‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 26 sur 45 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le corps a aussi besoin d'èlre préparé d'une certaine manière avant le discours. Il doit être soumis à une sorte (ï entraînement, comme on dit de nos jours, et l'orateur qui connaît les difticullés et les ressources de son art se gardera bien de prendre la parole, à moins d'y être contraint par les circonstances, sans se disposer aussi de ce côlé.

Qu'on n'oublie pas que le corps est pour sa part dans tout ce que nous faisons, même dans les pensées les plus abstraites et les sentiments les plus délicats. Nous ne sommes point des anges , et l'âme bumaine ne peut agir ici-bas sans la coopération de l'organisme auquel elle est unie, et qui est une partie essentielle de sa personnalité. Le moi, enelïet, s'applique auxfonclions du corps, comme à celles de l'esprit. L'bomme dit : je marcbe, je mange, je digère, comme il dit : je pense, je veux, j'aime ; et, bien que les organes aient une pari inférieure dans les actes humains, cependant cette part est assez considérable pour qu'ils les servent ou les entravent d'une manière notable. Il

faut donc que le corps soit bien disposé pour que les fonctions intellectuelles et morales s'accomplissent convenablement, et qu'elles ne rencontrent pas un obstacle là où elles doivent trouver un secours.

11 faut d'abord que l'état général de la santé soit bon, ou au moins passable, afin que la pensée ait des instruments prêts à recevoir son impulsion, et que la volonté puisse aisément les mettre en mouvement.

On parle difficilement quand on souffre. La vie est alors arrêtée et comme absorbée par l'organisme, ce qui la détourne de l'acte intellectuel, ou du moins en affaiblit l'action de ce côté. Sans doute, par un effort de volonté excité par les circonstances on peut violenter le corps rebelle ou inerte, et le lancer dans l'action. Mais ce n'est jamais sans une grande fatigue, sans l'épuisement des forces, et plus tard par ses indispositions et son dépérissement il fera porter la peine do cette exaltation inopportune, et retombera d'autant plus bas qu'on l'aura surexcité davantage. Or, l'orateur doit ménager ce serviteur qui lui est indispensable, comme un écuyer habile traite un cheval généreux, qu'il pourrait ruiner d'un seul coup en le forçant.

L'orateur doit être fortement constitué. Il doit avoir un cerveau sain, un bon estomac et surtout une poitrine solide; car rien ne fatigue et n'épuise comme la parole, quand elle se prolonge. Je dis la parole oratoire, qui met à la fois en exercice toutes les parties de la personne morale et physique, à savoir :

la tête, dont l'improvisation tend jusqu'à l'excès tous les ressorts ; les poumons, qui aspirent et respirent avec véhémence et souvent par saccades, en raison du mouvement du discours; le larynx, qui se contracte et se dilate avec précipitation ; le système nerveux, qui s'exalte au plus haut degré de sensibilité; le système musculaire, vivement agité par l'action oratoire depuis la plante des pieds jusqu'au bout des doigts, et enfin le sang qui s'enflamme, bouillonne, fait battre le cœur et les artères à coups précipités et va répandre le feu dans tout l'organisme, en sorte que l^es humeurs se vaporisent et ruissellent en gouttes de sueur à la surface de la peau. Qu'on juge d'après cela si, pour soutenir une telle fatigue, il faut de la santé et de la vigueur.

Cependant il y a une illusion dont il faut se défendre, c'est de se croire malade quand il s'agit de parler en public, et de prendre pour une impuissance l'indisposition, parfois très-vive, qu'on éprouve devant la nécessité de la parole, soit à cause de la paresse que le travail et la fatigue épouvantent, soit par l'émotion extrême qu'on ressent à la pensée de paraître en public, laquelle produit sur le corps, et particulièrement sur les entrailles, un effet débilitant qui retentit partout. Alors on a les jambes et les bras comme brisés; on peut à peine se traîner et même se soutenir. La respiration est oppressée; on a un poids sur la poitrine, et l'on éprouve, d'une manière parfois très-gênante, ce que ressentait le brave des braves au premier coup de canon.

Je me rappelle m'ètre trouvé maintes fois dans cel étal au moment de monter en chaire, et quand j'attendais qu'on vînt me chercher. Si j'avais pum'enfuir sans honte, je me serais certainement sauvé, et j'enviais le sort de ces pauvres gens qui ne pensent à rien ou à pas grand'chose, et qui ne connaissent point ces angoisses ni ces déchirements.

Ceux qui n'ont point la force de surmonter ces tentations et ces découragements ne sauront jamais parler. Ils n'auront pas même le courage de s'exposer à de telles épreuves, et, je dois le dire, c'est quelquefois un tel supplice, qu'on se compare involontairement à un condamné traîné à l'échafaud. Ceux qui ont connu cet état, et qui en ont triomphé, savent que je n'exagère pas.

Chose étrange et qui fait ressortir les contradictions de l'homme actuel, dont le péché a bouleversé la constitution, en mettant en lutte dans la même personne les divers éléments qui devaient s'harmoniser dans l'unité de la vie ! On veut et on ne veut pas tout ensemble ; le corps est en guerre avec l'esprit, et leurs lois se heurtent et se combattent. L'àme éclairée par la vérité, touchée par la charité, entraînée par l'esprit de Dieu ou par l'amour de la gloire, veut annoncer ce qu'elle voit, ce qu'elle sent, même en face des contradictions et au prix des plus grandes fatigues et quelquefois des plus vives douleurs. Le corps, comme un animal indompté, refuse tant qu'il peut, et on ne peut le faire marcher qu'à coups d'éperons. Il regimlje de toutes ses forces, il saisit toutes les

occasions de se dérober, ou de secouer le frein qui le gouverne et le contraint d'avancer. Un homme de cœur serait désolé plus lard d'avoir reculé au moment de paraître en public, si son devoir l'y oblige, comme un soldat d'avoir faibli au commencement du combat, et cependant dans le premier cas, je l'assure, et peut-être dans le second, je ne le sais pas, cent fois on quitterait la partie avant de l'engager, si on l'osait.

A cette crainte je ne connais qu'un remède efticace, celui que nous avons indiqué plus haut : c'est de ne monter à la tribune ou dans la chaire que par la seule impulsion de la conscience, pour accomplir un devoir, et de laisser de côté tout ce qui est personnel, gloire, réputation, opinion publique, tout ce qui se rapporte à soi. On s'avance alors comme une victime du devoir, qui se résigne au sacrifice, et ne cherche que la gloire de celui auquel le sacrifice est offert. On ne réussit jamais mieux que dans ces conditions, et tout le monde y gagne, l'orateur du calme, de la dignité, de la simplicité; l'auditoire une parole plus pure, plus élevée, plus pénétrante, parce qu'elle est plus désintéressée et presque surhumaine.

Quelques personnes croient se donner du courage par des boissons excitantes ou par une nourriture copieuse. C'est un triste courage que celui-là! Qu'il soit bon à la guerre, où la force physique domine, je le comprends, et c'est une ressource à ne pas néghger avant la bataille. Mais s'il s'agit du combat de la

parole, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus intelligent, de plus moral au monde, il faut un autre esprit que l'esprit-de-vin ou l'alcool pour exciter les facultés et échauffer le cœur. Les orateurs qui ont recours à de tels moyens pour être capables de remuer leurs auditeurs ne dépasseront jamais la sphère de l'imagination et des sens, et s'ils ont en effet quelque éloquence, ce sera celle des clubs, des cabtirets, des carrefours, qui a aussi sa puissance, mais dans l'intérêt des mauvaises passions.

Entin, il y a sous le rapport physique quelques précautions à prendre, relativement à tel ou tel organe, qui, à cause de sa faiblesse habituelle ou de sa trop grande irritabilité, a besoin d'être disposé bu prémuni. Ici, chacun doit s'arranger en raison de son tempérament, de' sa constitution et de ses habitudes.

Il y en a qui ne peuvent parler à jeun, et cela se comprend, puisqu'il faut être soutenu pour une si grande fatigue. La voix est affaiblie, brisée par l'inanition ou le vide de l'estomac.

D'autres, au contraire, ne peuvent parler après avoir mangé, et cela se conçoit encore, parce que le travail de la pensée, qui attire le sang à la tête, en prive l'estomac, dont la digestion s'arrête : ce qui le fait réagir violemment contre le cerveau et donne des vertiges.

Là, comme dans toutes les choses de ce monde, le bien est au milieu. Il faut être nourri, mais modérément, et ne prendre la parole qu'avant le travail de

la digestion, ou quand il est assez avancé pour ne plus être troublé.

Chacun doit se faire son hygiène sous ce rapport, et personne ne peut mieux savoir ce qui lui convient que l'orateur lui-même. Il fera donc, comme les anciens athlètes, qui se soumettaient à un régime trèssévère, pour jouir de toutes leurs forces au moment de la lutte ; et s'ils avaient ce courage, eux qui ne se livraient qu'à des combats du corps et pour des couronnes si périssables, que ne doivent pas faire les athlètes de la parole, ces hommes que Dieu appelle aux luttes de l'intelligence, à l'annonce et à la défense de la vérité, de la justice, du bien, les choses les plus nobles du ciel et de la terre, et à la participation de leur gloire immortelle ?

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