CHAPITRE XVII
Quand enfin on possède son plan et qu'on l'a gravé dans son entendement , comme nous venons de le dire, il faut tâcher de rester calme et recueilli.
Cela n'est pas toujours facile, à cause du lieu et des circonstances où l'on doit parler, par exemple au barreau, sur la place publique ou dans une assemblée délibérante. Là, on n'est pas le maître de choisir son moment et il faut être prêt à l'occasion. On est exposé à attendre longtemps que son tour vienne,et jusquelà il y a des distractions inévitables, dont il faut se défendre. Si la volonté n'y cède point, l'esprit reste maître chez lui, et il peut conserver son recueillement même au milieu des impressions les plus diverses, qui effleurent ses sens sans le troubler au dedans, s'il n'y réagit pas.
Mais si l'on peut rester dans la soUtude jusqu'au moment de parler, comme il arrive le plus souvent aux prédicateurs et aux professeurs, il est bon d'éviter toute excitation du dehors, qui pourrait changer
le cours des pensées et pousser l'altenlion dans une autre voie. On doit alors se réfugier au fond de soi comme dans un sanctuaire où Dieu a daigné se manifester, puisqu'on ne prend la parole que pour annoncer la vérité, et que la vérité c'est Dieu même.
Je ne parle point ici de ces hommes qui discourent dans l'intérêt des passions ou des partis, et qui n'ont pas pour but de faire connaître ou triompher le vrai, mais seulement d'obtenir un succès, un avantage quelconque, qui serve leur ambition, leur orgueil ou leur avarice. Ceux-là ne seront jamais des orateurs, dans le sens propre du mot, vir bonus dicendi peritus; car on ne doit user de la parole que dans l'intérêt de la vérité. L'employer à une autre Un , c'est en faire marchandise ou métier.
Si, dans la position que nous dépeignons, l'âme de celui qui va parler peut être diversement affectée, en raison des caractères, des prédispositions et de l'état du moment, quelquefois, après avoir achevé sa préparation suprême, elle sent qu'elle possède son sujet, qu'elle en est la maîtresse autant qu'il est possible, et elle éprouve alors une certaine sécurité, qui n'est pas sans douceur. Elle peut dans cet état ne penser plus à rien, et rester dans une sorte de passivité, qui la repose avant de passer à Faction.
Il m'est arrivé quelquefois de m'endormir, en attendant le moment de monter en chaire, assez
au moins pour perdre connaissance et me réveiller rafraîciii.
D'autres foi?, et c'est le plus souvent, on est inquiet et agité. La poitrine est oppressée par un lourd far-
-" deau, qui ^^êne la respiration, brise les membres, et accable toutes les facultés de l'esprit et du corps. Cet état est extrêmement pénible, surtout quand on doit parler dans une circonstance grave, en un jour solennel, et dans la chaire chrétienne. Là, on a la conscience qu'on a une mission divine à remplir, on craint d'y être infidèle ou insuffisant; on est sous le poids de la responsabilité devant Dieu. C'est vraiment un état d'angoisse où se mêlent plusieurs sentimenls, et qu'il ne sera pas inutile d'analyser, afin de discerner ce qu'il peut avoir de légitime, d'utile à l'orateur, et par contre ce qui n'est pas bien et ce qui peut lui nuire.
Reconnaissons d'abord que cette frayeur ressentie
^ par celui qui va parler est salutaire, au moins dans une certaine mesure. Il est évident que si elle va jus-
j qu'à paralyser l'orateur ou diminuer l'usage de ses moyens, elle est inopportune et funeste. Mais ceux qu'elle peut ainsi abattre ne seront jamais capables de parler en public, comme nous l'avons déjà fait remarquer de deux écrivains célèbres, admirables par le style et impuissants pour la parole.
Malheur à celui qui n'a pas peur avant de parler en public ! Cela prouve qu'il ne sent pas Timportance de la fonction qu'il va remplir; qu'il ne comprend pas ce que c'est que la vérité, dont il doit être l'apôtre.