MORALE
OU qu'il s'en inquiète peu; cela prouve encore qu'il n'est pas animé de ce feu sacré qui descend du ciel dans les âmes et qui veut y brûler.
J'en excepte les prophètes, les apôtres de Jésus- • Christ, tous ceux qui parlent par une inspiration surnaturelle, et auxquels il a été dit de ne point préparer ce qu'ils diront, quand ils paraîtront devant les puissants et les juges du monde, parce que tout ce qu'ils devront dire leur sera donné au moment même.
Ce n'est pas pour ces hommes-là que nous écri- -J vons. Dieu, dont ils sont les instruments, et qui les remplit de son esprit, les fait agir et parler comme il lui plaît, et les ressources de l'expérience humaine leur son parfaitement inutiles. Ceux-là n'ont pas peur, parce que Celui qui est la lumière et la vérité est avec eux et parle par eux. Les autres n'ont pas peur, parce qu'ils ont peu de lumières et beaucoup de confiance en eux-mêmes. Ils n'ont pas la conscience de la sainteté de la parole et de leur ministère, et ils vont de l'avant, comme des enfants qui,, ne sachant ce qu'ils font, jouent avec une arme terrible ou avec le feu.
Les plus vaillants soldats sont toujours émus au ^ premier coup de canon, et j'ai entendu dire qu'un des généraux les plus célèbres de l'Empire, qu'on avait surnommé le brave des braves, était chaque fois obligé de descendre de cheval à ce moment solennel. Puis il s'élançait au combat comme un lion.
Les fanfarons, au contraire, sont pleins d'assurance avant la bataille, et faiblissent pendant l'action.
Ainsi de ces beaux parleurs, qui se croient en mesure d'aborder tous les sujets, d'affronter tous les auditoires, et qui, dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux, ne songent pas même à se préparer sérieusement. Après quelques phrases débitées avec assurance, ils hésilent, s'embarrassent, restent court, ou s'ils ont assez d'audace pour pousser en avant au milieu de la contusion de leurs pensées et de la divagation de leur discours, ils bavardent sans se comprendre, et noient leurs auditeurs dans les flots de leur intarissable faconde.
Il est donc salutaire d'avoir peur avant de prendre la parole, d'abord pour ne pas s'y exposer légèrement et s'épargner de la confusion ; puis surtout, si l'on est obligé de parler, pour considérer mûrement ce qu'on doit dire, étudier sérieusement son sujet, le pénétrer, s'en rendre le maître, et se mettre ainsi en mesure de parler utilement au public.
Cette peur est encore salutaire, en ce qu'elle fait sentir à l'orateur le besoin d'un secours supérieur qui lui donne lumière, force et vie. Les hommes qui ont l'expérience du discours en public, et qui ont été quelquefois éloquents, savent tout ce qu'ils doivent à l'inspiration du moment et à cette puissance mystérieuse qui la donne. C'est justement parce qu'on a reçu quelquefois celte vertu d'en haut, qui nous rend supérieurs à nous-mêmes, qu'on craint d'être réduit à ses propres forcesdans cette situation critique, et ainsi de rester au-dessous de la lâche qu'on doit remplir.
Il y a encore à celle frayeur qui agite l'âme de celui
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qui va parler une autre cause d'uu ordre moins élevé, et qui malheureusement domine la plupart du temps : c'est l'amour-propre, la vanité, qui craint de tomber au-dessous de soi-même et de l'attente des hommes ; c'est le désir du succès et de la louange. La parole en public met singulièrement en évidence; elle expose à tous les jugements des hommes. Il n'y a pas de mal sans doute à rechercher l'estime de ses semblables, et l'amour d'une bonne réputation est un motif d'action honorable et qui peut produire de bons effets. Mais, poussé à l'excès, il devient l'amour de la gloire, la passion de paraître avec éclat et de faire parler de soi, et alors, comme toutes les passions, il est prêt à sacrifier la vérité, la justice et le bien h sa jouissance ou à son triomphe.
Que l'orateur s'inquièle de plaire à ses auditeurs et de les satisfaire, rien de mieux. Cette envie le portera à faire de nobles efforts et à déployer tous ses moyens. Mais qu'en parlant, celte fin le préoccupe par-dessus tout, et que le soin de sa gloire l'inquiète plus que la vérité qu'il doit annoncer, que l'âme de ses auditeurs qu'il doit éclairer ou édifier, c'est une prévarication ; c'est un abus du talent et du ministère qui lui a été confié par la Providence, et tôt ou tard il lui portera malheur. Celte préoccupation excessive de lui-même et de son succès l'agite, le trouble et le rend malheureux : trop souvent elle le pousse à des choses exagérées pour faire de l'effet. Elle lui ôte, avec la simplicité, le sens droit, le tact, le bon goût, et il devient déplaisant à force de vouloir plaire.
Loin de nous cependant la pensée d'interdire à l'orateur l'amour de la gloire, surtout aux orateurs du inonde ! L'homme encore jeune a besoin de cet aiguillon, qui produit quelquefois des merveilles de travail et de talent, et l'on peut affirmer qu'en général il faut être bien avancé dans la sagesse et dans la perfection pour s'en passer entièrement. Là même où il devrait le moins se faire sentir, il excite encore trop souvent, et le ministre de la parole sacrée, qui doit s'inspirer de l'esprit d'en haut et rapporter uniquement à Dieu tout ce qu'il peut faire, a bien de la peine à rester insensible à la louange des hommes, la cherchant trop souvent, et se faisant ainsi luimême, presque à son insu, la fin de sa parole et de son succès. Dans ce cas les mouvements de la nalure et de la grâce se confondent dans son cœur, et il est difficile de les discerner et de les séparer. C'est pourquoi tant de personnes s'y trompent, et la piété ellemême a ses illusions.
S'il est bon d'avoir peur avant de parler, il serait cependant nuisible d'avoir trop peur : d'abord, parce qu'une grande frayeur trouble la parole, et en second lieu, parce que, si elle ne vient pas d'un caractère timide, elle naît souvent d'un amour-propre excessif, d'une trop forte attache à la louange, ou de la passion de la gloire qui l'emporte sur l'amour de la vérité.
Voilà ce qu'il faut tâcher de combattre et de diminuer en soi. Le véritable orateur doit n'avoir en vue que le vrai ; il doit s'effacer devant la vérité et la faire