‹ letude sur l'art de parler en publicChapitre 28 sur 45 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

J'appelle le commencement loul ce que l'orateur dit depuis le moment où il ouvre la bouche jusqu'à celui où non-seulement il indique l'objet de son discours, mais où il entre dans son sujet et le développe.

« Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement, » dit rinlimé dans la comédie des Plaideurs. Cela est vrai pour celui qui récite un discours écrit ;

- cela n'est pas vrai pour celui qui improvise. C'est son commencement qu'il sait le plus mal, parce qu'il n'est pas encore en train, et qu'il faut s'y mettre.

Je sais bien qu'on peut écrire son exorde et l'ap- I)rendre par cœur. Cela se fait utilement en certains cas, et par des personnes qui ont l'habitude de mêler le récit à l'improvisation, et de passer alternativement de passages appris par cœur à des développements faits au moment même. Il y a des orateurs qui s'en tirent assez bien de cette manière, et ils trouvent moyen de produire de l'effet, surtout avec des tirades

^ préparées à l'avance. Je ne les en blâme pas. L'art

de parler est si difficile, qu'il fau( faire en chaque circonstance comme on peut, et tout est bien si l'on -j réussit. D'ailleurs, comme en toute pratique, l'art doit s'accommoder aux moyens de chacun. A cause de la diversité des esprits, ce qui va à l'un ne convient pas à l'autre ; en sorte qu'en cette matière il n'y a pas de règles absolues.

Cependant je crois pouvoir affirmer que le véritable orateur, c'est-à-dire celui qui parle et ne récite pas, n'emploie pas volontiers ce procédé, et n'y réussit guère quand il essaye de le mettre en usage. C'est tout au plus s'il peut préparer complètement sa première phrase, et s'il veut apprendre un exorde entier, ordinairement il s'embrouille, s'embarrasse et fait plus J mal que s'il avait parlé. Il lui faut jusque dans son exorde la liberté de son allure. Seulement, il doit avoir bien présent à l'esprit l'énoncé exact de son sujet et la formule aussi rigoureuse, aussi simple que possible, de l'idée qu'il exposera. Là ne doit se trou- ■' ver ni vague, ni obscurité, mais une intuition claire et une expression bien arrêtée. C'est ici qu'échouent la plupart de ceux qui prétendent improviser, parce que, faute de réfiexion et de méditation, ils ne savent nettement ni l'objet de lein- discours, ni la manière de le traiter. Ils l'aperçoivent en gros ou à peu près, et alors ils disent des lieux commims, des généralités vides, et tournent constamment autour de leur sujet sans y pénétrer.

Ceux qui parlent sont, en commençant, dans une position tout autre que ceux qui récitent. Ils sont or-

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dinairetnent faibles et un peu obscurs au début, taudis que les autres paraissent forts et brillants. Mais il en est ainsi de tout ce qui a vie dans la nature. La vie débute toujours par un point obscur, à peine perceptible, et elle va des ténèbres à la lumière. Selon la

J Genèse, toutes les choses ont été créées du soir au matin. Puis la vie s'accroît et s'organise peu à peu, et enfin elle s'épanouit dans toute sa magnificence. Ainsi du discours parlé, qui est quelque chose de vivant, et qui naît, grandit et s'organise devant les auditeurs.

I C'est pourquoi il doit commencer doucement, mo-

I destement, et sans annoncer avec pompe ce qui va

suivre. Le giain de sénevé, qui ci-t la plus petite des

semences, produit un grand arbre où viennent se

reposer les oiseaux du ciel.

Piien ne doit cire plus simple que l'exorde d'un

J discours improvisé. Il doit servir surtout à bien poser le sujet, et à faire pressentir et entrevoir l'idée qui va être développée.

Sans doute, si les circonstances le demandent, on

•» peut y introduire aussi des précautions oratoires, des insinuations, des louanges, et un esprit délicat et délié trouve toujours moyen de placer ces choses. Mais, en général, elles le gênent, parce qu'elles sont en dehors de son idée et peuvent l'en distraire; et comme sa phrase n'est point faite, il risque d'être entraîné hors du sujet en commençant, et de manquer son plan.

Par la même raison sa voix sera modérée, même un peu faible au début, et il pourra arriver, au moins dans un vaste auditoire, qu'on n'entende pas ses pre-

mières phrases, ou qu'on les entende mal. C'est un inconvénient sans doute, mais il est inévitable et il a ses avantages.

Il est inévitable, ou du moins difficile à éviter, parce que celui qui improvise, portant toutes ses idées dans sa tête et n'étant jamais entièrement sûr de son expression, arrive toujours à la chaire ou à la tribune avec une émotion profonde. Or, il est impos-sible de crier dans cet état, et c'est tout au plus si l'on trouve de la voix ; la bouche est sèche, la langue s'attache au palais, vox faucibus liseret, et l'on a peine à articuler.

En outre, si l'orateur force sa voix en commençant, elle sera bientôt enrouée, brisée, épuisée, et elle lui manquera au bout d'un quart d'heure. Il ne faut parler nj^rop haut ni trop vite au début; autrement les contractions et les dilatations violentes et hâtées du larynx le forcent et le faussent. On doit ménager sa voix à l'origine, pour qu'elle dure et se soutienne jusqu'au bout. Quand on la renforce et l'anime graduellement, elle ne tombe pas; elle reste claire, forte et agréable jusqu'à la fin du discours. Or, c'est là un point bien important pour celui qui parle et pour ceux qui écoutent : pour le premier, parce qu'il conserve sain et puissant l'instrument sans lequel il ne peut rien faire; pour les seconds, parce que rien ne les fatigue plus que des sons rauques, bruyants et mal articulés.

Cet inconvénient a encore l'avantage d'établir le silence dans l'auditoire, surtout s'il est considérable

et distribué sur un vaste espace, comme dans une église. Au commencement d'un sermon il y a toujours du bruit : des personnes qui se placent, des cbaises qui se retournent, des toux, des mouchoirs et des chuchotements: tumulte plus ou moins prolongé, et qui est inévitable dans une grande réunion d'hommes qui prennent position. Si vous commencez très-

«^ jiaut et fort, de manière à dominer le bruit, il continuera plus longtemps parce qu'on vous entendra. Mais si vous parlez bas, doucement, et que l'assistance vous voie parler sans vous entendre, elle s'empressera de se tenir tranquille pour écouter, et toutes les oreilles se dirigeront plus vivement vers la chaire.

■> En général, les hommes n'estiment que ce qu'ils n'ont point ou ce qu'ils craignent de perdre, et la parole leur devient plus précieuse, s'ils ont peur de ne pas l'entendre.

Par la même raison encore, la tenue de celui qui improvise est humble et môme un peu abattue en paraissant dans la chaire ou à la tribune ; car il y monte presque toujours comme à un lieu de supplice, tant il est plein d'angoisses, tant le fardeau de la parole lui est lourd ! Toutefois il doit prendre garde de ne pas trop laisser paraître son émotion, et surtout de ne point se poser en victime.

Du reste, s'il est vraiment orateur, sa contenance va bientôt changer, comme son intérieur. Il n'aura pas prononcé quelques mots, que tout son trouble disparaîtra. L'esprit prendra le dessus et dominera le corps. Une fois en face de son idée et aux prises avec

elle, il oubliera tout le reste. Il ne verra plus que sa pensée à manifester, le sentiment de son cœur à communiquer. Sa voix, presque tremblante et brisée tout à l'heure, prendra de l'assurance, de l'autorité, de l'éclat; et s'il est bien inspiré ce jour-là, si la lumière d'en haut rayonne dans son intelligence et échauffe son âme, ses yeux lanceront des éclairs, sa bouche les éclats du tonnerre ; son visage deviendra brillant comme le soleil, et la faiblesse de l'humanité sera transfigurée. C'est le Thabor de l'éloquence.

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