issue, el pendant qu'on achève le développement d'une période, la vue jetée en avant sur la pensée qui va suivre, et sur le lien qui la rattache à celle qu'on termine ! En vérité, il y a de quoi prendre le vertige en y réfléchissant : et cependant il faut que ce discernement de tant de choses se fasse instantanément, et il s'opère en effet avec une certaine sûreté et comme de soi-même, si l'on a préparé convenablement son sujet, qu'on le possède à fond et qu'on soit bien disposé.

Mais pour marcher ainsi droit et ferme au milieu d'un discours, qui se dresse pour ainsi dire devant l'orateur à mesure qu'il avance comme une forêt enchantée, toute remplie de prestiges et d'apparitions, et où se croisent tant de chemins divers, pour n'accepter de ces brillants fantômes que ceux qui peuvent servir au sujet, et dissiper les autres comme de vaines ombres, pour choisir justement la route qui va le mieux au but, et surtout pour garder constamment celle qu'on s'est tracée d'avance, négligeant tous les autres sentiers, si séduisants qu'ils paraissent, et ne se laissant emporter ni dévier hors de sa ligne, ni dans son allure, ni dans sa tenue, il faut à coup sûr le regard net, décisif el sur que donne le bon sens, et cette sorte d'instinct, ou de goût de la vérité et de la convenance que lui seul produit.

§ 4. Une imagination prompte.

L'imagination est comme un miroir à double face, l'une tournée vers le monde extérieur, et qui en réfléchit les objets, l'autre exposée à la lumière des idées, et qui, en la décomposant comme le prisme fait du rayon solaire, les teint de ses couleurs, en forme des représentations et les met en tableaux. C'est ainsi que la parole peut faire saisir et comprendre plus facilement les choses métaphysiques; elle leur donne un corps, ou un vêtement, qui les rend visibles et presque palpables.

L'imagination est donc une^des facultés les plus né;;; cessairesà l'orafeur, et surtout à celui qui improvise d'abord pour bien établir son plan dans sa tête, car c'est principalement par l'imagination qu'il s'y fixe ou s'y peint; puis pour l'y conserver tout vivant, bien lié, bien ordonné, jusqu'au moment de le réaliser, ou de l'extériorer par le discours.

Elle lui est encoi'e grandement utile, pour se représenter soudainement à lui-même ce qu'il veut dire aux autres quand il lui arrive quelque pensée nouvelle, et qu'une image, éclose pour ainsi dire dans la chaleur de l'action oratoire, comme une fleur qui s'ouvre sous l'influence d'un rayon de soleil, se présente tout d'un coup à son esprit.

Alors, dès qu'il l'entrevoit, après avoir jugé rapidement si elle convient au sujet et si elle est bien à sa place, l'esprit, tout en parlant, s'en empare vive-

ment et la fait passer toute chaude sous le laminoir de l'imagination, qui l'étend, l'allonge, la développe, la rend ductile et brillante, et la marque tout aussitôt de l'un des types ou des moules dont elle est garnie. Ou bien, si l'on veut nous permettre une autre comparaison, la pensée passe à travers les formes de l'imagination, comme ces feuilles de papier, qui circulent entre les cylindres des presses mécaniques et en sortent toutes remplies de caractères et de figures.

Or, ce travail si compliqué et si subtil doit s'opérer avec la promptitude de l'éclair, au milieu du courant de la parole, qui ne peut s'arrêter ou se ralentir, sans jeter de la langueur dans le discours. L'imagination doit donc avoir une grande prestesse, pour former et changer ses tableaux; mais il lui faut aussi une grande netteté dans le point de vue, pour produire du premier coup une image bien dessinée, dont les linéaments et les contours soient exactement arrêtés et les couleurs brillantes, afin que la parole n'ait plus qu'à la reproduire sans hésitation, sans confusion, comme un objet se peint fidèlement dans un miroir.' Car on ne peut pas tâtonner en parlant, sous peine d'ânonner, ce qui est la mort du discours.

L'expression de la pensée doit se faire de premier jet et d'une manière nette. C'est ce qui empêche beaucoup d'hommes de parler en public, même parmi ceux qui ont du talent. Leur imagination n'es* pas assez souple, assez prompte, assez claire; elle fonctionne trop lentement, et reste en arrière devant

l'éclair de la pensée. Elle en est éblouie au premier moment; ce qui provient, soit d'un défaut naturel de cette faculté, soit du manque d'exercice et d'habitude, ou encore — et c'est le cas le plus ordinaire chez les hommes de talent — de ce que l'esprit se laisse trop émouvoir ou troubler devant le public par la pression du moment ; d'où il résulte une certaine incapacité de parler, qui ressemble un peu à l'impuissance de marcher, produite par le vertige.

§ 5. Une volonté ferme et qui ait de la décision.

Il faut certainement du courage pour s'exposer à parler en public. Se présenter devant une assemblée, souvent nombreuse et imposante, sans livres, sans notes, portant tout avec soi, dans sa tôle, prendre la parole au milieu du silence général et quand tout le monde vous regarde, avec l'obligation de tenir cet auditoire attentif et de l'intéresser pendant trois quarts d'heure, une heure, quelquefois plus, c'est assurément une grande entreprise et un lourd fardeau. Tous ceux qui acceptent ce fardeau, ou auxquels ort l'impose, savent ce qu'il pèse et combien on est malade physiquement et moralement, jusqu'à ce qu'on en soit déchargé. Une volonté timide, et incertaine rend incapable de cette œuvre ; elle reculera toujours devant les périls de la situation, encore comme dans le vertige, qui arrive justement par la réflexion du danger auquel on est exposé.

Quand on pense, en effet, au peu qu'il faut pour

déconcerter ou même paralyser l'orateur : ses propres dispositions, physiques et morales, qui ne sont pas toujours favorables à un jour donné; celles des auditeurs, quelquefois inconnues et toujours si mobiles, si faciles à changer; les distractions qui peuvent l'assaillir et le détourner de son sujet; sa mémoire qui peut faillir, en sorte qu'une partie de son plan se perd au moment même, quelquefois sa division principale; l'imagination qui lui fait défaut, et peint mollement, confusément ce qu'il doit représenter d'après ses tableaux; un mot malheureux qui lui échappe; une expression propre qui le fuit; une phrase mal commencée et dont il ne sait plus comment sortir; et enfin toutes les influences auxquelles il est en butte, et qui l'atteignent de tous les côtés par les mille regards dirigés sur lui ; quand on songe à tout cela, il y a vraiment de quoi perdre la tête ou le courage, et l'on s'étonne qu'il se trouve des hommes pour affronter de tels périls et se jeter dans ces hasards. Aussi ne faut-il s'y engager que si le devoir l'exige, quand on a mission de le faire, et pour accomplir une obligation de conscience ou de position. Tout autre motif, comme l'ambition, la vaine gloire ou l'intérêt, vous expose à de cruels mécomptes, à des chutes méritées.

La force de volonté, nécessaire pour aborder une pareille situation, est sans doute aidée et soutenue par une préparation convenable, et la meilleure de toutes les préparations est de savoir ce qu'on veut dire, et de le concevoir clairement. Mais cependant,

outre la possession de l'idée et rencliaînement des pensées qu'on tient ferme, il y a encore le hasard de l'élocution, le bonheur ou le malheur de l'expression. Oui est assuré d'avance que tel jour la phrase ne lui sera pas rebelle, que le mot propre arrivera à point nommé, et que la langue ne lui tournera pas ?

C'est dans le détail de l'élocution du moment, ou dans la fabrication instantanée du discours et de la phrase, qu'il faut beaucoup de décision ^ur choisir les mots au passage, les contrôler rapidement, et ne laisser sortir des lèvres que ceux qui conviennent, au milieu de tant d'autres qui ne conviendraient pas. Il faut môme dans cette position une certaine audace, et qui sait si elle sera toujours heureuse, pour attaquer le développement d'une idée imprévue, sans savoir où il vous mènera; pour s'abandonner à un mouvement oratoire, qui peut entraîner loin du sujet, et enfin pour entrer, et parfois sauter comme à pieds joints dans une phrase dont on ne prévoit pas l'issue, surtout dans notre langue qui n'a qu'une sortie possible à ses périodes.

Mais une fois ainsi engagé, qu'on se garde bien de reculer en brisant sa pensée ou sa phrase. Il faut aller hardiment jusqu'au bout, dût-on se sauver par un tour insolite ou par une incorrection de langage. Les es()rits timides s'épouvantent devant ces extrémités; et c'est pourquoi nous disons que pour s'y exposer, et tout homme qui improvise s'y expose, il faut une volonté qui ait de la décision

et même un peu de témérité, avant l'action pour l'entreprendre, pendant l'action pour la soutenir, en subir toutes les cliances sans défaillir, et arriver au terme sans blessure grave, ou du moins sans cliute.

45 6. Un caractère expansif.

Il y a deux sortes d'expansion, celle de l'esprit et celle du cœur.

L'esprit cherche la vérité, qui est son objet naturel. Or, la vérité est comme la lumière, ou plutôt elle est la lumière même, la lumière intelligible. C'est pourquoi elle est difl'usive de sa nature, et elle se répand spontanément partout où un accès lui est ouvert. Quand donc nous apercevons, ou croyons apercevoir une vérité, notre esprit s'en réjouit et s'en nourrit, parce qu'elle est son aliment naturel. En se l'assimilant et se l'appropriant il participe à sa force expansive, et alors il éprouve le besoin d'annoncer aux autres ce qu'il connaît lui-même et de leur faire voir ce qu'il voit.

C'est un bonheur pour lui de devenir un flambeau de cette lumière et de contribuer à la répandre. Il s'exalte même souvent dans la joie qu'il en ressent, et la gloire d'éclairer ses semblables, et ainsi de les dominer jusqu'à un certain point, de leur paraître supérieur, n'y est pas étrangère. Un esprit vif et intelligent, qui cherche la vérité, qui la saisit rapidement et la conçoit nettement, est plus empressé qu'un autre de communiquer ce qu'il sait; et si avec

cela il aime la gloire, — et qui ne l'aime pas, au moins dans le jeune âge? — il sera plus porté à parler en public, et plus capable d'exercer l'empire de la parole.

Mais en outre il y a encore une certaine disposition de tempérament et de cœur qui y aide beaucoup, comme on le voit dans les femmes et les enfants, qui parlent volontiers et si facilement, en raison de leur sensibilité plus impressionnable, de la délicatesse de leurs organes et de leur extrême mobilité. Il faut un peu de cela à l'improvisateur. Un bomme concentré, qui a besoin de réllécbir beaucoup, de méditer longtemps pour apercevoir une vérité ou saisir un rapport, et qui ne peut ou ne veut manifester ce qu'il sent ou pense, qu'après en avoir exactement formulé l'expression, cet homme-là n'est pas propre au discours improvisé. Une personne triste, morose, misanthrope, qui fuit la société, craint le commerce des hommes et se complaît dans les rêveries de sa pensée solitaire, parlera diflicilement en public; il n'en a pas le goût et sa nature s'y oppose. Il faut pour cet art, avec un esprit vif, un caractère ouvert, conllant, un peu gai, qui aime les hommes et se plaît à se communiquer. La déliance ferme le cœur, l'esprit et la bouche.

Ce caractère expansif, favorable à l'improvisation, a aussi, sans doute, scsinconvénients. Il donne quelquefois à l'esprit de la mobilité, de la légèreté, trop de laisser aller, et au discours quelque chose d'aventureux ou de superficiel. Mais ces inconvénients

peuvent être diminués ou neutralisés par une préparation sérieuse, par un plan bien médité, fortement arrêté, qui maintienne et dirige l'exubérance de la parole, et ôte par la réflexion antérieure des chances à la divagation et à l'inconséquence.

§ 7. L'instinct ou le don naturel de la parole.

L'art peut développer, perfectionner le talent de la parole, mais non le produire. On peut apprendre à parler correctement, élégamment par les études et les exercices de la grammaire et de la rhétorique. On n'apprendra jamais à être éloquent, de cette éloquence qui part du cœur et va au cœur. Tous les préceptes, tous les artifices du monde ne peuvent en former que les apparences ou le semblant. Or, cette éloquence vraie et naturelle, qui touche, persuade et entraîne, se compose d'une âme et d'un corps, comme l'homme dont elle est l'image, la splendeur et le verbe.

L'âme de l'éloquence, c'est le foyer même de l'âme humaine qui, éclairé par la lumière d'une idée, ou échauffé et remué par une impression, rayonne ou éclate au dehors pour manifester par un signe quelconque ce qu'elle sent ou voit. Voilà ce qui donne du mouvement et de la vie au discours : c'est un flambeau qui s'allume, c'est une fibre qui frémit et vibre.

Le corps de l'éloquence, c'est le langage dont elle a besoin pour parler, et qui doit s'adapter harmo-

nieusement à ce qu'elle pense ou sent, comme une belle forme s'harmonie avec l'espril qu'elle revêt. On apprend instinctivement le matériel de la langue, et par l'usage on se forme à en sentir, à en saisir les délicatesses et les nuances. L'inielligence qui voit juste et qui conçoit nettement, îe cœur qui sent vivement, trouvent donc naturellement et sans effort les mots et les arrangements de mots les plus analogues à ce qu'il faut exprimer. De là le talent inné de la parole, qui résulte à la fois de certaines dispositions intellectuelles et morales, et de la constitution physique, particulièrement de celle des sens et des organes de la voix.

Il y a des hommes organisés pour bien parler, comme il y a des oiseaux qui le sont pour chanter agréablement, comme il y a des abeilles pour faire du miel et des castors pour bâtir.

Sans doute, tous les hommes sont capables de parler, puisqu'ils sont des êtres raisonnables et que l'exercice de la raison est impossible sans la parole. Sans aucun doute encore, tout homme peut devenir instantanément éloquent par l'illumination soudaine d'une idée, par une inspiration passagère ou par l'nnpulsion violente d'un sentiment, d'un désir, et les explosions, les cris de la passion sont souvent de la plus haute éloquence. Mais c'est un effet d'un moment, qui passe avec les circonstances extraordinaires qui l'ont produit. Dans tout le reste de leur vie, ces personnes peuvent parler très-mal, et être incapables de prononcer une phrase en public Elles n'ont pas le

don de la parole, et ceux-là seuls, qui en sont doués par la nature, pourront profiter des conseils que nous avons à leur donner, pour exploiter ce précieux talent au service de la vérité, de la justice et du bien.

Il en est de l'éloquence comme de tous les arts, pour y réussir il faut être fait pour cela, ou en avoir la vocation, c'est-à-dire y être porté d'une manière presque invincible par un penchant mystérieux , par une attraction inexplicable, qui influe sur toute l'existence et la tourne en définitive vers son objet, comme l'aiguille aimantée cherche le nord. Au fond de tous les arts, si divers par leur expression, il y a quelque chose de commun, de un, à savoir la vie de l'âme, la vie de l'esprit qui a besoin de se répandre, de se manifester, de se multiplier; puis chaque homme en particulier a quelque chose de propre, d'original, par quoi il est poussé, en raison de son organisation individuelle, et du tempérament de son esprit et de son corps, à exprimer et à reproduire sa vie spirituelle par telle voie, par tels moyens, par telle forme de la matière.

De là l'infinie variété des aits et de leurs produits. La parole est certainement le plus noble et le plus puissant de tous, d'abord parce qu'elle est par sa nature i)lus proche de l'intelligence, dont seule elle exprime parfaitement les idées; puis, par la plus grande pureté, par la délicatesse plus exquise de ses moyens d'expression, les moins matériels de tous, et qui ne tiennent à la terre que par un souffle léger; entin par son action si directe, si énergique sur l'es-

prit, pour lui faire concevoir les choses, comprendre les pensées, et saisir la vérité.

Il faut donc, pour exercer avec succès l'art de la parole ou parler avec éloquence, un talent naturel, qui est un don du ciel, et que toute la science du monde avec ses préceptes, et l'enseignement avec ses exercices, ne peuvent suppléer.

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