‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 22 sur 45 · DERNIÈRE PREPARATION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PREPARATION INTELLECTUELLE

venta la fois de drapeaux et de jalons ; de drapeaux autour desquels se groupent des pensées accessoires ou partielles qui forment comme une compagnie autour de leur chef; de jalons qui marquent la route à suivre pour arriver sûrement au terme.

AlorsJ, par un effort suprême de la pensée il rattache tous ces signes l'un à l'autre pour les embrasser d'un coup d'œil dans leur place respective et dans leurs rapports mutuels, et tous relativement à la fin que son discours doit atteindre. Semblable à un général qui, au moment du combat, placé sur une hauteur jette un dernier regard sur l'ordonnance de son armée, et voit chaque corps, chaque régiment à la place qu'il a désignée. Alors, après s'en être emparé par la force du regard, il la tient pour ainsi dire sous sa main et peut la lancer dans Faction selon le plan qu'il a conçu.

On comprend que pour en arriver là, il faut nonseulement que le plan ait élé bien conçu et bien distribué, mais qu'il soit encore nettement écrit sur le papier, en sorte qu'on puisse en ce moment de presse le revoir d'un coup d'œU dans son ensemble et dans ses parties.

En général, les plans les plus courts sont les meilleurs, s'ils sont bien remplis et chargés d'idées ; et quand il est possible de tout réduire aune seule idée, dont on tient toutes les dérivations, c'est le plus commode et le plus sûr.

C'est pourquoi on peut quelquefois parler admirablement sans tant de préparation, et de manière à

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produire un grand effet. Il ne faut qu'une idée, dont on soit bien convaincu et dont on voie clairement les conséquences et les applications, ou bien un sentiinent vif qui agite le cœur, pour que la lumière de l'idée ou l'émotion du sentiment éclatent et se répandent subitement par la parole, comme les eaux d'un réservoir par l'ouverture qui leur est donnée. Mais le réservoir était plein , et l'abondance de l'écoulement suppose un travail plus ou moins long pour le remplir. Ainsi des improvisations les plus soudaines et les plus ricbes ; c'est toujours un réservoir d'idées et de sentiments, préparés et accumulés par le temps, qui se fait jour par le discours.

Dans tous les cas, ce qui importe le plus, c'est de voir toutes les idées en une, afin de posséder et de maintenir l'unité de son sujet au milieu de la variété des développements et de la multiplicité des tableaux : ce qui fait la belle ordonnance du discours.

Puis, quand on est sûr de l'idée principale, il faut inspecter rapidement les divisions, les sous-divisions. 11 faut aller de l'une à l'autre par la réflexion, pour éprouver ce qu'elles pourront donner au moment décisif, et les pénétrer par un dernier regard de l'esprit, qui n'a jamais plus de vigueur et de pénétration qu'en cet instant suprême. C'est encore le général qui passe dans les rangs avant que le signal soit donné, et qui s'assure par la contenance de ses troupes qu'elles vont bien faire, en même temps qu'il excite leur valeur par des paroles chaleureuses, et verse dans leur cœur un surcroît de force et d'audace.

Puis, il y a des corps d'élite sur lesquels il compte encore plus que sur les autres; ceux-là doivent donner au moment le plus critique du combat. Il les tient en réserve pour décider la victoire, et sait d'avance toute la puissance qu'il en pourra tirer.

Ainsi, dans le nombre des pensées qui composent un discours et dans leur ordonnance il y en a quelques-unes plus propres que les autres à frapper l'imagination et à remuer les âmes. C'est un tableau qui peut émouvoir, un récit qui doit vivement intéresser, une preuve qui convaincra, un motif qui entraînera les volontés, etc., etc. L'orateur reconnaît et met en réserve ces ressources dans sa préparation dernière. Il les dispose convenablement pour les faire arriver à propos dans tel endroit du discours ; et sans les approfondir entièrement avant le temps, il les tient sous son œil, sachant qu'il y a là des veines d'eau vive qu'il fera jaillir, quand il le voudra, par un dernier coup de sonde. C'est là ce qui détermine ordinairement le succès du discours, comme une charj^e faite à propos décide du gain de la bataille.

Seulement, qu'on y prenne garde, il ne faut pas confondre ces réserves d'idées, ces ressources bien ménagées, avec ce qu'on appelle les traits d'éloquence ou les phrases à effet. Ces derniers moyens, qui jettent quelquefois un grand éclat dans le discours par une apparence d'originalité, par des aperçus excentriques, par des rapports tirés de loin, par des rapprochements inattendus, par des oppositions brus-

uées, et surtout par l'étrangelé du langage, risquent

presque toujours de sacrifier le fond à la forme et de mettre le cliquetis des mots et l'exagération de l'aclion oratoire à la place de la profondeur des idées et de la chaleur du sentiment. On vise à l'effet, c'est-àdire à étonner l'auditeur et à s'en faire admirer. Pour cela on prend volontiers les moyens les plus propres à l'éblouir ou à l'étourdir, et c'est presque toujours aux dépens de la vérité du sujet et de la dignité de l'orateur.

Puis, comme on n'improvise point les phrases à effet, parce que l'effet dépend d'une certaine combinaison de mots très-difficile à arranger, et qu'un seul mot en défaut ferait tout manquer, il faut composer ces phrases d'avance. Il faut les apprendre par cœur et les savoir littéralement. Il faut enfin les faire arriver jdans la suite du discours et leur préparer une entrée, pour qu'elles paraissent avec tout leur éclat et produisent l'effet voulu.

On les amène donc plus ou moins longtemps à l'avance et avec plus ou moins d'efforts et d'artifices, en sorte qu'une partie du développement est employée à leur frayer le passage, à disposer leur apparition en scène: ce qui amène nécessairement du remplissage, du vide, de la longueur en plusieurs endroits. Aussi ces traits brillants, qui jettent beaucoup d'étincelles et peu de lumière et de chaleur, s'achètent le plus souvent au prix de la vérité et de l'intérêt du discours. C'est un feu d'artifice qui vous éblouit et vous charme un instant, pour vous replonger dans l'obscurité.

Ce n'est point là une éloquence sincère et efficace ;

c'est la parodie de l'éloquence, et, j'oserai le dire, la parade de la parole, une sorte de charlatanisme dans l'art oratoire. Malheur à l'orateur qui emploie de pareilles ressources ! Il s'épuisera bientôt par les artifices de son esprit à chercher des effets nouveaux, et sa parole, qui vise au sublime, à l'extraordinaire, deviendra parfois ridicule et presque toujours impuissante.

Il ne faut pas non plus se confier aux notes qu'on peut avoir sous la main pour aider au développement, et s'empêcher de rester court. Sans doute elles peuvent être utiles, surtout dans les sujets oii l'on. parle d'affaires, comme ^au barreau, dans les conseils, ou dans les assemblées délibérantes. Elles sont même quelquefois nécessaires pour rappeler des faits ou présenter des chiffres. C'est la partie matérielle, le bagage de l'éloquence, et elle doit l'alléger et s'en débarrasser le plus qu'il est possible.

Du reste , elles ne servent de rien là où il semble J qu'il faudrait le plus de secours. Dans les moments les plus vifs de l'improvisation, quand la lumière abonde et que le feu sacré échauffe, quand l'esprit est entraîné par le flot des pensées et que la parole, docile à son impulsion, se prêle merveilleusement à ses mouvements et lui prodigue ses trésors d'expression, tout doit venir du dedans. Le regard est tout intérieur, absorbé par le sujet et par les idées; on ne distingue rien au dehors, et on ne peut plus même lire les notes sur le papier. On en voit les caractères sans les comprendre, et elles deviennent un embarras au lieu d'un aide.

Rien ne refroidit plus le mouvement oratoire que de consulter ces malheureuses notes. Rien n'est plus contraire au prestige de l'éloquence. Elles rabattent à terre l'orateur et l'auditoire.

Tâchez donc, quand vous devez parler, de porter tout avec vous-même, comme le philosophe Rias ; et après vous être préparé consciencieusement, le mieux qu'il vous a été possible, plein de votre sujet, laissezvous entraîner par le courant des idées, par le flot de la parole, et surtout par l'esprit d'en haut qui illumine et inspire. Celui qui ne peut parler qu'avec des notes ne sait point parler, et ne sait pas même ce que c'est que parler; comme le savant qui ne l'est qu'avec des livres, n'est pas véritablement savant et ne sait pas même ce que c'est que savoir.

Défiez-vous enfin des méthodes mnémoniques ou de mémoire artificielle, qui doivent servir à localiser et à lier dans votre imaginatiun les diverses parties du discours. Gicéron etQuinfiUen les recommandent, je crois, dans une certaine mesure; soit, mais que la mesui'e en soit aussi petite que possible. Car c'est mettre le mécanisme de la forme à la place de l'organisation des pensées; c'est substituer des liaisons arbitraires, convenfionnelles,à l'association naturelle des idées ; c'est tout au moins introduire dans l'entendement un bagage de signes, de formes ou d'images qui servent comme d'échafaudage au discours, et qui, par conséquent, contribuent à l'appesantir, à l'obscurcir, et à l'entraver dans sa marche.

Si votre di:;Cours est l'expression d'une idée vivante^

il se développera naturellement, comme poussent les plantes, comme les animaux s'accroissent, par l'impulsion continue d'une force vitale, par l'effet incessant de l'organisme, par l'effusion de la vie. Il doit sortir de la profondeur de l'àme, comme le ruisseau de sa source; ex abundantia cordis os loquitur, la bouche parle de l'abondance du cœur.

Mais pour cela il faut avoir du cœur, il faut qu'il y ait dans ce cœur une abondance de sentiments, qui se manifeste par une abondance d'idées, laquelle à son tour produira l'abondance de la parole. La bouche parle facilement quand le cœur est plein; maiss'il est vide, la tête prend sa place, et c'est elle qui a recours aux moyens artificiels, à défaut de l'inspiration qui lui manque. C'est la ressource des rhéteurs.

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